«Me serais-je trompé? Lecomte, que nous avons vu au grand Opéra, ne serait-il pas éminemment propre à remplir ce vide? D'ailleurs cet acteur avait été élevé pour. Faydeau: ce serait donc le remettre à sa véritable place, qu'il abandonna à son retour de Londres où il avait fait une excursion lucrative. Des bords de la Tamise, il ne fit qu'un saut sur les planches de l'Académie de Musique. Que je vous plains, mon cher Philoménor, de n'avoir jamais vu jouer Elleviou! Fils d'un médecin de Bretagne, cet acteur ayant vu représenter une pièce de théâtre à Favart, se décida sur-le-champ pour l'état de comédien. Personne plus que lui ne réunissait tous les dons nécessaires pour y devenir parfait. Des traits réguliers, une figure éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, des cheveux blonds naturellement bouclés, une taille haute, des formes qui paraissaient être celles d'Apollon, tel est le signalement qu'on eût pu donner d'Elleviou[190]. Ajoutez à ces avantages une voix légère, agréable, flexible, conduite avec un goût qui lui était propre; le ton de la meilleure société, les airs d'un élégant de la première classe; la suffisance du plus pétulant étourdi; enfin par-dessus tout une grâce, un naturel qui ne se trouvait qu'en lui; et vous aurez une idée complète de cet incomparable acteur. Dix ans après avoir contracté un mariage avantageux avec une dame de la plus douce physionomie et de la plus charmante tournure, Elleviou abandonna le théâtre. Des motifs d'intérêt personnel, le désir de se rendre près de son père, peut-être aussi celui de quitter la scène au milieu de ses triomphes, et d'emporter les regrets universels d'un public idolâtre de ses talens, engagèrent Elleviou à une retraite prématurée. Vivement épris des charmes de la vie champêtre, il s'arracha au tourbillon de Paris et se fixa dans une terre sur les bords du Rhône; là, il ne s'occupe plus que des soins d'une vaste culture, et d'embellir le plus délicieux séjour.

«Je dois remarquer à ce sujet que la plupart de nos grands acteurs ont presque tous eu les mêmes inclinations pour la vie des champs. MM. Larive, Talma, Lafont, Dérivis et beaucoup d'autres ont prouvé la justesse de cette observation.

«Je vous ai cité Larive; cet acteur que nous ne reverrons plus, a su conserver jusque dans un âge avancé ces moyens brillans qui lui avaient fait une renommée si éclatante dans les beaux jours de sa jeunesse; et il nous l'a prouvé lorsqu'en 1814 il reparut sur la scène de Favart dans le rôle de Tancrède. Ce fut pour y faire une bonne action, pour jouer au bénéfice des malheureux, qu'on le vit quitter sa riante solitude de Montmorency, maison de plaisance dont les embellissemens lui ont coûté des sommes énormes, et qui ressemble assez à un de ces palais que l'on dit avoir été jadis bâtis par les fées. Placée sur le penchant d'une montagne qui doit toutes ses beautés à la nature, et d'où l'on aperçoit les points de vue les plus variés et les plus magnifiques, sa maison est entièrement revêtue de coquillages et de rocailles arrangées avec un art admirable. L'intérieur de l'édifice, où nos meilleurs architectes et nos peintres les plus fameux ont déployé les trésors de leur génie, est meublé avec le goût le plus exquis; on y remarque surtout les portraits des plus célèbres acteurs et actrices de son temps. Sa bibliothèque y fixe l'attention de l'ami des lettres. Presqu'entièrement composée de pièces dramatiques, elle renferme encore beaucoup d'autres ouvrages aussi précieux que bien choisis. Entre-t-on dans le parc, au sommet même de la colline, couronnée de hautes futaies, une rivière arrose des jardins dont le Virgile français[191] semble avoir planté les masses et dessiné les contours: tantôt le fleuve paisible coule doucement à travers les fleurs des prairies ou s'égare sous de frais ombrages; tantôt il gronde en bouillonnant sur des lits de rochers, y roule en nappes d'argent, et plus loin se précipite en cataractes impétueuses; descendu dans un lac, il s'élance enfin en mille jets d'eau, et retombe en pluie bienfaisante autour d'un pavillon délicieux qui décore le plus riant paysage. Tel est ce lieu charmant bien digne d'être décrit par la plume de Pline, et dont je ne fais que vous donner une légère esquisse.

«Le caractère des jardins de Talma est, dit-on, plus sombre et plus propre à nourrir ses tragiques inspirations. Quoique Larive ait absolument cessé de chausser le cothurne tragique, il se plaît à donner des leçons[192] et des conseils aux jeunes artistes; sa mémoire est encore extrêmement fidèle et riche de faits et d'anecdotes; souvent il se plaît à les raconter, et peu de personnes ont dans leur manière de narrer un tour plus piquant et plus original. «Je fus visité, disait-il un jour à un jeune Américain dont le souvenir m'est bien cher, je fus visité par un de ces hommes qui se sont miraculeusement sauvés au milieu du torrent révolutionnaire, quoiqu'ils aient constamment occupé des places lucratives.» «Qu'avez-vous fait, mon cher Larive, lui disait le savant M. de ***, depuis votre retraite de la scène?» Larive qui, pendant les jours de la terreur, avait été tourmenté, persécuté, plongé dans les cachots, reprit subitement l'attitude majestueuse d'un héros de théâtre, et lui répondit par ce vers foudroyant:

J'ai vécu dans les fers, et vous avez régné[193].

Voici un fait plus singulier, contait encore Larive à cet ami dont je vous ai parlé: je sortais du théâtre; j'avais joué Ladislas dans le Venceslas de Rotrou; encore tout ému, tout agité, tout pénétré de l'énergie, de l'exaltation que m'avaient inspirée les vers de mon rôle, je rentrai chez moi; j'avais besoin de repos; je me couchai; je crus voir dans ma femme la belle Cassandre, je vous laisse à deviner le reste; mais au bout de neuf mois, jour pour jour, Mme Larive accoucha d'un fils. Si l'expérience ne me le prouvait à chaque instant, le croiriez-vous, Monsieur? ce fils est le vivant portrait du prince que j'avais représenté, du prince avec lequel je m'étais pour ainsi dire tellement identifié, que lui et moi ne faisions qu'un. Aussi, Monsieur, ne vous étonnez pas si je lui ai transmis avec la vie, non-seulement le port, les traits, la physionomie historique de ce jeune Polonais; chose bien plus étonnante! il a reçu l'âme de ce héros, il a ses goûts, ses passions impétueuses, ses indomptables penchants; en un mot, mon fils est Ladislas; oui, Monsieur, c'est lui-même. Tel est le prédécesseur du premier tragédien de notre siècle.»

CHAPITRE XIV.

Palais-Royal.—Passages vitrés.—Musée des rues.—Enseigne.

«Demain, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec en le quittant, on représente Hamlet et l'École des Femmes au grand théâtre national; si vous voulez, nous entendrons les premiers talens de la scène française et peut-être du monde entier, je veux parler de Talma, de Mlles Mars et Duchesnois. Lorsque vous aurez essuyé les pleurs que le sombre désespoir du prince de Danemarck et les remords touchans de sa mère vous auront fait répandre, vous verrez avec quel art l'Agnès la plus parfaite sait exprimer toutes les nuances du sentiment et de l'ingénuité.»

Philoménor accepta la partie, nous nous donnâmes rendez-vous au Palais-Royal; et à l'heure marquée, le jeune Grec m'y attendait. «Les formes de ce palais, lui fis-je observer, ont bien changé avec le temps et avec les habitudes des Parisiens. Le Palais-Royal était exclusivement, il y a peu d'années, le centre des affaires et des plaisirs. À toute minute, l'affluence du public était telle que l'on avait peine à circuler dans ces longues galeries qui, actuellement sont souvent presque désertes. Et par suite de la mobilité des révolutions, nous avons vu supprimer ou transporter, dans les rayons de la circonférence de ce palais, des établissemens[194] que la mode et des circonstances impérieuses y avaient fixés.