«Convenez-en avec moi, si depuis cinquante ans on eût destiné à bâtir un nouvel Hôtel-de-Ville et à se procurer pour les fêtes un mobilier solide; si, dis-je, on eût destiné la moitié des sommes qui pendant ce court espace ont été prodiguées en pesans échafaudages, en façades, en temples, en galeries, en rochers, en statues postiches de bois, de toile ou de carton, en taffetas, en gazes d'or et d'argent, en guirlandes artificielles et en tant d'autres objets futiles, promptement anéantis et pourtant bien chèrement payés[115], quel monument admirable on aurait à Paris! Cette commune, qui souvent a fait des acquisitions, soit pour assainir certains quartiers, construire des marchés, ou percer des rues adjacentes, a jusqu'ici toujours négligé d'embellir son Hôtel-de-Ville. Possédant des revenus plus considérables qu'aucune cité de France[116], il lui serait aisé d'acheter ce petit nombre de maisons recrépies qui, adossées à l'arcade St.-Jean, aboutissent sur le quai de la Grève, maisons dont la destruction isolerait entièrement ce simple et noble édifice, et rendrait la façade extérieure parfaitement uniforme et régulière. J'exigerais encore que des statues prises dans les débris de nos anciens monumens détruits, y remplaçassent dans les niches, celles que les Iconoclastes révolutionnaires en ont fait descendre; et qu'enfin l'art du célèbre Dyle rajeunît, comme à la porte Saint-Martin, sa gothique architecture.»

CHAPITRE XII.

Cathédrale.—Préparatifs pour la fête du baptême du duc de Bordeaux.—Décors peu analogues avec la vieille métropole.—Ornemens plus en rapport avec l'architecture gothique.—Avantages qui en eussent résulté.—Note remarquable.—Philoménor assiste à la cérémonie du baptême.—Pièce de vers.—Présages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.

Séduits par les brillantes descriptions que les journalistes avaient données des préparatifs immenses faits pour le baptême de S.A.R. Mgr. le duc de Bordeaux, nous nous rendîmes avec empressement à la cathédrale, le jour même de la cérémonie. Là, dès l'entrée, nous croyions être éblouis par une pompe vraiment imposante et religieuse; quel fut notre étonnement en voyant un échafaudage de pièces de charpente cacher la vénérable façade! Il nous sembla que de longues tentes de forme antique, en étoffes éclatantes, semées de fleurs de lys et bordées de franges d'or, eussent été moins dispendieuses en main-d'œuvre, plus riches, et plus analogues au monument, que ce portique de bois doré et de toiles fraîchement peintes, qui, malgré les ogives, les petites tours, les crénelures et les enjolivemens de toute espèce, n'en paraissait pas moins bizarre, près de ces murs tout noircis par les siècles. Introduits dans l'intérieur, les décorations produisaient au premier coup-d'œil le plus grand effet; ces lustres de cristal, ces candélabres où brûlaient des milliers de bougies, ce dais superbe du velours le plus fin, ces riches tapis, cet autel en arc de triomphe, ces génies portant les insignes du prince, cette chapelle de vermeil, ces draperies amarante et fleurdelysées, ces étoffes d'or et d'argent qui couvraient les murs et les tribunes de la nef, ces guirlandes de fleurs qui s'enlaçaient autour des colonnes et retombaient en longs festons; tout cet ensemble, j'en fais l'aveu, éblouissait d'abord le spectateur. Remis de notre première surprise, nous nous demandâmes si tous les détails étaient bien d'accord avec une cérémonie aussi grave et aussi importante, une cérémonie qui allait pour ainsi dire consacrer à jamais les destinées de la monarchie? «Sans mériter le nom de frondeur partial et caustique, une partie de ces ornemens, me dit Philoménor, ne seraient-ils point plutôt convenables à une salle de bal élevée à la hâte, telle que celle de l'Hôtel-de-Ville, qu'à l'antique métropole de Paris? A-t-on cru faire quelque chose de merveilleux, en peignant provisoirement en couleurs bariolées les croisées des travées qui se trouvent au-dessus du sanctuaire? Pourquoi du provisoire, lorsque la magnificence royale se déployait dans toute sa plénitude? et puisque l'argent ne manquait pas, n'eût-il pas mieux valu employer des verres de couleur, solidement assurés, et qui eussent mis ces croisées parfaitement en harmonie avec les rosaces admirables et autres vitraux de la cathédrale? Au moins, long-temps après la fête, le souvenir de l'événement le plus heureux eût été marqué par une restauration aussi utile qu'indispensable. D'après un principe incontestable, la solidité des choses que l'on paie très-chèrement, peut seule concilier la magnificence avec l'économie. Tous les hommes d'un goût éclairé en diront autant; mais, soit par insouciance, soit par un intérêt sottement calculé[117], cette sage maxime est sans cesse oubliée. Je suis bien éloigné de proscrire de nos temples les fleurs et les feuillages artificiels dans nos cérémonies religieuses; l'imitation la plus parfaite des trésors de la nature est le plus légitime hommage que l'homme reconnaissant puisse offrir à son éternel bienfaiteur; aussi n'est-ce pas l'usage, mais l'agencement, que j'oserai blâmer ici; à ces petites guirlandes beaucoup trop recherchées, à ces petites roses clairsemées sur satin blanc, on reconnaît trop la main de mesdames Mûre et Germont[118].»

«Plaisanterie à part, lui répondis-je, j'eusse préféré faire régner uniquement dans les hautes tribunes de l'édifice des cordons immenses de verdure; et plus bas j'aurais placé des vases de porcelaine et d'albâtre antique, remplis des plus belles fleurs de la France. Que signifient ces trophées de drapeaux représentés sur des planches échancrées, lorsque la réalité eût dû remplacer ces plates images? Bon Dieu! qu'eussent fait de moins les maires et adjoints d'une petite ville ou les marguilliers d'une succursale champêtre? Que signifient encore ces armoiries et ces anges en peinture qui les soutiennent, lorsque les manufactures de notre bonne ville de Lyon eussent pu fabriquer de riches tentures, et faire broder en or et en argent sur la moire et le velours ces cartouches et autres accessoires? À quoi donc nous servirait notre prodigieuse industrie, si son luxe n'était pas étalé dans nos fêtes? Ces décorations qui, pendant un certain temps, auraient vivifié les ateliers de nos grandes cités, n'eussent point été éphémères, et auraient pu être conservées pour d'autres cérémonies aussi désirées que solennelles, tandis que de toutes ces dépenses très-considérables en main-d'œuvre, il n'en restera rien, presqu'exactement rien, que les dessins[119]. On ne me contestera pas d'ailleurs qu'il est toujours dangereux de mettre le genre gothique en contact avec le style moderne, et qu'il faut éviter toute macédoine architecturale. L'ordre gothique ne supporte que des ornemens graves, nobles et majestueux, que des ornemens relatifs aux époques héroïques de notre histoire; et l'artiste obligé de travailler en quelque sorte avec le génie maure ou arabe, doit nécessairement marcher avec lui, sans s'écarter de la route tracée; il doit se soumettre aveuglément à ses inspirations. Les marbres vrais et non imités, les bronzes, les tapisseries, les étoffes en laine, en soie, les crépines d'or, les couleurs les plus tranchantes, telles que l'écarlate, le pourpre, le bleu d'azur, sont les seuls décors qui puissent s'allier avec ce genre grandiose, aussi pompeux que sévère.» D'après un contraste aussi frappant entre ce qui existait autour de nous et ce que très-certainement le bon goût aurait proscrit, nous cherchâmes d'où pouvait naître l'enthousiasme subit qu'avait produit le premier coup-d'œil; nous trouvâmes que le temple tirait infailliblement sa magnificence de la présence du monarque législateur, des princes, des princesses, de la réunion des grands de la cour, des premières autorités de l'état, et en un mot, de tout ce que la France offre de plus distingué dans les rangs divers de la société. Quelle voix humaine exprimera cette sensation qu'éprouvèrent tous les cœurs vraiment français, en voyant s'avancer dans le temple de Dieu les deux orphelins, et surtout ce nouveau Joas[120], ce précieux rejeton de tant de rois qui, par le mouvement très-marqué de ses petits bras, témoignait la satisfaction qu'il éprouvait à la vue de cette brillante assemblée. Non, aucune expression ne peut rendre la respectueuse admiration dont on fut généralement saisi en croyant deviner les inclinations précoces du royal enfant, lorsque, pendant la cérémonie, nous vîmes le jeune Henri se montrer presqu'insensible aux objets éblouissans dont il était entouré, et jouer continuellement avec les décorations du mérite et de l'honneur que ses mains faibles et hardies saisissaient sur la poitrine de son aïeul. «L'heureux présage, mon cher Philoménor, dis-je aussitôt! n'est-ce point Achille dédaignant les vaines parures, les colliers, les bracelets offerts par Ulysse à sa curiosité, et décelant subitement son sexe et son mâle courage par le choix d'une épée?»

CHAPITRE XIII.

Suite du même sujet.—Description du chœur de Notre-Dame.—État déplorable des autres parties de cette basilique.—Continuelles mutilations qu'elle éprouve.—Ornemens mesquins.—Vœux de l'auteur pour cet édifice et les autres églises qui sont à construire et à réparer.—Obstacles qui doivent contrarier ses plans.—Il est nécessaire d'agrandir la place de la cathédrale.—Éloigner l'Hôtel-Dieu de cette enceinte.—Motifs de cette mesure.—Emplacement favorable pour cet établissement.

Nous avions vu la cathédrale avec des embellissemens de circonstance; quelques jours après, nous voulûmes la revoir, lorsqu'elle fut dégagée de ce clinquant passager, et qu'elle eut repris sa forme naturelle. Arrivés à Notre-Dame, le chœur et le sanctuaire nous parurent des morceaux achevés; seulement je remarquai que les sculptures des stalles, des chaires épiscopales et les marqueteries du pavé sacré étaient brisées[121] ou écaillées en quelques endroits, et réclamaient une dépense nécessaire. «Quelle magnificence dans les grilles, où l'or moulu se marie avec l'acier le plus poli! s'écria mon Grec. Que le groupe de Couston est imposant et parfait! Quelle majestueuse dignité dans ces monarques prosternés! Comme les tableaux sont analogues au lieu et correspondent bien avec le tout! Quelle distribution sublime dans l'édifice! Quelle hardiesse dans l'élévation des voûtes! Quel fini minutieux jusque dans les plus petits détails de ce genre gothique! Mais la nef, les ailes, les chapelles exigent une réparation réfléchie et méditée.» «Oui, repris-je en soupirant, tout se ressent ici des ravages de l'athéisme; sa main de fer, sa main dévastatrice y est encore empreinte, et son passage n'y est effacé qu'avec la plus mesquine parcimonie[122]. Malgré le grand nom de certains peintres, vous conviendrez avec moi que des tableaux périssant de vétusté, ne sont plus à leur véritable place dans cette majestueuse métropole. Ils vous paraîtront uniquement propres à servir de modèle dans une école de peinture. Je crois encore que l'on doit sans délai, et surtout sans aucun scrupule, envoyer dans quelque succursale de village ces petits saints de plâtre[123] de dix-huit pouces de hauteur, si ridiculement guindés sur les piédestaux des autels des bas-côtés.

«Était-ce ainsi que nos pères décoraient leurs temples, où l'or, l'argent, l'ivoire, l'ébène et les pierreries étaient employés. On va, dit-on, faire des travaux considérables à ce monument. Formons un vœu, et je désire qu'il soit entendu de tous les vrais Français du royaume. Ah! que pour un objet aussi auguste on néglige les froids calculs d'une sordide économie. Que sous les voûtes sombres de cette antique cathédrale on reconnaisse la première basilique des Gaules! Que la mélancolie s'y nourrisse de souvenirs touchans et de douces espérances! Que les vitraux, dépositaires du courage des martyrs, s'y reflètent en mille couleurs sur le porphyre et l'albâtre des tombeaux héroïques rendus par un ordre royal à leurs premiers asiles. Que les plus riches marquetteries soient prodiguées dans son enceinte. Que nos marbres les plus variés recouvrent les marbres factices de ses colonnes. Que des mosaïques immortelles décorent ses murs si nus et si tristement dépouillés. Que les statues et les tableaux de nos plus grands maîtres, sagement distribués, soient toujours d'accord avec le style solennel de cette vénérable métropole. Que, trompé par ce pompeux spectacle, le voyageur surpris se croie transporté sous les dômes de Saint-Pierre de Rome.»

«Quel enthousiasme! s'écria mon Grec; toutefois je l'excuse, et même je le partage. L'amour dont vous êtes animé pour la gloire de votre pays le rend bien légitime; cependant je crains que l'indifférence apathique et routinière, la plus mortelle ennemie des arts, ne soit long-temps un obstacle insurmontable à l'exécution de plans qu'il faudrait également suivre pour l'embellissement de Sainte-Geneviève, de la Madeleine et de Notre-Dame de Lorette. Qu'y gagnerez-vous? Vos projets feront sourire de pitié nombre de gens importans qui, pourvu qu'ils aient toutes les jouissances nécessaires à leur bonheur, s'embarrassent fort peu de réformes, d'améliorations et d'embellissemens dans les lieux publics. Ont-ils le temps d'y songer? Bien rentés, bien payés, occupés de fêtes et de plaisirs, tous leurs momens sont pris. Et s'ils nous entendaient, peut-être vos patriotiques observations passeraient à leurs yeux pour des crimes, ou tout au moins pour une espèce d'usurpation sur les devoirs de leurs charges.»