Le 3 octobre, à huit heures du soir, M. Benjamin Constant, qui venait de traverser à pied le canton de Vaud, arrivait à Colombiers et frappait à la porte de Mme de Charrière. Il partit le lendemain pour Lausanne. Mais, peu de jours après, il revint auprès de son amie et passa deux mois à se refaire de ses fatigues, moitié malade, moitié bien portant, dans une douce convalescence, dans de longues causeries, dans ce milieu de petits soins qu'une femme amoureuse et sur son dernier déclin sait si bien prodiguer au jeune homme dont elle désire se faire aimer.
L'amour vint en effet, amour maladif, bizarre, et portant en soi-même, par la disproportion d'âge de l'amant et de la maîtresse, un prompt germe de mort.
Mme de Charrière n'en laissa pas moins une impression durable chez M. Benjamin Constant. Car, pendant huit années, il continua de lui écrire à intervalles irréguliers il est vrai.
Mais dès son arrivée à la Cour de Brunswick, il est aisé de voir au ton de cette correspondance que Mme de Charrière est déjà revenue à son modeste rôle de confidente, et qu'elle en accepte avec résignation les muettes douleurs.
D'abord ce sont des railleries sur la Cour du duc de Brunswick, sur ses bals: «Vous ne tanze pas, monsieur le baron?»—«Non, Madame.»—«Der herr kammerjunker danzen nicht.»—Nein, Eure Excellenz.»—«Votre Altesse Sérénissime aime beaucoup la danse.»—Votre Altesse Sérénissime dansera-t-elle encore?»—«Votre Altesse Sérénissime est infatigable.»
Mais voici qu'une blonde Wilhelmine console Benjamin Constant de la stupidité de la noblesse brunswickoise et hambourgeoise. À qui fait-il part de cette consolation? À Mme de Charrière. Il se marie. À qui confie-t-il ses joies conjugales? À Mme de Charrière.
Bientôt il s'aperçoit que sa Wilhelmine aime un Brunswickois quelconque. Benjamin Constant a de l'esprit, il s'en fait une arme. Mais Wilhelmine a du caractère. Un divorce dénoue cette situation. Mais tout en divorçant Benjamin Constant soupire. Il l'aime, sans doute? Lui, aimer, non pas; cela ne dépend pas de lui, et il n'en est pas capable. Mais il a besoin d'émotion; n'en pouvant trouver de vraies, il s'en crée de fausses. Trop d'imagination unie à une grande sécheresse de cœur et à un irrémédiable fonds de légèreté et de scepticisme expliquent cette agitation dans le vide. Peu d'hommes ont mis autant d'art à se rendre malheureux sans pouvoir même se bien convaincre de ce malheur.
Il est très-singulier qu'à travers cette existence de gentilhomme; d'amoureux à la Werther et de joueur, car il contracta de bonne heure cette fatale passion, M. Benjamin Constant ait conçu l'idée d'écrire un livre sur les religions. Il y a des sujets endémiques comme certaines maladies. La fin du dix-huitième siècle s'occupa beaucoup de polytheïsme. C'était encore une façon de prêter des armes à la philosophie contre l'église.
C'est à dix-neuf ans que lui vint la première pensée d'écrire ce livre. Et, selon son propre aveu, il n'avait alors aucune des connaissances nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un pareil sujet. Tout en faisant sa cour à Mme de Charrière, il griffonnait des lieux communs sur des cartes à jouer et assemblait des faits. À la fin de sa vie, il en réunit vingt ou trente mille, qu'il pouvait faire manœuvrer dans un sens ou dans un autre «comme des soldats,» disait-il. Ce qui faisait plus d'honneur à son esprit qu'à ses convictions.
M. Benjamin Constant s'était marié en 1789: en 1793, le divorce était consommé. «Hymen! Hymen! Hymen! quel monstre!» s'écriait-il six jours avant la décision.