Détesté de l'aristocratie de Brunswick, supportant impatiemment ses fonctions de gentilhomme ordinaire (il disait: «gentilhomme fort extraordinaire»), son divorce ne put lui rendre que plus odieux un pareil séjour.

Il se sentit atteint du mal du pays et revint à Lausanne.

Déjà depuis quelques années son esprit se dirigeait vers la politique, et bientôt cet esprit si mobile va se fixer dans cette direction. À s'en rapporter aux premières expressions de la pensée qui apparaît sans masque dans cette correspondance tout à fait intime, «je crois, comme vous, qu'on ne voit au fond que la fourbe et la fureur, dit-il, en parlant de la démocratie. Mais j'aime mieux la fourbe et la fureur qui renversent les châteaux forts, détruisent les titres et autres sottises de cette espèce, mettent un pied légal sur toutes les rêveries religieuses, que celles qui voudraient conserver et consacrer ces misérables avortons de la stupidité barbare des Juifs, entée sur la férocité ignorante des Vandales.»

Et, plus loin, il ajoute ces mots qui l'expliquent bien mieux que tous les commentaires biographiques:

«Le genre humain est né sot et mené par des fripons; c'est la règle; mais entre fripons et fripons, je donne ma voix aux Mirabeau et aux Barnave, plutôt qu'aux Sartine et aux Breteuil...»

Le vice secret de M. Benjamin Constant est là tout entier. Il fut démocrate sans croyance à la démocratie; choisissant entre deux friponneries celle qui satisfait le mieux à l'ironie de son caractère et à ses instincts littéraires.

Que deviendrait une nation faite à l'image d'un tel homme? Il est clair qu'elle ne serait plus menée par des fripons de génie. Elle offrirait bientôt l'exemple du scepticisme impuissant écrasé par la force brutale.

De tels hommes, il faut avoir le courage de le dire, malgré l'admiration dont leurs talents les ont rendus l'objet, sont les pires dissolvants qui puissent se glisser au cœur d'un grand peuple. Si les Français n'y prennent garde, l'aveugle adoration du talent les mènera vers l'abîme où périt jadis la démocratie athénienne.

«Lisez de Thou, lisez Tacite, ne vous alambiquez l'esprit sur rien, répondait madame de Charrière à ce malade de la pensée obligé de s'avouer à lui-même son impuissance.

«Je m'accroche aux circonstances pour justifier mes défauts, disait-il. Quand on est actif, on l'est dans tous les états, et quand on est aussi paresseux et décousu que je suis, on l'est aussi dans tous les états. Adieu. Répondez-moi une bonne longue lettre. Envoyez-moi du nectar, je vous envoie de la poussière, mais c'est tout ce que j'ai. Je suis tout poussière. Comme il faut finir par là, autant vaut-il commencer aussi par là.»