C'est durant ce premier séjour à Paris, que M. Benjamin Constant rencontra chez M. Necker une femme-auteur qui occupa assez longtemps son imagination, Mme de Charrière. Il ne paraît pas qu'il ait alors connu Mme de Staël, absente sans doute à l'époque de ce court séjour.
Mme de Charrière, Hollandaise de naissance, qui a vécu en Suisse, et dont la vraie place était à Paris, a écrit de jolies nouvelles. M. Sainte-Beuve a publié une partie de sa Correspondance avec Benjamin Constant. Cette Correspondance nous montre Mme de Charrière sous l'aspect d'une femme du dix-huitième siècle, c'est-à-dire douée de beaucoup de liberté d'esprit, d'une intelligence supérieure, bonne femme, mais bizarre, paradoxale, et poussant trop loin l'analyse des sentiments pour ne pas se heurter à l'épicuréisme et à la mort.
Les lettres de M. Benjamin Constant, beaucoup plus nombreuses, aident singulièrement à la compréhension de cette nature complexe, qui échappe si aisément au crayon.
Le futur tribun de la Restauration s'y montre tel qu'il exista sous la pompe du langage, sous les grands mots dont fut bernée la jeunesse de nos pères. On l'y voit avec ce mélange d'égoïsme et de sensibilité, qu'il a si bien décrit lui-même, ironique et tendre, saturé du mépris des hommes, indifférent au vice et à la vertu, mélancolique, paresseux, violent, voilant l'aridité du fonds sous l'éclat de la forme, mobile, incertain, sans foi religieuse ni philosophique, démocrate par humanité peut-être, mais beaucoup aussi par une sorte d'esprit satanique à la Byron; blasé, ennuyé, âme marchant avec l'idée constante et décourageante de la mort, sans effroi ni appétition de ce qui peut exister par de-là le tombeau.
Mme de Charrière avait connu Benjamin Constant au sortir de l'enfance. À dater de leur rencontre à Paris, cette liaison devint plus vive. Mme de Charrière avait alors quarante-cinq ans, et Benjamin Constant entrait dans sa vingtième année. Il était alors fort amoureux d'une demoiselle Jenny Pourrat, qui l'éconduisait doucement et prudemment, ne se souciant point d'un pareil mari. Et, selon toute apparence, Mme de Charrière n'en était encore vis-à-vis de lui qu'au rôle d'amie indulgente avec laquelle un jeune homme parle raison.
Cependant M. de Constant le père, peu satisfait de la conduite de son fils, le rappela près de lui à Bois-le-Duc, afin de l'obliger à choisir une carrière.
L'amour, l'ennui, la contrariété et surtout ces coups de tête que Benjamin Constant prenait si souvent pour du désespoir, s'en mêlant, au lieu d'aller à Bois-le-Duc, il partit pour l'Angleterre avec trois chemises, quelques bas, une paire de pantoufles en guise de souliers et trente et un louis en poche.
Il arrive à Douvres, et le voilà courant à pied le pays, couchant dans les auberges de villages et quelquefois dans une simple cabane, se faisant en imagination un poëme d'aventure et de misère comme Jean-Jacques Rousseau et Goldsmith. Mais tout est factice dans Benjamin Constant. Il sait bien qu'à Londres il a des amis riches et puissants; qu'une lettre, un avis, un mot, et sa bourse est remplie. Comme un curieux au sommet d'une tour bordée d'un solide garde-fou, il regarde en riant l'abîme et se donne le plaisir d'avoir peur.
«Ah! que je vais être heureux cet automne, s'écrie-t-il, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre!»
À travers ses pérégrinations il entretient sa confidente de mille projets fantastiques, de rêves d'agriculture en Amérique, etc., etc. Une lettre du père qui promet son pardon à la condition qu'on reviendra au logis, et qu'on acceptera un emploi de chambellan à la Cour du duc de Brunswick.