Le lendemain, en nous rendant au Musée des Antiques, dont Philoménor n'avait vu que très-rapidement les plus belles statues, le jeune Grec me dit: «Plus je réfléchis au sujet de notre conversation d'hier, et plus je me suis convaincu de la solidité de vos censures. Je deviendrai même plus exigeant; si l'on m'en croyait, jamais dans les grands monumens on ne mettrait en usage ces pierres fragiles[88], dont un hiver un peu rigoureux peut altérer la frêle beauté, accident arrivé à plusieurs jolies fontaines de Paris. L'ouvrage du sculpteur est mutilé, et la main d'œuvre a été payée aussi chèrement que si l'artiste eût travaillé sur le marbre des Apennins et des Pyrénées. N'employez donc à l'avenir que le bronze le plus solide, que le marbre le plus ferme, que le granit le plus dur, et surtout des cimens d'une composition presque indestructible; certes, vos mines et vos carrières ne sont pas épuisées; faites moins, s'il le faut, mais faites bien. Travaillez pour vous, rien de plus juste; mais n'oubliez ni vos enfans ni la postérité. Eh! que seriez-vous, si avec le souvenir de leurs vertus, vos pères ne vous eussent pas légué les monumens de leur génie?
«Pour vos réunions sociales, et religieuses ils avaient élevé de magnifiques édifices; pour protéger vos héritages, ils avaient couvert vos montagnes d'immenses forêts. Peu reconnaissans de tant de bienfaits multipliés, vous avez laissé dépérir ou peu conservé les uns, et détérioré ou abattu les autres; et ces édifices vous avaient transmis les élémens de leur civilisation et de leurs arts; ces bois étaient comme les paratonnerres naturels de vos champs et de vos vignobles; vous avez dédaigné l'expérience de vos ancêtres; aussi, chaque année, vos annales l'attesteront, des accidens inattendus, et les fléaux continuels du ciel semblent les venger de votre ingratitude.» «J'en gémis comme vous, mon cher Grec, lui répliquai-je; hélas! nos modes même semblent conspirer avec les saisons pour mutiler des ouvrages admirables. Que deviendront les belles mosaïques[89] de certains édifices publics, et principalement celles qui se trouvent sous le grand dôme des Invalides?» «Que deviendront, ajouta Philoménor, les magnifiques compartimens des anciennes salles du Musée royal, qui, dégradées par suite des enlèvemens de 1815, n'ont pas été rétablies? Que deviendront, enfin, les parquets si agréablement variés, si artistement combinés, des nouvelles galeries du même établissement que nous parcourons, si l'on souffre plus long-temps que ces chefs-d'œuvre soient continuellement broyés par le fer destructeur de vos chaussures modernes?» «Mil huit cent quinze! m'écriai-je aussitôt, vous me rappelez des souvenirs bien douloureux; ce fut dans cette année de fatale mémoire, que l'Apollon, la Vénus, le Méléagre, le Gladiateur, le Torse et le Laocoon ont été perdus pour la France; mais oublions des malheurs irréparables.
«Comme vous le voyez, on a disposé avec beaucoup de goût les morceaux précieux qui nous sont restés; ils ont été placés dans une espèce de temple où le luxe des marbres les plus rares fait ressortir davantage la merveilleuse beauté de ces antiques. Les premières salles, disposées pour les recevoir et qui renferment les plus célèbres monumens, semblent réclamer aussi cette parure indispensable. Le pinceau ne peut rendre assez fidèlement la brèche et le granit sur les murs et les piédestaux, pour dédommager de la réalité. L'imitation de ces substances si polies et si brillantes n'est tout au plus tolérable qu'à des distances très-éloignées, d'où l'œil le plus perçant est lui-même induit en erreur. J'admire l'agencement et la pondération de nos vases, de nos colonnes, de nos candélabres, de nos urnes, de nos statues et cette profusion de bas-reliefs sauvés des insultes du temps. Mais je voudrais qu'à l'avenir nos artistes ne se reposassent plus sur le mouleur en plâtre[90], lorsqu'il s'agit de les réparer; et que nos plus habiles sculpteurs eussent le noble orgueil d'oser se montrer les émules des Phidias ou des Athénodore, et de marcher en cela sur les traces des Angelo[91] de Montorsole.
«Il me paraît que l'on commence à prendre ce système, puisque les directeurs du Musée viennent, dit-on, de proposer un prix de quinze cents francs à celui qui donnerait aux deux bras tronqués de la belle Vénus de l'île de Milo, la position la plus gracieuse et surtout la plus analogue à l'intention première du sculpteur qui créa ce chef-d'œuvre. Était-ce une Vénus genitrix, ou victorieuse, ou pudique? M. Durville, à qui nous devons sa découverte, et qui l'a vue presque sans mutilation, a fixé irrévocablement toute incertitude à cet égard, dans son intéressante relation hydrographique de la gabare du roi, la Chevrette.
«Trois semaines, dit-il, environ, avant notre arrivée à Milo, un paysan grec, bêchant dans son champ renfermé dans l'enceinte probablement de l'antique Melos, rencontra quelques pierres de taille; comme ces pierres, employées par les habitans dans la construction de leurs maisons, ont une certaine valeur, cette considération l'engagea à creuser plus avant, et il parvint ainsi à déblayer une espèce de niche dans laquelle il trouva une statue en marbre, deux Hermès, et quelques autres morceaux de la même matière[92].
«Lors de notre passage à Constantinople, M. de Rivière m'ayant beaucoup questionné sur cette statue, je lui dis ce que j'en pensais; et je remisa M. de Marcellus, secrétaire d'ambassade, la copie de cette notice.
«À mon retour, M. de Rivière m'apprit qu'il en avait fait l'acquisition, et qu'elle était embarquée sur un des bâtimens de la station.»
«J'ajouterai d'autres faits qui m'ont paru très-authentiques.
«M. l'ambassadeur la fit acheter de moines grecs, qui en avaient compté trois cents francs au propriétaire. Mais au moment où M. de Marcellus arrivait pour se la faire livrer, les Anglais[94] l'avaient déjà fait transporter sur un de leurs vaisseaux, sans doute avec le projet de l'expédier à Londres. Afin de mieux cacher ce dessein, et de faire plus sûrement et sous un prétexte plausible, rompre le marché contracté au nom de l'envoyé de France, il est à présumer qu'on mît en avant les Papas, qui, disaient-ils, ne pouvaient tenir à leur engagement, ni se dispenser d'envoyer ce beau morceau d'antiquité à un prince de leur nation, grand amateur des arts, et dont ils craignaient de perdre la protection à Constantinople, s'ils oubliaient de lui en faire hommage.
«Les réclamations de justice étant employées sans succès, on fut obligé, pour la faire restituer, d'employer la force… On se battit; la Vénus de Milo fut le prix de la victoire; et c'est uniquement au zèle, à l'intrépidité et au courage du jeune secrétaire que nous devons la propriété de cet inestimable chef-d'œuvre, ainsi que de plusieurs lampes et candélabres, qui ne sont pas encore exposés à la curiosité du public. On assure que le nouvel ambassadeur près la Porte, M. de La Tour-Maubourg, a reçu des ordres du gouvernement pour faire de nouvelles fouilles à Milo.»