«On paraît embarrassé sur le choix de l'emplacement d'un théâtre durable, et tel que nous en avons donné une légère esquisse. Des considérations d'un grand poids, développées par un publiciste célèbre, ont dû faire abandonner le projet autrefois proposé par le prince de Ligne[150], de bâtir une salle d'Opéra à l'entrée des Champs-Élysées, où nul obstacle à cette époque n'eût empêché d'y placer parallèlement le Théâtre-Français, et ces deux édifices eussent complété les embellissemens de la place Louis XV.

«Avant les malheurs de la révolution, ce projet pouvait être regardé comme heureux. Ces deux salles, placées près de la Seine, eussent été à portée de tous les secours en cas d'incendie. L'architecte aurait eu tout l'espace nécessaire pour reproduire sur le terrain de grandes conceptions. Ces deux édifices, bien percés à l'orient, auraient été très-favorables pour y établir au rez-chaussée des jardins d'hiver qui manquent à la France.» «En effet, reprit Philoménor, jardins pittoresques, montagnes de tous pays, jeux de tous les climats, spectacles dans tous les genres, tous les plaisirs, en un mot, se trouvent à Paris; et cependant n'est-il pas étrange qu'aucun riche capitaliste ne se soit pas avisé jusqu'ici de planter dans un local peu éloigné du centre de la ville, un jardin où la nature, les arts et l'industrie sembleraient réunir leurs efforts pour faire naître et conserver au milieu des frimas, la douce température et les fleurs du printemps[152]?

«La situation de ces théâtres à l'une des extrémités de Paris eût peut-être excité de violentes réclamations. Je présume que l'ingénieux auteur de ce projet avait fait entrer dans ses calculs la proximité des deux quartiers les plus opulens de Paris, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin, les nombreux débouchés, le charme et le mérite de la situation. Que de beautés eussent été apperçues en sortant du jardin des Tuileries! le pont Louis XVI, le corps Législatif, le Garde-Meuble et le temple de la Madeleine, les deux monumens scéniques dont je vous ai parlé, et dans la perspective l'arc de triomphe de l'Étoile, dont l'achèvement si désiré éternisera le génie fiançais, ce génie fécond et inépuisable, aussi habile à buriner sur ces nouveaux portiques les triomphes de nos guerriers et les trophées de nos victoires, que les jouissances de la paix.»

«Cet arc de triomphe, reprit mon ami, est le plus grand qui existe au monde, et il est plus qu'à moitié construit; il serait bien digne par ses majestueuses proportions de transmettre à nos neveux le souvenir de la concorde universelle, et de l'union de tous les Français.»

«Supposez, mon cher Philoménor, les galeries du Louvre terminées, une vaste place ornée de portiques immenses devant la colonnade de Perrault[153]. Supposez que la rue projetée par Louis XIV est enfin alignée jusqu'à la barrière du Trône… et vous conviendrez avec moi que Paris, sur la rive droite de la Seine, effacerait les plus belles villes du monde. «Dans les Champs-Élysées, ajoutait le prince de Ligne que je vous ai déjà cité, qui sans cela ne méritent pas ce nom, je veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses victoires, Condé, Turenne, MM. de Vendôme, Luxembourg, quelques Rohan, quelques Montmorency, un Duguesclin, un Du-Guay-Trouin, Bayard, le charmant Gaston, le modeste Catinat, l'avantageux Villars, le malheureux Créqui, l'heureux Saxon»[153].

«Et moi, s'écria Philoménor, j'y désirerais, contempler les ducs de Reggio, de Feltre, de Tarente, de Bellune, à côté des Lescure, des Laroche-Jacquelin, des Sombreuil et de tant d'autres braves qui ont illustré nos armes. En se rendant à ce monument, il n'est pas un guerrier qui ne reçût la touchante impression des vertus les plus héroïques; la gloire ancienne et la gloire moderne sembleraient l'environner de tous ses rayons.»

«Vos projets sont charmans, mon cher Grec, lui dis-je; ils feront fortune un jour peut-être plus que ceux du prince de Ligne. De tristes souvenirs, comme je vous l'ai dit, ont en quelque sorte proscrit les théâtres sur la place Louis XV; et quelque grands que soient les plans de ce général, ils ne pourront jamais être exécutés. Au surplus, d'autres endroits dans Paris offrent des emplacemens favorables qui permettront à l'architecte de se livrer aux plus sublimes inspirations, et d'y faire naître les merveilles de l'imagination la plus féconde.

«Concevons-en donc la flatteuse espérance; on profitera d'une longue paix[154] pour élever des édifices dignes enfin de la nation française.

«Au surplus ces derniers plans doivent sembler préférables à celui des architectes, et même des hommes de lettres[155] qui voudraient mettre l'Opéra dans la nouvelle Bourse, et qui, malgré la loi rendue et les raisons invincibles qu'on leur oppose, n'ont pas abandonné l'espoir de l'y placer.

«Quelque prépondérante que soit leur opinion, je ferai d'abord observer que ce bâtiment, très-bien situé pour son usage, s'achève maintenant à l'abri d'une loi proposée par Sa Majesté, et accueillie par les Chambres, et qu'il est construit en partie aux frais du commerce de Paris, qu'on ne pourrait déposséder sans l'indemniser en toute justice de ses avances. De plus, on conviendra sans peine que Paris, dont l'influence est si importante sur les autres places de l'Europe, doit avoir pour ses opérations de finances, un édifice qui ne le cède en rien aux bourses de Londres, d'Amsterdam, et de Pétersbourg.