On nous avait conduits au trésor, très-curieux[124] en 1814, et qui l'est beaucoup moins aujourd'hui. Après avoir contemplé les portraits des Juigné et des Dubelloy, nous étions sortis de cette auguste enceinte; nos yeux ne se lassaient point d'admirer encore la façade de cette première basilique de France que nous venions de visiter avec un si grand intérêt. «Le parvis de cette cathédrale, dis-je à mon ami, est beaucoup trop petit. Ce temple étant spécialement choisi pour y célébrer toutes les cérémonies religieuses de la cour, il est essentiel pour la sûreté publique et la dignité nationale, que le local soit propre au développement d'un grand appareil civil et militaire. On sentira, un jour, je l'espère, la nécessité d'élargir cette place sur tous les sens, en transportant ailleurs l'hôpital dit l'Hôtel-Dieu, et en faisant tomber des groupes de maisons jusqu'à la rue du Marché Palu; alors ce monument aurait des accès et des dégagemens convenables. Si je vous ai parlé d'éloigner l'Hôtel-Dieu, les raisons les plus puissantes m'y ont déterminé; par des lois très-sages on a défendu la sépulture dans l'intérieur des villes. Croit-on avoir paré à tous les inconvéniens qui résultent d'exhalaisons corrompues, lorsque près de la cathédrale, au centre d'une population nombreuse, on conserve un hôpital qui serait beaucoup mieux placé, sans doute, pour les malades mêmes, s'il était transféré dans une atmosphère plus facilement renouvelée, dans un endroit isolé et surtout très-éloigné de la cité, quartier où l'on ne respire point cet air pur, cet air vital, si nécessaire pourtant aux malades et aux convalescens?» «Aussi votre Dupaty, me dit Philoménor, a-t-il écrit avec beaucoup de justesse: «L'air est pour la santé le premier des alimens, et le premier des remèdes pour la maladie[125].» Je proposerais donc de transporter l'Hôtel-Dieu, soit au-dessous de la pompe à vapeur du Gros-Caillou, soit en face du pont de l'École militaire, sur ce côteau qui domine les fondemens d'un palais presqu'aussitôt détruit que commencé. Bâti sur un plan conforme à sa destination, cet hôpital, favorablement situé au dessous du cours de la Seine, relativement à Paris, jouirait abondamment des eaux du fleuve, sans que les habitans de la capitale eussent lieu de se ressentir, et conséquemment de se plaindre, de l'infection pour ainsi dire stationnaire dans les environs de pareils établissemens.

CHAPITRE XIV.

Le pays latin.—Lecteurs ambulans.—Les arts ont singulièrement gagné dans la classe des riches bourgeois de Paris, et même dans celle des artisans.

Nous étions entrés dans le pays latin. Un usage adopté depuis peu par quelques hommes de lettres, usage très-remarquable d'ailleurs dans d'autres quartiers de Paris, frappait Philoménor; je veux parler de la nouvelle manie de ceux que l'on appelle lecteurs ambulans. «Une des singularités de l'époque, me disait-il, et que j'observe à chaque pas, c'est de voir avec quel soin extrême certaines gens y économisent le temps, tandis qu'un petit nombre d'aimables étourdis le perdent chaque jour sans regret, et sont même fort embarrassés de son emploi. L'amour de l'étude est le vrai cachet du siècle; c'est une passion dominante qui a gagné tous les états, toutes les classes, toutes les conditions. On prendrait vos rues et vos boulevards pour les portiques d'Académus[126].» «Il n'y a point là d'exagération lui dis-je, mon cher grec: souvent on est heurté par un jeune érudit qui, les lunettes sur le nez, tient, d'un air important, un Touquet d'édition compacte. Quelques savantes même contribuent à propager cette mode un peu pédantesque. À peine sont-elles dans une promenade publique, que les Méditations de M. de Lamartine, le Solitaire ou l'Ipsiboë sortent du ridicule. Ces ouvrages romantiques remplacent l'éventail. Jusqu'ici le nombre de ces lectrices en plein vent était petit, il augmente chaque jour, surtout dans les allées sombres du Luxembourg et des Tuileries. À chaque coin de rue, la marchande de fleurs et de fruits l'écaillère et le portefaix ont une brochure à la main, tandis que le jockei, prenant l'impériale d'une berline pour un pupître, y dévore le livre jaune ou le livre bleu: enfin depuis l'humble sellette où repose sous la brosse tel journal que l'artiste offre si attentivement à la pratique, jusqu'à l'élégante calèche où le législateur se rendant à son poste, examine les bulletins distribués la veille, tout lit dans Paris.

«Non seulement la lecture, mon cher Philoménor, est devenue un plaisir indispensable pour le peuple français, j'ajouterai que le goût des beaux-arts fait le charme du plus modeste réduit. Il n'est pas rare de voir dans les ateliers telle apprentie assez versée dans la musique pour déchiffrer l'ariette nouvelle, et tel jeune artisan franchir lestement sur le violon la difficulté pour laquelle jadis on avertissait nos pères. Chose remarquable, on voit plus d'une jeune femme travailler le jour dans un magasin ou même dans un restaurant, et débiter le soir un rôle au Mont-Parnasse, à Charenton, ou figurer dans les chœurs des petits spectacles.

J'ajouterai que l'éducation des filles de nos riches artisans est souvent aussi soignée que celle des classes les plus élevées; les arts d'agrément sont si communs dans la bourgeoisie de Paris, qu'on compterait plus facilement ceux qui les négligent que ceux qui les possèdent; la raison en est simple; quoique l'or s'apprécie beaucoup dans ce siècle, une heureuse expérience a souvent appris que les talens, ressource puissante dans l'adversité, ont fait contracter d'excellens mariages et sont quelquefois la seule dot de la beauté.»

CHAPITRE XV.

Montagne Sainte-Geneviève.—Bibliothèque.—Leçon d'un professeur du collége de France.—Étonnement du jeune Grec sur l'emploi du local.—Anecdote prussienne.—La Sorbonne et sa restauration.

Nous avions dirigé notre course vers la Montagne-Sainte-Geneviève, pour visiter la bibliothèque très-intéressante par la collection de livres rares, de bustes, de tableaux[127] des hommes illustres dont les souvenirs semblent encourager la jeunesse à suivre la carrière qu'ils ont si glorieusement parcourue; la disposition du vaisseau nous parut très-commode pour les lecteurs en toute saison. Au sortir de la bibliothèque, je proposai au curieux Philoménor de le conduire à une leçon du collége de France pour y entendre un professeur aussi connu par la délicatesse de son goût, la finesse de ses aperçus et par ses ouvrages justement estimés, que par une littérature immense sans morgue et sans pédantisme. Le jeune Grec fut satisfait de la leçon du professeur; il eût bien voulu lui faire quelques observations sur certains principes qui n'étaient pas tout-à-fait d'accord avec les siens; sa modestie l'en empêcha; il se contenta, en sortant, de critiquer à juste titre la petitesse de l'établissement. «Quoi! disait-il, voilà donc le sanctuaire où se développent les derniers préceptes de perfection que les Muses donnent à leurs nourrissons!

«Vous aviez une salle décorée de colonnes et de festons; quelle bizarrerie! comment l'a-t-on défigurée par des échafaudages et des amphithéâtres du plus mauvais genre? n'est-il pas singulier que pour y parvenir, on soit obligé de traverser des vestibules qui, sous le bon plaisir de je ne sais quelle autorité, sont devenus des remises? Si le péristyle d'un des principaux temples des lettres et des sciences sert maintenant à cet usage, comme tout vient avec le temps, il ne faut pas désespérer de voir bientôt s'y établir une écurie, et alors on serait tenté d'inscrire comme en Prusse sur le fronton, lorsque le même abus se fut introduit près de son musée: «Musis, Mulisque templum.» «Contenez votre indignation, lui dis-je; indiquer de pareilles inconvenances, c'est les faire disparaître. La Sorbonne, ajoutai-je, dont cent auteurs vous ont parlé, va bientôt sortir de ses ruines déplorables et devenir le premier foyer de l'instruction publique.