Nous étions montés au cabinet des gravures, où les plus belles épreuves dans tous les genres couvraient les lambris et recevaient un nouveau relief de la transparence des glaces et de l'élégance de l'encadrement. En passant dans la pièce destinée aux bureaux des directeurs, nous vîmes des chassis que remplissaient du haut en bas de nombreux portefeuilles renfermant les œuvres des graveurs français et étrangers de tous les siècles, depuis l'origine de l'art jusqu'à nos jours. Tout à côté, quelques panneaux de cet appartement étaient encore garnis d'estampes rares, qu'on retrouvait jusque sur les portes, et même jusqu'au plafond. «Ce local est beaucoup trop resserré, me dit Philoménor, pour renfermer les curieux et les travailleurs qui viennent y étudier les grands maîtres.» En effet, nous eûmes peine à trouver place pour parcourir à notre aise les chefs-d'œuvre d'Audran et de Bervick qui nous avaient été confiés. «Votre observation me paraît infiniment juste, mon cher Grec, lui répondis-je; permettez-moi d'en ajouter une autre à mon tour. Cet établissement est fort riche, et cependant il peut devenir plus complet si l'on n'oublie pas d'acheter, lorsque l'occasion s'en présentera, des objets presque uniques, épuisés, dont les planches sont brisées; objets qui, m'a-t-on assuré, ne se trouvent point ici, et que se vantent de posséder en France un petit nombre d'amateurs très-connus.»
De là nous passâmes à la galerie des manuscrits, où nous fûmes à même d'examiner avec un grand intérêt tant de précieux originaux, sacrés ou profanes; la belle netteté des écritures, la finesse des vélins, la magnificence des reliures souvent éblouissantes d'or, de perles et de pierreries[110], la délicatesse des vignettes, la ressemblance des portraits, l'imitation parfaite des sites et des monumens, et surtout l'éclat varié des couleurs, nous firent avouer que nos pères, souvent ravalés par certains auteurs modernes, avaient bien leur mérite, pour suppléer ainsi avec la plume et le pinceau aux découvertes de l'imprimerie et de la gravure qui leur manquaient. On nous montra des ouvrages tracés sur palmier, et mille autres raretés dans toutes les langues. Mais ces curiosités nous firent moins de plaisir que la vue des manuscrits authentiques des Fénélon et des Bossuet, des Racine et des Sévigné, et de tant d'autres illustres Français, dont plusieurs artistes ont trouvé le secret de multiplier à l'infini d'exactes copies, ou, pour mieux dire, des fac simile.
Au moment où nous cherchions à lithographier en quelque sorte dans notre mémoire l'image distincte de tant d'écritures différentes, les lettres de Catherine de Médicis, que je remarquai dans une des montres[111], me firent souvenir d'une anecdote très-piquante et très-singulière, dont les preuves m'avaient été communiquées par un effet de l'extrême obligeance de M. Van Praet, un des directeurs de la bibliothèque. «Ces lettres, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec, furent volées ici avec beaucoup d'autres pièces très-importantes, au commencement du dernier siècle par une espèce de Tartuffe sur lequel mille antécédens auraient bien dû éveiller l'attention et une prudente surveillance, surtout à l'époque où La Fontaine écrivait:
«……. La méfiance
Est mère de la sûreté.»[112]
«Cet hypocrite s'appelait Aimon; né en Dauphiné, il étudia successivement à Grenoble, à Turin et à Rome, où il reçut les ordres sacrés. Revenu en France, il fut sept ans curé dans un village, se dégoûta de cette pénible fonction, et fit un second voyage à Rome; ce fut là qu'il conçut le projet de changer de religion, projet qu'il exécuta à Berne, où il devint ministre.
«De là il se retira à la Haye, s'y maria, fut pensionné par les États-généraux, et pendant cinq ans exerça le ministère dans cette résidence. Lassé de la Hollande, Aimon eut envie de revoir sa patrie, et trouva les moyens, par les correspondances qu'il y entretenait, d'en obtenir la permission du roi, auprès de qui on le fit passer pour un homme qui pourrait rendre de grands services, s'il était ramené au sein de l'église catholique. Il eut donc un passeport de M. le comte de Pontchartrain, et arriva de Bruxelles à Paris (en 1706), y fit abjuration du calvinisme, et rentra dans son ancien état. Il lui fut même expédié un brevet du roi pour une pension de six cents francs; et il fut reçu dans le séminaire des Missions étrangères par MM. Thiberge et Brisacier qui en étaient les supérieurs. Ce fut à la recommandation de ces messieurs, aussi bien que de l'abbé Renaudot, que ce nouveau converti trouva un accès libre dans la bibliothèque du Roi pendant son séjour en cette capitale. M. Clément, alors garde de la bibliothèque du roi sous M. l'abbé de Louvois, l'y admit comme un homme de lettres et un ecclésiastique dont il n'y avait point à se défier. Aimon feignait de chercher des matériaux pour des mémoires qu'il disait avoir ordre de faire sur des affaires de religion et d'état. Non-seulement on eut la malheureuse facilité de ne lui rien refuser, soit par rapport aux livres imprimés, soit par rapport aux manuscrits[113], mais même de l'y laisser travailler à toute heure et sans témoins. Il abusa étrangement de la confiance qu'on avait en lui. Non content de voler plusieurs manuscrits entiers, il poussa la méchanceté jusqu'à détacher, couper et arracher une grande quantité de feuillets dans quelques autres volumes qu'il ne put pas apparemment emporter, entre autres les Entretiens de Confucius, l'Arithmétique chinoise, un cahier de Géographie chinois, un Alcoran en grec et en latin, une trentaine de feuillets des Épîtres de saint Paul, (l'un des plus anciens manuscrits de la bibliothèque), quatorze de la Bible de Charles-le-Chauve, un manuscrit du même Roi, et les Lettres de Catherine de Médicis, de Charles IX et d'Henri III à leurs ambassadeurs à Rome»[114]. Après une action aussi noire, cet infâme sortit de Paris au mois de mai 1707, muni d'un passeport de M. de Chamillard, pour se retirer à la Haye, où il alla de nouveau changer de religion; et ce ne fut qu'après l'évasion de ce double renégat qu'on s'aperçut à la bibliothèque des vols qu'il y avait faits.
Une enquête eut lieu, on fit des réclamations relatives à ce délit; et les objets, que cet escroc avait déjà vendus, furent restitués à la France par milord Oxfort de Mortimer, qui en avait fait l'acquisition.»
Nous étions sortis de la bibliothèque, en faisant de tristes réflexions sur la perversité et l'étrange bizarrerie de l'esprit humain. Arrivés près la place de Grève, Philoménor ne se lassait point d'admirer les points de vue pittoresques qu'offrent les quais des différens bras de la Seine et les environs de l'île Saint-Louis, surtout lorsqu'on les contemple sous un ciel vaporeux. Mais, avant de nous rendre à la cathédrale, dont les tours se présentaient devant nous, nous entrâmes à l'Hôtel-de-Ville, pour y voir les images du bon Henri et du grand roi.
Philoménor fut surpris de la simplicité d'un des premiers monumens de la capitale, et de l'indigence de son musée littéraire, où se trouvent des classiques nombreux, mais où l'on peut signaler des lacunes considérables dans les autres parties de la littérature. «Les fonds manquent, dis-je; et cependant, mon cher ami, personne n'ignore que la commune de Paris est prodigieusement riche.
«Par suite d'un déplorable système, on sacrifie des sommes énormes à des colifichets qui ne durent qu'un jour, ou qui sont détruits au bout de quelques années.