Dans une lettre, fort curieuse, écrite de Bruxelles, 17 novembre 1779, par le jeune Benjamin Constant à sa grand'mère, lettre citée par la plupart de ses biographes, la précocité dont nous parlions plus haut, apparaît dans toute sa sécheresse.
La première partie de cette lettre, dans laquelle il reproche à sa grand'mère sa paresse d'écrire et l'oubli qu'elle fait de lui, est un chef-d'œuvre de raison et de sensibilité. Mais l'arrangement et l'ordre des idées ont quelque chose de si parfait, qu'on dirait d'une épître dictée par un professeur ou par un père.
Mais, après avoir continué à l'avenant sur ses études: qu'il s'accuse de négliger, il arrive à cette phrase: «Je voudrais qu'on pût empêcher mon sang de circuler avec tant de rapidité et lui donner une marche plus cadencée. J'ai essayé si la musique pouvait faire cet effet: je joue des adagio et des largo qui endormiraient trente cardinaux.»
Un poëte nerveux, une célébrité surmenée par les tiraillements de l'amour-propre, les efforts de l'imagination, les irritations de la lutte, raisonneraient-ils leurs sensations avec plus d'analyse?
Après un trait de grâce maniérée et d'esprit, car cet enfant a déjà de l'esprit; «je crois, ma chère grand'mère, ajoute-t-il, en parlant de sa légèreté, que le mal est incurable et qu'il résistera à la raison même; je devrais en avoir quelque étincelle, car j'ai douze ans et quelques jours; cependant je ne m'aperçois pas de son empire: si son aurore est si faible, que sera-t-elle à vingt-cinq ans?»
Ne le croyait-on pas déjà à la tribune de la Chambre des députés? Voici maintenant l'homme du monde et l'observateur.
«Savez-vous, ma chère grand'mère, que je vais dans le monde deux fois par semaine! J'ai un bel habit, une épée, mon chapeau sous le bras, une main sur la poitrine, l'autre sur la hanche; je me tiens droit et fais le grand garçon tant que je puis. Je vois, j'écoute, et jusqu'à ce moment je n'envie pas les plaisirs du grand monde; ils ont tous l'air de ne pas s'aimer beaucoup.
Voici maintenant le joueur.—Je note chaque point de cette lettre, parce que nous retrouverons tout cela chemin faisant, dans l'homme fait, dans le vieillard.
«Cependant, continue-t-il, le jeu et l'or que je vois rouler me causent quelque émotion; je voudrais en gagner pour mille besoins que l'on traite de fantaisie...»
Cet apprenti, déjà si avancé des salons du grand monde, fut enlevé la même année à ses dangereuses contemplations, et placé par son père à l'université d'Oxford. Il n'y apprit que la langue anglaise. Oxford est pour les Anglais le couronnement d'une instruction solide et déjà complète.