«En second lieu, ce bâtiment, très-beau sans doute, a bien ce ton grave, mâle et sévère, parfaitement propre à son objet; mais il n'aura jamais, quoi qu'on fasse, ce genre de magnificence pompeuse que nous avons exigée pour un premier théâtre, destiné à reproduire au-dehors et au-dedans tous les prestiges de la féerie[156]; cette magnificence que réclame le perfectionnement de nos arts, que nos voyages et nos conquêtes nous ont fait connaître et désirer en France dans les édifices uniquement consacrés au luxe.

«Enfin, une dernière réflexion sur la conservation du bâtiment de la Bourse à sa première destination, est, je crois, sans réplique; il n'y a pas lieu d'en douter; le palais du commerce français perdrait de sa solidité, si, d'après l'avis de prétendus économistes, on se décidait à y placer le grand théâtre lyrique; on serait forcé d'y creuser de profonds souterrains qui n'existent pas et qui mettraient à découvert, et pour ainsi dire à nu les fondemens des colonnes qui environnent le monument; et vous n'ignorez pas que des souterrains profonds sont indispensables pour recevoir les énormes et nombreuses machines qui, dans leurs jeux multipliés et journaliers, occasioneraient peut-être en peu de temps l'ébranlement ou la chute d'un édifice qui ne fut jamais disposé pour devenir une salle d'Opéra.»

CHAPITRE XXII.

Philoménor au spectacle de l'Opéra.—Ses nombreuses questions.—Acteurs, actrices,—MM. Dérivis, Bonnel, La Feuillade, Nourrit, Adolphe, Laïs, Dabadie, Lecomte.—Anecdote sur Lavigne.—Mmes Branchu, Grassari, Javareck.—Les doublures jouent plus souvent que les premières cantatrices.—Admirable talent de Mme Albert qui depuis sa rentrée n'a pas eu de rôle dans les pièces nouvelles.—Résultat fâcheux du congé sec donné à Mme Fay.—Traité aussi ridicule que désavantageux entre la direction du théâtre de Londres et celle de l'Opéra de Paris.—Chef d'orchestre.—Les instrumens couvrent beaucoup trop les voix.—Récompense proposée pour une ingénieuse découverte.—Pirouettes.—MM. Paul, Albert.—Danse grave.—Singuliers contrastes.

Cependant l'heure du spectacle s'avançait: nous pressâmes notre marche, et nous eûmes l'avantage d'être parfaitement placés au théâtre provisoire. Philoménor, dont jusqu'ici le silence n'avait été interrompu que par les explosions de la surprise et de l'admiration, profita des entr'actes pour m'accabler de questions sur les acteurs et les actrices qui venaient de conquérir son bruyant suffrage.

«Je vous dirai peu de chose des acteurs et des actrices du grand Opéra, mon cher Philoménor; presque tous sont si parfaits dans leur genre, qu'on pourrait même, sans craindre d'affaiblir la troupe, en détacher un ou deux jeunes artistes pour renforcer la société de Faydeau, qui souvent fait de grandes pertes. L'opinion publique les a déjà signalés, et je ne suis ici que son interprète.

«Où trouver un timbre de voix plus grave, plus plein, plus sonore, plus majestueux que celui de Dérivis? La haute-contre de Nourrit, toujours pure, toujours juste, douce et flexible, prend tous les tons pour vous séduire; Adolphe, son fils et La Feuillade enchantent votre oreille par des sons où respire tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse. Sans en avoir la comique gaîté, Dabadie remplace, aussi bien qu'il est possible, ce Laïs inimitable dont le talent fit si long-temps les délices de la France. Mais qu'est devenu Lecomte, dont le genre était si gracieux? Faut-il que des intrigues de coulisses aient éloigné Lavigne, ce chanteur que l'on n'a point remplacé, et dont le port et les mâles accens rendaient avec tant de dignité les rôles de Trajan et de Fernand Cortès? Evénement assez bizarre! on dit qu'une cantate exécutée ordinairement par Lavigne, et que Dérivis avait toujours chantée depuis son absence, fut en partie la cause de sa démission. Cet acteur avait beaucoup perdu, ajoutait-on, de ses moyens en province. Le séjour de Paris, de bons modèles, de nouvelles études les lui auraient rendus. Depuis peu, d'ailleurs, il a jeté le gant à ses adversaires; comme le berger de Virgile, il a proposé le combat du chant; hésitera-t-on toujours à l'accepter?

«On a renvoyé Mme Allan Ponchard, qui valait beaucoup mieux que d'autres qui ont été conservées. On a donné un congé sec à Mme Fay; combien d'opéras du plus grand mérite, tels qu'Armide, Alceste, sont mis à l'écart parce qu'il n'existe pas d'actrices qui puissent les chanter. De nouvelles pertes font naître de nouveaux regrets. Comment par le refus d'une légère augmentation de traitement[157] que l'administration accorde à un danseur[158], a-t-on forcé pendant quelque temps à s'exiler de Paris cet incomparable Dérivis, dont les meilleures doublures ne peuvent remplir le vide? Je vous ferai remarquer un autre abus.

«Si j'en excepte Mme Grassary, on ne fait guère jouer au grand Opéra que des doublures surannées, ou des débutantes sorties du conservatoire, parmi lesquelles se distinguent Mme Dabadie et Mlle Javareck[159]; mais chaque jour on regrette de n'y voir paraître, qu'à de très-longs intervalles, Mme Branchu; et il est bon de vous faire observer que l'Opéra, tout riche qu'il est, n'a pas dans ce moment-ci un seul sujet qui puisse chanter et exécuter aussi bien qu'elle le rôle d'Hypermnestre[160] et de la Vestale, parce que ces rôles exigent, non-seulement une grande cantatrice, mais de plus une excellente tragédienne; vous ne serez donc pas surpris d'apprendre, mon cher Philoménor, que toutes celles qui ont osé aborder ce double emploi y ont jusqu'ici complètement échoué. D'ailleurs, je puis vous l'affirmer, Mme Branchu n'a point désiré ni conséquemment sollicité sa retraite[161]; elle connaît trop bien toute la puissance de ses moyens, qui, loin d'avoir baissé, ont acquis une perfection que savent apprécier les vrais amateurs de la bonne musique. Je puis ajouter que les légers défauts[162] qu'une sévère critique lui reprochait, ont entièrement disparu. Jamais peut-être sa voix n'eut plus de charme, de vigueur, de force, de douceur et d'expression que dans sa dernière apparition sur la scène. Espérons que l'autorité surprise par les secrètes insinuations de quelques ennemis jaloux, nous mettra plus souvent à même d'admirer un sujet aussi précieux. Lorsqu'on réunit, comme Mme Branchu, les plus rares talens aux qualités les plus estimables de son sexe, on mérite d'être long-temps conservée à ce spectacle, ne fût-ce que pour servir de modèle aux jeunes femmes qui se destinent à parcourir la même carrière.

«Rarement encore on entend Mme Albert, qui jusqu'ici n'a point obtenu d'emploi dans les opéras nouveaux, où elle serait si bien placée. Cette cantatrice possède incontestablement une des plus belles voix de l'Europe. Lorsqu'elle chante, on croit entendre tour à tour, les inflexions légères, les intonations et les cadences perlées du rossignol. Comme Mlle Georges, elle a mis à profit les momens de l'absence; et comme la belle reine de l'Odéon, cette charmante actrice doit, en reparaissant plus souvent, obtenir les applaudissemens les plus mérités. Vous devez regretter, mon cher Philoménor, de n'avoir pas encore apprécié son merveilleux talent.» «Je saisirai avec empressement l'occasion de l'entendre, me dit le jeune Grec; peut-être d'ailleurs cette occasion sera-t-elle moins rare un jour. Il est à présumer que l'autorité supérieure finira par connaître ces misérables coteries qui malheureusement ont assez d'influence pour retenir dans l'ombre des cantatrices d'un mérite transcendant, mais qui n'ont pour protecteurs que leurs talens et une conduite modeste et réservée[163]; elle finira sans doute par déjouer ces sourdes cabales qui semblent travailler au renvoi de vos premiers artistes.» «Lorsque par des raisons généralement connues, ajoutai-je, on produit sans cesse des médiocrités naissantes ou sur le retour, dont la voix est faible ou voilée, et dont les moyens dramatiques sont d'une nullité parfaite; lorsqu'on ne cherche pas même à recruter des actrices supérieures, telles que Mme Montano, qu'on abandonne aux dilettanti des départemens, ou telles, que Mlle Demeri, dernièrement enrôlée dans les bouffes, pour de là passer plus facilement, comme Mme Fodor sur les théâtres des pays voisins; en faisant subir au public des privations aussi vivement senties, on a cru prévenir les désertions à l'étranger par une transaction passée entre l'Académie royale de Paris et le théâtre de Hay-Market de Londres, pour ne pas s'enlever, dit-on, réciproquement les premiers sujets de la danse. Ne trouvez-vous pas, mon cher Grec, le mot réciproquement d'une justesse remarquable? Comme s'il existait en Angleterre un danseur qui osât faire assaut de grâce et de légèreté avec Paul, Albert, Ferdinand et Coulon; et puis, le bel arrangement qui livre en hiver Mme Anatole aux Anglais, et dans les beaux jours du printemps Paul et Mlle Noblet! N'existait-il point d'autres moyens de les retenir, qu'en s'imposant d'aussi pénibles sacrifices? Où sont les compensations pour la France? et la sagesse de l'administration se bornerait-elle uniquement à des concessions pusillanimes? Au surplus, mon cher ami, quel que soit aujourd'hui votre enthousiasme pour l'Opéra, et le ballet que vous avez vu représenter, trouvez bon, je vous prie, que j'engage le chef d'orchestre à ne pas couvrir autant par les trombonnes, les tambours et les trompettes, la voix des chanteurs et surtout des cantatrices. Il est fâcheux d'entendre quelquefois des sons qu'on pourrait appeler des cris et des hurlemens. Des talens aussi réels que ceux de Dérivis, de Bonnel, de Nourrit, de Mmes Albert, Branchu, Grassary, le Roux, Quiney, n'ont pas besoin, pour enlever les suffrages, de monter sur un diapason aussi ridicule que désagréable pour les spectateurs. Oh! combien cependant mériterait une récompense honnête l'artiste ingénieux qui aurait découvert le secret infaillible d'empêcher certaines actrices de chanter faux!» «Vous pouvez avoir raison, me dit mon Grec; j'inviterais à mon tour très-sérieusement MM. les choréographes à diminuer le nombre des pirouettes. Quand on danse comme Albert, quand on voltige comme Paul, ces tours de force, qui ont tant de rapports avec les singeries des baladins de vos boulevards, sont inutiles pour mériter de justes applaudissemens, et sont tout au plus des signaux de ralliement pour MM. les claqueurs soldés.»