«Je suis étonné, ajoutait-il, que l'on permette, sans nécessité, l'établissement de ces piles de bois, de ces sables, de ces ustensiles, de ces niches, de ces siéges[167], sur un des plus jolis ponts de Paris, celui qui de l'Institut conduit au Louvre. Je n'y passe point sans qu'il n'en soit encombré. Il me semble, mon cher ami, que les quais, les boulevards, les Champs-Élysées doivent suffire à ces marchands ambulans, à ces artistes précieux, à ces mendians de profession qu'on voit chaque jour, au mépris des réglemens, couvrir la plupart des ponts, qui devraient être tenus libres. Je réclamerais au moins ces lois de police pour le pont Royal, celui des Arts, du Jardin du Roi, de l'École-Militaire, et de Louis XVI. Ce dernier, qui, comme l'on sait, doit être remis à neuf et orné de belles statues de nos guerriers, devrait bien être gardé perpétuellement par des sentinelles, et dégagé des ignobles baraques qu'on voit aux extrémités.»

En traversant différentes rues, le jeune étranger fut singulièrement choqué d'un autre abus introduit à Paris pendant la révolution. Une tolérance qui a sans doute les plus graves inconvéniens, tant au physique qu'au moral, a souffert que certains artistes très-habiles dans la dissection, sortissent des lieux où la sagesse de nos pères les avait si prudemment consignés, et vinssent se placer dans nos plus belles rues; il n'est pas rare de voir d'innocens animaux égorgés, suspendus près de la boutique du parfumeur, de la marchande de modes et de nouveautés.

«Pour des raisons que je ne fais qu'indiquer à votre sagacité, mon cher Philoménor, il me semble qu'après avoir éloigné du centre de Paris les théâtres du carnage, et les avoir relégués aux extrémités, même hors des barrières, il me semble, dis-je, qu'il serait très-conséquent d'en confiner exclusivement les victimes dans les nombreux marchés de la capitale, et de n'en point tolérer la vente ailleurs.» «Tous les amis des convenances, seront de votre avis, mon cher Philoménor. Qu'eussiez-vous dit, si naguère, vous eussiez vu comme moi l'échoppe la plus vile placée comme exprès au pied de la belle fontaine de la rue Grenelle? En voyant les restes sanglans que l'on vendait tout près de l'immortel chef-d'œuvre de Bouchardon, je me croyais revenu au temps du paganisme. Et cependant, repris-je, vous n'ignorez pas que le sang ne coulait guère sur les autels des bienfaisantes naïades, et que des fruits, des gâteaux et des libations de vin étaient presque les seuls dons que la piété offrait ordinairement à ces divinités champêtres.»

Tout en continuant notre promenade, nous arrivâmes au près du Louvre.

«Quand disparaîtront entièrement[168], me dit mon Grec, ces planches vermoulues qui masquent, mais défendent toutefois si utilement, la belle colonnade de Perrault? Jusqu'à quelle époque nous obligera-t-on à monter presque sous les toits pour l'admirer dans son ensemble? En attendant le moment où l'on fera les déblaiemens indispensables pour mettre les alentours du palais en rapport avec la majesté de cet édifice, n'a-t-on pas les moyens de le laisser apercevoir tout à fait et sans aucun obstacle à travers une ceinture de grilles[169] aussi simples qu'élégantes?» «Ne détruira-t-on point aussi, repris-je, des maisons que l'on dit achetées depuis long-temps par le gouvernement, pour donner à la façade du nord de ce palais une entrée plus spacieuse? Cette démolition est urgente et doit même paraître absolument nécessaire pour la sûreté publique[170]. Quand cette vaste cour sera-t-elle embellie par des gazons d'une fraîche verdure? Quand substituera-t-on des fontaines, dignes du lieu, à cette pompe misérable qui sans doute y est nécessaire?

«Je demanderai encore si la loge d'un suisse, ayant l'apparence d'un cabaret et un petit écriteau servant d'enseigne[171], est absolument utile et décente dans le palais splendide des Henri IV et des Louis XIV? Ce serait bien le cas de répéter ces vers de Voltaire, écrivant en 1749 sur le même sujet:

«Quel barbare a mêlé sa bassesse gothique
À toute la grandeur des Grecs et des Romains?
………………………………………
Faut-il que l'on s'indigne alors que l'on admire![172]

Vous avez vu il y a quelques mois la salle que l'on a disposée pour l'ouverture de la session législative, et je me rappelle encore vos réflexions à ce sujet. Quoique la chambre des pairs et celle des députés aient chacune un palais à part pour leurs assemblées, je fus forcé de convenir avec vous que nous n'avions pas un seul monument convenable pour y recevoir ces deux premiers corps de la nation, lorsque le souverain juge à propos de les réunir, et de se rendre au milieu d'eux, avec sa cour et les grands dignitaires de la France. La salle des députés qui, faute de mieux, servait les années précédentes à cette destination, et celle nouvellement construite au Louvre, sont trop petites et trop resserrées pour un concours aussi nombreux et aussi solennel; ce qui oblige à réduire extrêmement le nombre des spectateurs. Ces salles d'ailleurs n'ont pas suffisamment ce ton de grandeur, et ces ornemens que semble demander impérieusement la réunion des trois pouvoirs d'une nation de trente millions d'hommes. Où ce monument, devenu nécessaire d'après nos constitutions, serait-il mieux placé qu'au centre de la place du Carrousel, lorsque tous les bâtimens qui sont encore debout auront disparu? Ne trouverait-on pas dans ce projet le triple avantage d'intercepter la vue des deux pavillons du Louvre et des Tuileries, qui ne sont point parallèles; celui d'une facile circulation, de débouchés nombreux; et enfin celui d'offrir encore aux races futures un édifice où le mérite de l'emplacement égalerait la majesté du plan, la magnificence de l'architecture et la beauté des fontaines jaillissantes dont on serait à même de l'environner. Puisse cet édifice s'élever sous notre auguste monarque! Il est digne du roi législateur de signaler son règne par un monument qui soit pour ainsi dire le tabernacle sacré des institutions qu'il a daigné octroyer à ses peuples.

«Alors nécessairement nous verrons s'éloigner du Carrousel ces ménageries qui, malgré l'indignation générale, s'étaient même établies jusques sous les balcons des Charles IX, et des Henri III[173]. N'y a-t-il donc plus de place ailleurs pour les jongleurs de toute espèce, pour les perroquets et perruches, les singes mâles et femelles[174] qui, comme l'on sait, copient d'une manière si indiscrète ou si bouffonne tant d'importans personnages; et ces caméléons des Indes ne trouvent-ils plus d'asiles à Paris que près le palais des rois?»

CHAPITRE XXV.