«Un pareil dédommagement dont Rome nous a donné l'exemple après le traité de Tolentino[83], et dont l'utilité et l'agrément seront sentis, est d'autant plus facile à obtenir, que nous sommes en paix avec les puissances qui possèdent les originaux, et que cette conquête innocente ne peut nullement en détériorer les prototypes. Nous avons acquis déjà des sujets bien importans pour commencer un semblable Musée, depuis que l'on a reçu en France les statues-modèles du groupe de Niobé et de ses enfans, dont le grand Duc de Toscane vient de faire présent à Sa Majesté.

«On ne veut dans les Musées français que des tableaux originaux, et j'applaudis le premier à ce système; cependant lorsque certains chefs-d'œuvre nous sont ravis pour toujours, lorsque le temps les mine, les ternit et les encroûte, le seul moyen, humainement parlant, de conserver la pensée du génie, (indépendamment de la gravure) est un calque parfait, tel que la Cène, par Léonard de Vinci, qui se voit à Paris dans la galerie d'Apollon du Louvre. Le grand principe qui excluait toute copie de l'enceinte du grand Musée, une fois violé, je ne vois pas de raison qui empêche de le transgresser encore, en prenant seulement la sage précaution de reléguer dans les autres appartemens du même palais les excellentes imitations faites par nos jeunes peintres de tous les tableaux capitaux qui nous sont échappés, ou qu'une prudente défiance avait soustraits aux droits de la victoire, tels que ceux de la belle galerie de Dusseldorf. Une semblable collection me semblerait avoir un très-grand intérêt.»

CHAPITRE VIII.

De l'usage malheureusement trop commun des compositions fragiles.—Fronton du Corps législatif et des Invalides.—Chapelle expiatoire de la Conciergerie.—Église Sainte-Élisabeth.—Val-de-Grâce.—Tombeau du cardinal Du Belloy.—Carrières des marbres de France.—Caveaux des deux premières races à Saint-Denis.

«Cette mesure ne doit exciter aucunes réclamations des possesseurs de ces trésors, reprit le jeune Athénien; mais, pourquoi, s'écria-t-il en sortant des salles du Corps législatif, pourquoi ces compositions fragiles et ternes sur les frontons de ce palais et de celui des Invalides? Si j'avais ici quelque autorité, jamais une matière vile ne serait le dépositaire infidèle de vos sculptures modernes.» «Vos plaintes seront tout aussi justes, mon cher Grec, lorsque nous irons visiter ensemble quelques temples de Paris. Vous me demanderez, je le prévois, pourquoi l'on a placé des peintures si peu durables sur les murs humides de la chapelle expiatoire dédiée à la feue reine dans un des cachots de la conciergerie? Pourquoi la plus étrange parcimonie a-t-elle présidé à la restauration de l'église Sainte-Élisabeth, faubourg du Temple? Colonnes, chapiteaux, statues, draperies de l'autel, tout est l'illusion du pinceau. Que direz-vous en voyant cette couche de peinture sur les parois de la chapelle du cardinal Du Belloy, lorsque le granit est prodigué à Paris dans tous les lieux publics, et se vend au plus bas prix; lorsqu'indépendamment de nos anciennes carrières de l'est et du midi, un naturaliste a découvert près Beauvais[84] une carrière de marbre de plus de six lieues de longueur; lorsque dans le nord, l'exploitation d'autres carrières produit[85] les plus heureux résultats?

«Comment encore justifier le sculpteur qui, au pied du groupe admirable du même monument où le prélat est si parfaitement caractérisé, accolle au marbre le plus solide de misérables ornemens en plâtre[86]? C'est entendre bien peu les intérêts de son immortalité.

«À Saint-Denis vous verrez le caveau consacré à recueillir les cendres de nos premiers rois, pauvrement barbouillé de cent couleurs[87], lorsque les plus augustes et les plus précieux débris des siècles passés, parfaitement imités, devraient du moins en faire le principal ornement, si les matériaux manquaient. La critique même la plus indulgente y censure le style lapidaire, qui ne s'y trouve pas en rapport avec les époques et le caractère du temps. J'y vois le mot dynastie; et le mot race, le seul propre, le seul jadis employé dans nos archives, nos vieilles chroniques et les histoires plus récentes, ne s'y lit plus.

«Que direz-vous encore en apprenant que le Val-de-Grâce, si renommé par ses tableaux, son autel et ses ornemens magnifiques, est transformé dans ce moment même en un magasin militaire?»

CHAPITRE IX.

Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matières solides.—Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de Lévis.—Faire moins et faire bien.—Imiter ses ancêtres.—Mosaïques des Invalides et du Musée.—Nos modes contribuent à leur destruction.—Peintures à fresque.—La Mosaïque doit être plus particulièrement encouragée.—Musée royal.—Mouleurs en plâtres ou réparateurs des statues.—Dissertation historique sur la Vénus de Milo.—Rapprochemens singuliers entre cette Vénus du Musée français et une autre Vénus du british Muséum.—Zodiaque de Denderah.—Anecdote sur l'aiguille de Cléopâtre.—Lacune presque continuelle dans les tableaux du grand Musée.—Moyens d'y suppléer.—Projet d'un complément conservateur de ce monument.—Musée du Luxembourg.—Lacunes essentielles à remplir.