«Si les avantages d'un pareil établissement, lui dis-je, sentis à la seule réflexion, étaient vantés et recommandés par nos premiers docteurs, il serait bientôt très-fréquenté, surtout dans la belle saison. Que de biens, mon cher Grec, résulteraient du déplacement des pompes à vapeur et des autres mesures que je propose! Paris, cette métropole des arts, déjà si favorisé par la douceur de son climat, par son heureuse situation, par la variété des plaisirs et des jouissances, acquièrerait en moins d'un demi-siècle l'antique splendeur de Babylone, de Persépolis, d'Athènes, de Rome et de Palmyre; ou plutôt on croirait retrouver ces villes dans son enceinte. Purifié par les eaux de fontaines innombrables et salutaires, par la disparition totale de maisons étroites et entassées, de rues petites et immondes, dont les vapeurs infectaient l'atmosphère, Paris perdrait son nom; ce ne serait plus la Lutèce de César[52].

«L'air de la capitale, désormais pur et salubre, ferait pour toujours de cette admirable cité une nouvelle Épidaure, où tous les peuples de la terre viendraient chercher le bonheur et la santé.»

CHAPITRE V.

Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et arrêtés;—Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies d'apparat.—Moyen d'y remédier.—Rétablir quelques réglemens de l'ancienne Académie.—Combien il est dangereux de laisser sortir de France des chefs-d'œuvre introuvables.—Regrets de l'auteur sur leur disparition et leur sortie de France.—Exemples frappans.—Collection Fesch.—Magnifique Paul-Potter.—Armure du chevalier La Hire.—Introduction en France d'une loi romaine conservatrice.—Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de nouvelles acquisitions.—Anathême lancé sur certains artistes.—Moyens de se procurer de nouvelles richesses en antiques.—Voyages en Grèce, en Italie, d'un homme célèbre.—Espérances trompées des amateurs des arts.—Facilité de découvrir de nouveaux monumens.—Pêche monumentale du Tibre.

«Jamais la Société des Amis des arts n'aurait, selon moi, plus de droits à la reconnaissance générale, si elle faisait sentir que des plans une fois arrêtés, d'après un mûr examen, ne doivent plus recevoir aucune modification des architectes qui souvent se succèdent dans le même emploi avec une si grande rapidité, et que tant de passions diverses portent à critiquer les opérations de leurs confrères.

«Oui, j'oserai l'affirmer, sans cette constante persévérance à suivre scrupuleusement des projets définitivement adoptés, lorsqu'ils ont été tracés par un homme de génie, jamais nous n'aurons de beaux monumens, parce qu'ils ne seront que le composé d'idées incohérentes[53], et non le produit d'une idée simple et unique dans tous ses rapports. Cette observation paraîtra d'autant plus importante, qu'on a proposé, dit-on, de faire subir les plus grandes métamorphoses à certains embellissemens de Paris déjà fort avancés, tels que la fontaine de l'Éléphant, dont les frais énormes sont plus qu'à moitié faits; monument qui, malgré les censures, n'en serait pas moins digne de la nation française. On blâme les œuvres de ses prédécesseurs; et les dessins, les travaux éphémères de certains artistes en place paraissent souvent être le fruit de conceptions puériles, comme il est aisé de s'en convaincre en se rappelant ces anges de planches découpées, ces fleurs en peinture que l'on a vus si ridiculement figurer, depuis trois ans, aux reposoirs du Louvre, lorsque la pompe des lieux exigerait exclusivement des statues de bronze et des corbeilles remplies de tous les trésors de la nature[54].

«Perdons un instant de vue ces riantes cérémonies. Dans ces commémorations funèbres qui doivent durer autant que la monarchie, quel effet produisent ces catafalques, ces urnes, ces patères en bois peint et argenté? Je suis toujours plus surpris de ne pas voir à Saint-Denis plus de vases d'argent ou d'albâtre; un mausolée, soit en stuc, soit en tôle moirée, soit en pièces de marbre, qu'avec quelques soins on pourrait chaque année ajuster ou désunir à volonté. Ces riches accessoires s'accorderaient parfaitement avec les voiles de crêpe, le manteau d'or, de velours et d'hermine qui cachent à demi le sceptre, la couronne et l'urne sépulcrale.

«Jamais la Société des Amis des arts ne deviendrait plus précieuse à la patrie, si, en se rapprochant du but principal de son institution primitive, elle procurait chaque année de nouveaux modèles aux artistes, en empêchant de sortir de France, par des achats bien entendus, tant de chefs-d'œuvre antiques et contemporains, que les estimations trop basses des appréciateurs de nos musées et le plus dangereux cosmopolisme laissent souvent passer à l'étranger, qui très-sagement profite de nos fautes. Rien ne prouve mieux combien il serait important de modifier la composition de cette espèce d'aréopage réputé presqu'infaillible, que les faits que je suis à même de vous conter, faits qui démontrent que leurs jugemens ne devraient pas être sans appel. Un amateur, qui avait besoin d'argent, mit en dépôt un Van Dyk chez un fonctionnaire public. Ce portrait fut estimé valoir à peine huit cents francs par quelques experts du Musée qui avaient été consultés. Nonobstant cette faible appréciation, le dépositaire, plus vrai connaisseur, prêta six mille francs, pour un temps indéfini, au propriétaire de ce tableau, qui, quelques mois après, ayant probablement trouvé l'occasion de le vendre plus cher, le retira des mains du prêteur, en lui remboursant entièrement la somme de six mille francs qu'il en avait reçue. Voici d'autres anecdotes que je puis garantir. Un magnifique Paul Potter était à vendre; et, comme l'on sait, nous n'en avons que deux au Musée du Louvre et deux autres à l'Élysée Bourbon. Au Louvre, un seul est achevé; le plus grand n'est qu'une belle esquisse: l'autorité fut avertie à temps, elle envoya ses experts. Le Paul Potter fut visité, lorgné, examiné, battu à froid, la chose se devine; ce tableau ne sortait point des magasins de ces messieurs, pas même de ceux de leurs confrères; et pendant qu'ils mésoffraient, le possesseur de ce chef-d'œuvre, impatienté de tant de pourparlers et de délais, le vendit ou le troqua. Il est, dit-on, passé en Allemagne. Par suite encore des mêmes temporisations, le Musée d'artillerie n'a pu recouvrer, malgré les offres les plus séduisantes mais tardives, l'armure du chevalier La Hire, frère d'armes de Jeanne d'Arc, armure dont l'authenticité paraissait constatée par une tradition[55] respectable. C'est l'Angleterre qui possède maintenant ce précieux trophée.

«On a laissé acheter par la Russie, pour la somme modique de douze à quatorze cent mille francs, une grande partie de la précieuse collection de la Malmaison, si riche en antiques, en tableaux de toutes les écoles, notamment en Claude Lorrain, en Paul Potter, en Rembrandt, en statues de Canova, en raretés de toute espèce. La Prusse a traité de la galerie Justiniani, dont nous eussions pu nous réserver les morceaux les plus remarquables.

«À la vente du mobilier du cardinal Fesch, pour quelques mille francs de plus ou de moins, nous avons perdu des bas-reliefs admirables, des vases d'albâtre fleuri[56], des statues, un buste de Cicéron en marbre, original unique, que lord Wellington a transporté, dit-on, dans un de ses palais en Angleterre. Cette année, le superbe cabinet de M. Crawfurt a été dispersé peut-être aux quatre coins de l'Europe[57]. J'ai eu même la douleur de voir les portraits des personnages les plus illustres, peints par les plus grands maîtres des différens siècles et des différentes écoles, passer entre les mains de simples particuliers, lorsqu'ils auraient dû compléter les collections du Musée, ou du moins rentrer dans les châteaux royaux, dont la plupart étaient sortis. Je puis vous affirmer qu'un Amour bandant son arc, faisant partie de la même galerie, est passé entre les mains de deux artistes, et qu'il fut peu de temps après marchandé pour le roi de Prusse. Cet Amour se voyait autrefois (en 1814) dans l'ancien Musée; la France laissera-t-elle échapper ce chef-d'œuvre? Si l'administration ne juge pas à propos d'augmenter dans sa collection les œuvres d'artistes dont elle possède déjà beaucoup d'originaux, au moins devrait-elle saisir l'occasion, lorsqu'elle se présente, de s'enrichir des productions des peintres ou des statuaires dont elle n'a pas une seule composition, telles que certains tableaux que j'ai vus dans les cabinets de M. de St.-Victor et de M. Miron; je vous parlerai spécialement d'un tableau de genre qui m'a paru très-intéressant[59]; il est vulgairement connu sous le nom des Musiciens ambulans, par Diétrick; on croit y voir respirer les personnages; le son de leurs instrumens semble sortir de la toile et frapper votre oreille de la plus douce harmonie.