Un vieillard centenaire, contemporain de Louis XIV, assistant à l'inauguration de sa statue, et versant des larmes de joie et de bonheur en revoyant les augustes traits d'un monarque auquel il avait eu le privilége de survivre, ce vieillard, ce débris vivant du grand siècle, nous parut un des plus beaux ornemens de la fête. Le discours de M. le préfet, où respirait l'éloquence du cœur, celle d'un vrai Français, y avait ajouté un nouveau lustre. «Je regrette cependant, dis-je à Philoménor, qu'on n'ait pas suivi le même programme qu'à la consécration du monument élevé au bon Henri. On y mit beaucoup plus de pompe, on y déploya plus de magnificence; le roi y présida; les princes, les princesses, toute la cour, les grands dignitaires et les autorités de Paris assistèrent à cette cérémonie. La garnison de la banlieue défila devant celui

Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père,

au bruit de salves continuelles, et d'une musique non interrompue qui électrisait toutes les âmes. Je sais que de pareils honneurs ont été rendus à l'image de Louis, sur la place des Victoires. Mais on y a vu trop peu de troupes; le cortége n'était pas assez nombreux, et par là même assez imposant.» «On simplifie trop, répliqua Philoménor, la grandeur nationale, à des époques où il faut frapper la multitude et l'éblouir d'un grand éclat. On ne se souvient pas assez qu'il faut non-seulement parler à l'âme, mais encore plus aux sens. Quel effet produisaient ces planches échancrées, et ressemblant aux enseignes de l'Auvergnat et des Indiens des boulevards?» «Votre comparaison est parfaitement juste, repris-je. Pourquoi ne s'est-on pas souvenu que nous avons au musée d'artillerie des trophées d'armes exécutés sous le règne du grand roi, et qu'il était si facile de transporter momentanément autour du piédestal le jour de la cérémonie? je dis momentanément, car, selon moi, quatre phares de bronze allumés chaque soir, et supportés par les emblêmes de la guerre et des arts, devraient remplacer les nations enchaînées que l'on y voyait autrefois, et qui ornent aujourd'hui la façade des Invalides.» «Elles étaient encore bien ridicules, ajouta mon Grec en m'interrompant, ces toiles bleuâtres dont on cherchait à couvrir la statue, et que tant de mains impuissantes tâchaient de soutenir avec de faibles gaules si subitement brisées quelques instans avant l'ouverture de la fête. M. l'ordonnateur a-t-il oublié, dans ce siècle de lumières, les plus simples lois de la mécanique? Qui empêchait de placer aux quatre coins de la place, dans les croisées les plus élevées, des poulies, et d'y faire glisser des fils de fer solides, qui se seraient rattachés à une magnifique couverture jetée sur le monument. Sans l'appareil dégoûtant des échelles et d'ouvriers à demi vêtus, avec ce moyen peu dispendieux, on eût, au premier signal, soulevé le voile, qui, en se repliant majestueusement dans les airs, aurait formé un dais en draperie sur la tête de l'homme immortel.»

Nous restâmes quelque temps devant ce héros, qui, sur son cheval belliqueux, semblait s'élancer dans la carrière de la gloire.

Saisi comme malgré moi d'une inspiration subite, je paraphrasai ainsi un quatrain composé sur l'érection de cette statue par le célèbre Bilecocq, bâtonnier des avocats de Paris.

Sta, Lodoix, nec enira nova te certamina poscunt;
Sanguine sat crevit Gallorum laurus; olivæ
Prætendit ramum populis felicior hæres;
Sta, Lodoix, cessare potes: Mars ipse quiescit.

Arrête! ô grand Louis, ton superbe coursier;
Nul rival ne t'appelle aux champs de la victoire;
Tu l'as dit, trop de sang fit croître ton laurier[136].
Oh! plus heureux ton fils! cet auguste héritier
Des bons rois qu'a chantés la muse de l'histoire,
Offre au peuple qu'il aime un rameau d'olivier.
Repose, tu le peux, au temple de mémoire:
Quand Mars éteint sa foudre, il repose avec gloire.

CHAPITRE XIX.

De l'ancienne salle de l'Opéra.—Translation des acteurs au théâtre Favart.—Nécessité sentie d'une salle provisoire.—La salle de la rue Richelieu ne doit pas être regrettée.—Quel emploi convenable on eût pu faire de cet édifice.—Quelques mots sur Monseigneur le duc de Berri.—Anecdotes et rapprochemens singuliers.—De la nouvelle salle.—Censure piquante et naïve d'un homme du peuple.—Mot heureux d'un littérateur très-connu.—Pourquoi l'on a choisi et préféré l'hôtel Choiseul pour y mettre l'Opéra.—Facilité de mieux placer ce théâtre.—À quel édifice de Paris ressemble la façade de la nouvelle Académie de musique.—Façade latérale de la rue Pinon.—Quelques abus détruits, d'autres conservés.—Intérieur de la salle.—Usage accidentel des cinquièmes loges.—Grandes loges.—Parterre très-commode.—Lustre magnifique.—Foyer.

Pour faire diversion aux mercuriales continuelles de Philoménor, je lui proposai d'aller à l'Opéra. «On y joue, lui dis-je, une pièce très-intéressante, qui, sans avoir le merveilleux d'Aladin, aura pour vous un mérite plus direct. La scène est dans votre ancienne patrie; vous verrez Périclès et Aspasie et le ballet de Clary. Il n'est pas tard; nous aurons le temps de jeter un coup-d'œil sur l'ancienne salle de la rue Richelieu, maintenant abandonnée. Depuis la fermeture de ce théâtre et la translation des acteurs à Favart, nous n'avons eu pendant quelque temps un Opéra qu'en miniature; les chanteurs et les cantatrices accoutumés à développer leur voix dans un local plus vaste, étaient entièrement désorientés; les danseurs surtout s'y trouvaient beaucoup trop à l'étroit pour y exécuter, dans les ballets, les figures variées de la choréographie. Dans la crainte assez fondée de laisser perdre d'heureuses traditions, on se décida à bâtir une salle provisoire dont on dut hâter l'exécution. Sans cette impérieuse nécessité, il eût mieux valu sans doute sacrifier de suite quelques centaines de mille francs de plus, et reculer de quelques années ses jouissances, pour en avoir de plus réelles.» «La façade de l'ancien opéra, me dit le jeune Grec, n'avait rien qui annonçât le pays des prestiges, et sous aucun rapport cette masse ou carrière de pierres ne peut être regrettée. Que fera-t-on des bâtimens de l'ancien Opéra, ajouta-t-il? Définitivement, détruira-t-on cet édifice? comme l'avait jadis conseillé un brave militaire, inspiré par le désespoir et l'indignation. Suivra-t-on l'exemple de Charles IX, qui, conseillé par Catherine de Médicis, fit abattre le château des Tournelles, parce qu'Henri II, son père, avait perdu la vie dans un tournois sous les murs de ce palais?» «Je ne l'ignore point, lui répondis-je, une loi récente a décidé positivement que ce spectacle serait rasé et deviendrait une place publique; ne puis-je cependant, avec le respect dû aux ordonnances émanées de l'autorité royale, ne puis-je représenter que cette disposition législative est trop peu d'accord avec cet esprit conservateur qui fut le caractère distinctif de l'auguste victime?