Ce n'est qu'à dater du règne de Louis-Philippe que la transformation commence. Encore rencontre-t-on, à cette époque, une pléiade d'utopistes qui prouve que l'imagination, pour avoir pris des aspects systématiques, survit encore. Elle cherche à survivre, en dépit de la matière envahissante, dans un romantisme économique qui rivalise avec le débordement de vers et de feuilletons dont notre adolescence fut inondée.

Les choses ont changé. Adolphe aujourd'hui ne se nomme plus Benjamin Constant; il se nomme tout simplement Monsieur Million, banquier, déjeune en imagination de la tête de Rothschild et ne fait de victimes qu'à la Bourse.

M. Benjamin Constant traversa les trois phases révolutionnaires, militaire et parlementaire qui préparent l'ère encore inconnue vers laquelle nous marchons, et que, jusqu'à présent, on a surnommée l'ère industrielle.

Henri-Benjamin Constant de Rebecque fut un Flamand qui naquit à Lausanne, le 25 octobre 1767. Ses aïeux ont guerroyé au seizième siècle, sous Charles-Quint et sous Henri IV. C'était une famille d'Aire-sur-la-Lys, bonne petite ville de l'Artois, qui dort paisiblement entre ses hautes et pittoresques fortifications. Cette famille était devenue protestante au seizième siècle.

Il perdit sa mère en naissant. Son enfance manqua de ces impressions tendres qui, chez les hommes d'imagination, sont surtout nécessaires, parce qu'elles assouplissent l'orgueil et l'égoïsme de leur personnalité. Son père était un colonel suisse au service des états-généraux de Hollande.

Le privilège de porter des armes, l'éclat barbare du costume, l'absolu dans l'obéissance comme dans le commandement, engendre chez les militaires une sécheresse d'esprit, un scepticisme, un matérialisme de bonne humeur qui n'est pas ce qu'il y a de mieux pour l'éducation de la jeunesse. Le militaire est toujours, dans sa propre pensée, un peu conquérant, un peu irrésistible, et persuadé, avant tout, de la raison de la force. Aussi reste-t-il fort léger en matière de sentiment.

Lisez les maximes du père d'Adolphe sur les femmes et les conseils qu'il donne à son fils. Cela vous aidera beaucoup à comprendre le cœur de Benjamin Constant.

Mais chez un capitaine de troupes suisses à la solde étrangère, ces principes se doublent d'un positivisme genevois et d'une impassibilité de gendarme qui comblent la mesure.

Le père de M. Benjamin Constant avait conservé le flegme flamand de ses ancêtres. Il y joignait un mélange d'ironie et de timidité qui tuèrent, dans l'âme de son fils, la facilité de l'abandon; une des plus précieuses facultés, en ce qu'elle aide à supporter la vie et crée des sympathies.

L'abandon est comme la grâce, un don inestimable, un des précieux joyaux des fées qu'on nomme l'amabilité.