«Puisse-t-on ne jamais renverser ces tours antiques, restes du palais des Clovis[27], et de Saint-Louis[28], la maison du chanoine Fulbert[29], ces hôtels de la Trémouille[30], de Sens[31], de Mesme[32], de Sully[33], de La Rochefoucault[34], de Beauvais[35], Carnavalet[36], de Lamoignon[37], de Soubise[38] et de Lambert[39], où dépérissent des plafonds décorés par les Lebrun et les Mignard, dont les peintures, si elles étaient enlevées par les procédés connus, seraient beaucoup mieux dans nos musées.
«Puisse-t-on conserver et restaurer les portraits en fresque des Duguesclin et des Montluc, précieux par la ressemblance, et qui se voyent dans l'enceinte extérieure de l'hôtel de la police! Puisse-t-on arrêter enfin la destruction des chefs-d'œuvre[40] de nos plus illustres architectes, des Bulland[41], des Mansard[42], des Le Nôtre[43], que des visigots n'achètent que pour les dépecer et les abattre!» «Cela est assez difficile, me dit Philoménor. Cependant, lorsque la nécessité ou le caprice des propriétaires détruit ces monumens, on recueillerait avec avantage quelques-uns des plus beaux débris, pour les replacer dans les jardins paysagistes des châteaux de la couronne. Ces ruines véritables vaudraient beaucoup mieux que ces antiquités factices, nouvelles encore au bout d'un demi-siècle. Et cet exemple, donné par le gouvernement, serait probablement suivi par les Lucullus de votre patrie.»—«Ce serait précisément adopter, repris-je, le précepte du célèbre abbé Delille:
Mettez donc à profit ces restes révérés,
Augustes ou touchans, profanes ou sacrés;
Mais loin ces monumens dont la ruine feinte
Imite mal du Temps l'inimitable empreinte!
DELILLE.
Hélas! j'ai vu tomber les créneaux et les tourelles du manoir de
Bayard, et la galerie de Richelieu[44]; j'ai vu raser le château de
Montmorency[45], et disparaître celui de Saint-Ouen[46]. Dans ce moment
on abat les magnificences de Chanteloup[47].
«Ô Chambord! ô séjour du père des lettres! vos souvenirs antiques ne s'évanouiront point pour les vrais Français. Le triste voyageur ne demandera point où furent vos fondemens, comme autrefois, j'ai cherché moi-même, au milieu des ronces et des épines, les vestiges des douze palais du Soleil qui décoraient Marly; déjà cependant la hache des vampires était levée sur vous; déjà la sordide avarice avait supputé mathématiquement la valeur du fer, des plombs, des marbres, des décombres de vos tours royales, de vos somptueuses galeries, de vos magnifiques appartemens. Le patriotisme des villes de France l'emporte enfin sur les calculs de la plus basse cupidité; et l'héritage de François Ier deviendra le patrimoine du jeune prince, qui, avec plus de bonheur que le prisonnier de Pavie, fera briller parmi nous son héroïsme et sa grande âme.»—«J'en accepte l'heureux augure, me dit mon Grec, en attendant cette époque fortunée, j'indiquerai un moyen pour conserver et transmettre à la postérité la mémoire des lieux habités par vos glorieux ancêtres. Ce moyen n'est pas nouveau, il a déjà été mis en usage dans plusieurs villes de France[48].
«Je placerais le buste ou la statue d'un homme célèbre dans l'endroit le plus apparent de l'hôtel qu'il occupait, et j'écrirais en lettres d'or: Ici vécut Turenne; ici mourut Villars; là demeurait Mme de Sévigné; là Mme de Maintenon; là Boileau écrivit l'Art poétique et ses belles satires[49]; ici Racine composa Esther et Athalie[50], etc. Quel Français pourrait, sans une espèce de sacrilége, effacer ces inscriptions et déplacer ces vénérables images?»—«Votre projet, repris-je, est excellent; il embellirait Paris, qui deviendrait encore la plus saine ville de l'univers, si, pour compléter ce système de salubrité, on exécutait les plans du docteur Doé, ce véritable ami des hommes, titre si justement acquis par la plupart des médecins français, dont l'héroïsme pendant la paix, est aussi grand que celui de nos soldats pendant la guerre. «Il est fâcheux, dit-il, dans une lettre récemment publiée, et il peut devenir funeste que les deux pompes à vapeur de Chaillot et du Gros-Caillou ayent leur prise d'eau dans la partie la plus malsaine du fleuve, au-dessous des ports, des égoûts, et si près du foyer d'infection, qu'il est impossible que l'eau dans son cours ait recouvré sa première pureté[51].
«Sans doute dans l'état actuel de la situation physique de Paris, le service des fontaines (trop peu abondantes pour les besoins de ses habitans), ne saurait se faire, ni plus sûrement, ni plus régulièrement ou plus abondamment que par une machine à vapeur. Mais la question est celle de l'emplacement de cette machine; et si, pour quelques bouts de tuyaux de plus, on n'aurait pas dû placer plutôt la prise d'eau au-dessus de Paris, à la hauteur de Bercy, et même de Conflans, avant la jonction de la Marne à la Seine, en construisant un château d'eau élégant qui servirait à la décoration de ces lieux, et qui par l'excès de son niveau sur tous les édifices de Paris, exigerait moins de dépense, en donnant des résultats plus avantageux.
«Alors, au moyen d'un aqueduc, qui ne serait pas la vingtième partie d'un des moins considérables de Rome, on donnerait aux habitans de la capitale le bienfait inappréciable d'une eau vive et limpide que rien depuis sa source n'altère notablement.»
«Il me semble, reprit Philoménor, qu'un spéculateur aurait une idée fort heureuse s'il établissait un édifice thermal près de Bercy, dont les eaux n'auraient certainement pas cette odeur fade qui vous frappe et vous saisit en prenant des bains, soit au Pont-Marie, au Pont-Neuf, ou près le Pont-Royal.»