«Quoi! dans ce lieu même, où d'après Molière et Boileau, je ne croyais sentir que le doux parfum des épices, l'air est infecté par les odeurs les plus désagréables. Croyez-moi; il n'est plus permis de transiger avec de pareils abus; hésiterait-on à expulser ces ateliers et ces magasins si dégoûtans, si ridicules et si déplacés? Assez d'autres asiles leur sont ouverts soit dans les environs où dans les autres quartiers de Paris; il n'existe aucune raison solide pour les y conserver. Détruisez donc des usages introduits par la barbarie, tolérés par le mauvais goût et consacrés par la cupidité. Réparez les fautes des siècles passés, et les ravages d'une révolution dont l'audacieuse folie osa, m'a-t-on assuré, briser ici ou livrer aux flammes les images de vos plus illustres ancêtres. Que ces nombreux artisans, que ces marchands de colifichets et de jouets d'enfans disparaissent ensemble, et que je puisse revoir à leur place les statues et les portraits de ces sages législateurs, de ces magistrats intègres, de ces orateurs éloquens dont la gloire immortalisa votre patrie, et dont les doctes ouvrages contribuent si puissamment à mon bonheur.»

CHAPITRE XVII.

Fête publique.

C'était la veille d'une des fêtes les plus solennelles de France: nous avions parcouru les différens quartiers de la capitale, et pris part à la joie universelle. Les spectacles gratis du matin, les jeux de toute espèce de la journée, les chanteurs des ponts, les baladins des carrefours, les mâts de cocagne, les orchestres et les danses en plein air, enfin l'immense population qui se pressait, s'étouffait dans les carrés et les avenues des Champs-Élysées avaient successivement fixé l'attention de mon curieux observateur. Arrivés à temps pour la distribution des comestibles, Philoménor s'était singulièrement diverti en voyant cette pluie de cervelas, de poulets rôtis, de pâtisseries, de sucreries de toute espèce, volant au-dessus de nos têtes, tombant pour ainsi dire des nues presqu'à nos pieds, au milieu d'une jeunesse bruyante et tumultueuse qui ramassait et se disputait, avec la plus franche gaîté, tous ces dons de la munificence nationale. Après avoir assez long-temps considéré la patience et l'opiniâtreté de ces hommes robustes qui, grouppés et montés les uns sur les autres, s'efforcent d'approcher leurs camarades les plus entreprenans des fontaines d'abondance, pour y remplir quelques cruches de ce vin empourpré, qu'ils se partagent et boivent ordinairement ensemble, Philoménor me dit: «Il est des instans où les visages barbouillés de lie de ces nombreux rivaux, leurs gestes, leurs attitudes, leurs propos, leurs apostrophes, leurs défis, leurs exclamations et leur rire immodéré me causent la plus singulière des illusions: je me figure voir Thespis et sa troupe joyeuse; oui, mon ami, je crois assister à la naissance de la comédie grecque sur quelque place d'Athènes. Toutefois, j'aurais désiré qu'en faisant leurs libations, ces braves gens se fussent contenté de s'inonder réciproquement d'une liqueur si chèrement conquise, comme cela arrive souvent à ma très-grande satisfaction. Cette espiéglerie est sans aucuns résultats fâcheux; mais ne pourrait-on point les faire consentir à se ménager davantage dans les assauts qu'ils livrent à leurs adversaires. Pour moi, j'exigerais qu'on leur défendît expressément de lutter à coups de poings et à coups de brocs. Que la police prenne une mesure aussi sage, et ces malheureux ne sortiront plus de cette espèce de combats, quelquefois très-gravement blessés et presque toujours meurtris et sanglans. Autrement, je vous l'avoue, ces bacchanales populaires doivent inspirer aux cœurs humains et sensibles plus de dégoût que de plaisir.

«Je remarque encore, ajoutait-il, un très-grand inconvénient dans le partage des prodigalités de votre gouvernement, où tous ceux qui sont privés d'une honnête aisance me semblent devoir participer; et malheureusement, je m'en suis aperçu, le maladroit et le faible sont écartés par la foule et n'obtiennent rien: tout est saisi, tout est enlevé par le plus actif et le plus fort.» «Rassurez-vous, mon cher ami, repris-je aussitôt: cette inégalité du sort est en partie compensée; ces dons d'apparat ne sont que le luxe d'une libéralité toute française. Ailleurs des secours publics ou secrets ont été abondamment accordés à tous les misérables dans les différens arrondissemens de cette grande cité. On peut le dire hardiment, car le fait est parfaitement exact. Il n'y a pas un indigent dans Paris, pourvu qu'il soit connu des autorités, qui, à pareil jour n'ait véritablement cessé de l'être.

«Cependant il se fait tard; pressons-nous de dîner dans les environs des Tuileries, ensuite nous verrons ce soir un superbe feu d'artifice, précédé d'un concert où doivent figurer les plus célèbres artistes de l'Europe. Vous sentirez, j'en suis sûr, votre noble cœur s'élever, se transporter aux refrains héroïques de notre Chant français. Vous serez encore charmé d'entendre des fanfares, des symphonies militaires exécutées sous les croisées du château par les légions parisiennes, et les troupes de la garnison, dont les différentes musiques se succéderont pendant une partie de la nuit.»

Jamais soirée n'avait été plus belle; jamais un ciel étoilé n'avait été plus pur et plus calme. La douceur de la température nous invitait à jouir de tant de plaisirs réunis, et nous descendîmes dans ce jardin où l'odeur suave des orangers, et de mille autres fleurs parfumait l'air, tandis que les oreilles étaient enchantées par les plus ravissants accords, et les yeux éblouis par la plus brillante illumination.

Une autre cérémonie devait avoir lieu le jour suivant, et nous promîmes de nous y trouver ensemble.

CHAPITRE VIII.

Inauguration de la statue de Louis-le-Grand[135] sur la place des
Victoires.—Description de la cérémonie.—Pièce de vers.