Nous l'avons déjà vu dans Talleyrand, ces enfants sans mère et que le caractère de leur père prive des épanchements du jeune âge, atteignent souvent, dès l'enfance la plus tendre, une déplorable précocité. Le père et le fils s'observaient. Quelquefois l'émotion les gagnait. Ils étaient sur le point de se jeter dans les bras l'un de l'autre. Mais le père, gourmé dans sa dignité, empêché par cette timidité qui envahit quiconque se déshabitue d'être affectueux, attendait que son fils fît le premier pas. Et le fils, bridé par l'apparente froideur du père, se tenait à distance.
Tous deux devinrent à ce commerce contraints, ironiques, réservés dans leurs sentiments et superficiels dans leur langage.
À douze ans le jeune Benjamin Constant était un petit homme, c'est-à-dire un petit monstre d'esprit, d'impertinence, d'expérience, de rectitude dans le style. Son père n'était pas partisan de l'éducation de collège. Il lui donna des précepteurs; mais la plupart échouaient contre l'indocilité de leur écolier.
L'un d'eux pourtant, c'est M. Benjamin Constant qui l'a rapporté, réussit à lui enseigner quelque chose.
«Il me proposa, dit-il, de nous faire à nous deux une langue qui ne serait connue que de nous.»
Cette proposition enflamma l'imagination du jeune Benjamin Constant.
On se met à l'œuvre et on commence par inventer un alphabet. C'était le précepteur qui traçait les lettres de la langue nouvelle. Après les lettres vint un dictionnaire. Quel charme de ranger ces mots de son invention sous des lois grammaticales! On apprend vite quand la passion s'en mêle.
Bientôt la langue à deux, la langue inconnue, se trouva complète, riche, colorée, pleine d'une grandeur, d'une magnificence, d'une grâce à faire pâlir tous les idiomes vulgaires.
Cette langue, c'était du grec!
Selon la propre expression de M. Benjamin Constant lui-même, son précepteur avait réussi à lui faire apprendre le grec en le lui faisant inventer.