En quittant le Musée des arts et métiers, nous avions traversé différens marchés de Paris, notamment celui Saint-Martin et ceux du faubourg Saint-Germain. Mon jeune étranger avait été très-satisfait de la belle distribution des différentes parties qui les composent. Nous fûmes surtout frappés de l'excellente police observée pour la vente et le débit des denrées. «Tout irait encore mieux pourtant, lui dis-je, si des réglemens qui existent, comme je le crois, pour la tenue intérieure et extérieure de ces édifices publics étaient plus strictement suivis.» «Sans doute, reprit Philoménor, que des mesures de propreté y soient plus soigneusement respectées, et ces vastes bâtimens auront acquis un degré de perfection exigible et convenable. En vain d'industrieux architectes ont sagement prévu ce qui devait être nécessaire pour accorder ensemble le goût avec la commodité, cela ne suffit pas à certaines gens.

«Dans le vaste bazar du Temple et ailleurs, j'ai remarqué que la plupart des entrées sont offusquées par des constructions baroques et bizarres que se permettraient seuls des visigots ou des vandales.

«Cependant puisque j'ai prononcé le nom de bazar, il faut avouer, mon cher ami, que votre siècle a prodigieusement gagné en agrémens de tout genre; et, sans contredit, vous les devez en partie, à l'ouverture publique de ces établissemens qui, par la perfection de vos arts, ne ressemblent guères à ceux de l'Orient. Ce sont, en tout temps, pour l'amateur, de véritables succursales de vos Musées, et des expositions perpétuelles de tous les produits de votre industrie nationale.»

Avant de nous rendre à la cathédrale et à l'hôtel-de-ville, Philoménor, le jour suivant, désira visiter la bibliothèque royale[107], celles de la préfecture et de Sainte-Geneviève. Il fut enchanté de la complaisance et surtout de la vaste érudition des hommes de lettres qui les dirigent, et dont la mémoire est elle-même une encyclopédie vivante. Cependant une réforme y est indispensable. Le moment où finissent les classes de l'Université semble exiger impérieusement que les anciens usages soient maintenus pour l'ouverture des bibliothèques situées près du pays latin; toutefois les changemens opérés insensiblement dans les mœurs et les habitudes de la société doivent nécessairement introduire une innovation dans les heures de lecture, au moins à la bibliothèque royale; et je crois qu'à ce sujet on ne peut mieux faire que de suivre l'exemple donné par le sage directeur de la bibliothèque de la ville, où les portes s'ouvrent à midi et se ferment à quatre heures. On avait eu l'attention de communiquer au jeune Grec les livres les plus rares et les plus curieux; il avait examiné de près le Parnasse en bronze de du Tillet, le plan des déserts de l'Égypte, et les globes de Marly. «Le vaisseau de la bibliothèque est très-beau, me dit Philoménor; je voudrais cependant que sur ses longues voûtes on peignît à fresque les hommes de génie de tous les âges et de toutes les nations.»

Le cabinet des médailles et pierres gravées fixa surtout notre attention. «Ce cabinet était beaucoup plus riche autrefois, dis-je à mon ami. Le 16 février 1804, les conservateurs de la bibliothèque furent avertis qu'on avait formé le projet de voler les raretés qu'il renfermait. Ce fut en vain qu'ils sollicitèrent du commandant de la place le rétablissement d'un poste ou corps-de-garde près l'arcade Colbert. Ils éprouvèrent un refus dans une lettre qui leur fut écrite; et ce refus était motivé sur le peu de troupes disponibles que l'on avait alors à Paris. Malgré les mesures d'une exacte surveillance, des hommes profondément pervers réussirent quelque temps après à placer un petit baril de poudre dans l'intérieur même, et sous une des tablettes du cabinet. Un de ces malfaiteurs, feignant de s'être donné la mort pour se soustraire plus facilement aux poursuites de la justice, dévoila dans une espèce de testament cet affreux stratagème. La machine infernale fut trouvée à l'endroit indiqué, et, très-heureusement, ne produisit aucun effet. Si l'explosion espérée par ces scélérats eût eu lieu, le vol des précieux antiques se serait fait infailliblement au milieu de la confusion qu'eût causé un pareil événement. N'ayant pu consommer leur crime, comme je vous l'ai dit, par suite des remords d'un des complices, qui étaient au nombre de huit, ces bandits n'abandonnèrent pas leur projet; ils profitèrent d'une circonstance qui ne les servit que trop bien. À cette époque, on faisait des arrestations dans différens quartiers de Paris. Ils crurent l'occasion favorable et ne la laissèrent pas échapper. Afin de réussir plus sûrement encore, ils employèrent une prudence raffinée. Ils commencèrent d'abord par disposer quelques-uns de leurs camarades en sentinelles autour du bâtiment de la bibliothèque. Ils louèrent un fiacre, et donnèrent l'ordre au cocher de faire rouler continuellement sa voiture dans la rue de l'Arcade, pour qu'on n'entendît pas les coups redoublés qu'ils portaient à une des croisées du cabinet, avec un long morceau de bois ou petit mât, qu'ils avaient dérobé à un navire en station sur la Seine. Ayant pénétré par ces moyens dignes de Mandrin et de Cartouche, dans le précieux dépôt, ces brigands volèrent tout ce qui se trouva dans une des armoires, entre autres les couronnes des rois lombards, le poignard de François Ier, l'agathe de la Sainte-Chapelle, donnée par Charles V en 1573, dite à cette époque le Triomphe de Joseph en Égypte, et reconnue depuis par les savans pour être l'apothéose d'Auguste; ils s'emparèrent encore de la coupe de Ptolémée, qui appartenait à Suger, et qu'un des voleurs cacha près Laon, dans le jardin de sa mère; là elle fut retrouvée lorsque le commissaire du gouvernement, Gohier, eut fait arrêter les voleurs en Hollande, au moment où ils étaient prêts de vendre l'agathe de la Sainte-Chapelle, qu'on fut obligé de faire remonter à neuf, ainsi que la coupe de Suger, attendu que les spoliateurs en avaient fondu les encadremens, et généralement tout l'entourage.

«Ces deux bijoux furent à peu près les seuls que le cabinet des antiques put recouvrer. Une grande partie des autres objets enlevés avait été déjà vendue et livrée à lord Townley, dont le gouvernement anglais a depuis acheté la riche collection.» «Mais, reprit Philoménor, étant en paix avec l'Angleterre, ces objets ne pourraient-ils point être réclamés?» «On réussirait probablement dans cette négociation, lui répondis-je; je crois les Anglais trop délicats pour vouloir conserver des trésors volés, quand ils en connaissent le légitime propriétaire. Cette perte n'est pas la seule qui ait été faite par cet établissement.

«Sous le gouvernement impérial, des morceaux très-précieux ont été soustraits à ce cabinet par l'autorité qui existait alors; et voilà comment ils en étaient sortis.

«Un jour, Joséphine désirant avoir trois parures nouvelles, envoya demander au conservateur des médailles quatre-vingts pierres gravées en creux et en relief. Cette demande fut d'abord poliment éludée par les directeurs de l'administration, qui firent observer qu'ils ne pouvaient se désaisir du moindre antique, sans une permission écrite et très-précise du ministre de l'intérieur.

«Quelques mois après, le général Duroc et le joaillier de la couronne, munis d'un ordre légal[109], se rendirent à la bibliothèque, et enlevèrent tous les objets précédemment refusés, qui, après avoir été à l'usage de Joséphine, passèrent depuis entre les mains de Marie-Louise.

«En 1814, après la prise de Paris, l'empereur d'Autriche eut la curiosité de visiter le cabinet des médailles; un des directeurs lui ayant conté tous les détails relatifs à la disparition de ces bijoux, non-seulement Sa Majesté promit de les faire restituer, mais elle ajouta que la princesse sa fille les déposerait dans un lieu sûr, où l'on serait à même de les retrouver. Pendant long-temps on ignora ce qu'ils étaient devenus; mais les recherches des administrateurs, secondées par le zèle du ministre de la maison du roi, eurent enfin un plein succès. Tous ces antiques sont retrouvés; et je vous apprendrai qu'ils ont été très-certainement remis à M. Thiéry de Ville-d'Avray, premier valet-de-chambre de Sa Majesté. Il serait bien à désirer que ces raretés, disposées maintenant en pendants d'oreilles, en colliers, en bracelets, en diadèmes et autres ornemens de femme, fussent réintégrés dans l'ancien local, d'où ils n'auraient jamais dû être distraits.».