M. de Loménie va plus loin, il donne le nom de la personne qui servit de modèle au romancier; ce fut, à ce qu'il prétend, une Anglaise, Mme Lindsay, avec laquelle M. Benjamin Constant eut une liaison passagère.
Ce fut à peu près vers la même époque, qu'outre sa traduction de Wallenstein, M. Benjamin Constant écrivit un autre ouvrage en vers intitulé: Florestan ou le sage de Soissons. C'était une satire contre ses ennemis politiques. Les vers de M. Benjamin Constant ne feront pas oublier sa prose.
Nous préférons nous arrêter un instant à un autre ouvrage qu'il publia pendant ses années d'exil, en 1813, sous ce titre: De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne.
En dehors même des circonstances qui lui donnèrent un succès d'opposition presqu'européen, cet écrit se distingue par des qualités assez solides pour le faire survivre aux causes politiques qui l'ont engendré. C'est une étude sérieuse sur le danger du régime militaire appliqué aux affaires civiles, et sur l'impossibilité de rien fonder sur l'usurpation.
La lecture de cet écrit est fortifiante pour l'esprit. Le style en est ferme, clair, viril; la pensée en est droite, élevée, modérée, satisfaisante. Telle était la brochure politique à l'époque où il existait encore en France des publicistes sérieux.
Pendant son séjour en Hanovre, il avait eu quelques entretiens avec Bernadotte, dangereuse fréquentation pour un proscrit. Elle fit médire de M. Benjamin Constant. Nous disons médire parce qu'on supposa un moment qu'il eût favorisé Bernadotte dans ses vues sur le trône de France.
Rentré à la première Restauration avec M. Auguste de Staël, M. Benjamin Constant soutint le gouvernement de Louis XVIII dans une série d'articles qu'il publia du 15 avril 1814 au 19 mars 1815, dans le Journal des Débats.
À cette dernière date, l'Empereur était déjà à Fontainebleau et Louis XVIII montait en voiture. Or, le dernier article de M. Benjamin Constant était une protestation fort vive contre le retour de Napoléon. Il terminait en jurant qu'il n'aurait pas l'infamie de se traîner d'un pouvoir à l'autre. Il se retira ensuite chez le consul américain, gagna Nantes et revint à Paris neuf jours après.
En moins d'un mois le serment fut oublié. Adolphe n'avait pas plus de fidélité envers les républiques, les monarchies et les empires qu'à l'égard des femmes.
L'empereur l'avait fait appeler, et après une conversation qui sans doute convainquit ce récalcitrant, il le mit au conseil d'État.