L'élégante commodité des passages vitrés de l'Orme, de Feydeau, du Panorama et même du Caire, où la lumière si douce et si favorable pendant le jour, est le soir si éblouissante, a beaucoup nui aux galeries de ce palais. Ces passages sont des foires perpétuelles qui, par leurs utiles dispositions, contribuent à nous consoler de la destruction des grands monumens, sur les débris desquels plusieurs se sont élevés. En toute saison, on y trouve un sûr abri contre l'inclémence de l'air, et tout en s'y promenant, on y jouit du spectacle des produits variés d'une industrie perfectionnée. Ces agrémens réunis devraient bien engager l'administration municipale à multiplier ces portiques et ces dômes transparens dans les quartiers de Paris où les cours publiques de traverse sont si sombres et si sales.» «Vous allez être convaincu, reprit Philoménor, que j'ai bien plus de plaisir à louer qu'à censurer sans cesse. Vous avez ici, et dans mille autres endroits de cette capitale, un très-grand avantage qui manque à beaucoup de grandes villes en Europe, et ce titre de supériorité est votre musée des rues. Un bon tableau, une figure de bronze, un bas-relief, des vases de porcelaine, pour enseigne, valent bien, ce me semble, le compas ou la boule d'or, le croissant ou la clef d'argent. Cependant je croirais qu'une scène du Solliciteur ou de Jeanne d'Arc, serait préférable au Gagne-Petit ou au Pauvre Diable, et qu'il faudrait toujours choisir des sujets qui élèvent ou charment l'imagination. Malheureusement, jusqu'ici, la ganterie, la bonneterie et la chapellerie ne se sont point soumis à cette révolution générale. Et lorsque les autres négocians ont presque tous subi la loi du nouvel usage, l'œil est offusqué par ces gants énormes, ces jambes de géant, ces chapeaux de Gargantua tous peints en couleur éclatante. Et pourtant la suppression de ces gothiques enseignes ne nuirait en rien au trafic de ces objets. Je suis quelquefois étonné, ajoutait Philoménor, de rencontrer dans vos rues et sur vos places publiques des compositions qui ne dépareraient pas les galeries du Luxembourg.» «Cela s'explique, lui dis-je, nos meilleurs artistes, dans leur jeunesse, n'ont pas dédaigné d'exposer d'immortelles productions en plein air; par modestie ils ont gardé l'anonyme.» «Parlez plus vrai, répliqua malicieusement mon Grec; en travaillant secrètement et comme à la dérobée pour la lingère, le marchand de nouveautés, le tailleur, et même pour de simples artisans aussi nécessaires, certains peintres ont cru qu'à tout âge, il était très-bon et très-sage de meubler à peu de frais leur garde-robe ou leur appartement. En faisant l'enseigne de tel restaurateur, en peignant M. et Mme Fricotin[195], ils se sont trouvés quelquefois très-heureux de s'assurer pendant l'année d'excellens dîners pour quelques coups de pinceau. De bons dîners ont leur prix; et il est plus d'un auteur connu, qui, malgré tout le mérite de ses petits madrigaux, de son roman sentimental ou de ses belles pensées philosophiques, n'a pas obtenu le même avantage. Les arts, mon cher ami, les arts conduisent moins à l'hôpital que les lettres.»
SUITE DU PALAIS-ROYAL.
Souterrains anciens et modernes.—Maisons de jeu.—Embellissemens, jardins suspendus.
Philoménor finissait à peine ses épigrammes, qu'une musique souterraine se fit entendre. «Qu'est-ce donc? me dit-il; si nous descendions?» «Il est inutile, repris-je, de connaître par vous-même ces caveaux, où l'air est malsain. Ce concert continuel qui vous séduit, n'est guère interrompu que par des farces dignes de la foire, la danse d'un Turc, les grimaces d'un sauvage, et quelques scènes de vaudeville. Je me trompe, vous y entendriez encore le caquet de vingt femmes du palais, qui semblent y tenir salon au milieu de la fumée des cigares, de la vapeur du punch et des liqueurs de toute espèce. D'après cette fidèle esquisse, mon cher ami, votre curiosité doit, je crois, être bien affaiblie et détrompée. Autrefois, d'autres souterrains étaient très-fréquentés, m'a-t-on assuré, et même par la bonne société. Le caprice vous en prenait-il, on passait plusieurs jours dans un antre que remplace aujourd'hui ce bassin; et l'on y trouvait un cirque, des restaurateurs, des cafés, des marchands de toute espèce; en un mot, tout ce qui peut rendre la vie agréable et délicieuse, si toutefois elle peut l'être, lorsqu'en plein midi on est privé d'une atmosphère pure, de la douce lumière du jour, et qu'on n'est éclairé qu'à la lueur des lampes. Un horrible incendie, dont même on rendit complice l'autorité d'alors, détruisit de fond en comble cette grotte enchantée, qui depuis n'a pas été rétablie à la même place, nous avons vu planter un bosquet, ensuite on l'arracha. On y fit jaillir cette fontaine, peut-être trop simple.» «Je me plairais, me dit Philoménor, à voir autour de ce bassin et de ces gerbes d'une eau limpide, se balancer le majestueux peuplier d'Italie. Je voudrais y sentir la douce odeur des myrtes et des rosiers qui, sans intercepter la vue, seraient sans cesse humectés et rafraîchis par une pluie continuelle et bienfaisante.»
«Votre projet, repris-je, mon cher Grec, serait peu coûteux: vivent les embellissemens dont la nature seule fait les frais! au-dessus de ces portiques qui entourent le jardin, le soir, des salles resplendissantes de lumière sont occupées par des jeux publics. Avant la révolution, elles l'étaient par les plus célèbres courtisanes. Là, au son d'une musique enivrante que l'on entend des appartemens voisins, là, mon ami, vont s'engloutir trop souvent, hélas! les fortunes qui paraissaient les plus solides, et que l'on voit s'écouler rapidement, si je puis m'exprimer ainsi, au milieu des réceptacles les plus impurs de la capitale. Vous voudrez bien me permettre de ne pas m'appesantir sur la cupidité et l'adresse des filous qui s'y rencontrent. Souffrez que je me taise encore sur la stupidité et le désespoir de leurs dupes, ou, pour mieux dire, de leurs victimes. Des malheurs sans nombre dont ces établissemens sont la seule cause, font désirer aux partisans des bonnes mœurs que le gouvernement soit promptement à même de fermer pour jamais ces repaires de tous les vices et de tous les crimes.» «Éloignons ce hideux tableau, répliqua Philoménor en m'interrompant. La sagesse comblera le gouffre qu'a creusé jadis le plus vil égoïsme. Reportons nos regards sur les élégantes sculptures de ce palais, et sur les embellissemens nouveaux dont il est susceptible. Quel aspect enchanteur offrirait ce monument immense, si l'on faisait des changemens dans quelques entrées et dans quelques pavillons? Qu'annoncent ces couloirs étroits où l'on se presse, où l'on se heurte, où l'on s'engouffre? Je crois qu'il serait absolument utile de dégager entièrement les passages, de percer à jour le café de la rotonde et de donner aux perrons une largeur plus convenable. Alors, des allées du parterre, vous auriez en perspective la scène toujours variée, toujours mouvante de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Vivienne. Proscrivez encore, ajouta mon Grec, dans l'intérieur, de prétendus ornemens, tels que ces berceaux, ces treillages[196], ces enseignes et tout regrattage qui ne serait point général et uniforme: alors vous aurez assuré à ce grand édifice une beauté nouvelle et durable. Pour donner à la partie du palais occupée par le prince, cette harmonie dans l'ensemble qui est tout en architecture, il serait, ce me semble, indispensable d'exhausser le toit de l'ancien Tribunal, et de le mettre en équilibre avec la coupole du Théâtre-Français, dont nécessairement on ne peut diminuer la hauteur.
«Dans la seconde cour qui se trouve entre le palais et les galeries de bois, il faudrait aussi rendre parallèles les deux pavillons du centre, faits pour être égaux en tout; et dont les frontons semblent néanmoins avoir été bâtis sur deux plans différens. Cette entreprise est d'autant plus facile à exécuter que des échafaudages sont dans ce moment dressés pour y faire des réparations, et que l'architecture du pavillon où l'on travaille n'est même qu'ébauchée. Ainsi, point de main d'œuvre perdue à regretter, et un degré de perfection à obtenir.
«Enfin, que ces galeries de bois si dangereuses pour le reste de l'édifice, surtout en hiver, s'écroulent subitement pour faire place à des arcades transparentes, couronnées par des vases, des balcons, des trophées, des arcades dont les voûtes solides soutiendraient une longue terrasse découverte en été, abritée dans la saison froide par des châssis mobiles, et où, par ce moyen très-simple, les arbustes et les fleurs de tous les climats, retraceraient en France ces jardins suspendus de Babylone, la merveille et l'admiration des siècles.»
J'approuve cette idée repris-je: elle tient de la féerie: un génie de l'Orient a pu seul la concevoir. Mais vous, mon cher ami, qui êtes si justement persuadé que le beau idéal en architecture résulte essentiellement de l'équilibre dans les différentes masses, vous conviendrez avec moi qu'il ne faudrait pas oublier de lier et de réunir ces jardins en terrasses aux bâtimens qui séparent les deux cours, par une galerie, adossée au théâtre Français, et correspondant à celle qui sert au prince, de salle de réception: l'usage auquel on pourrait destiner cette galerie rappellerait celles qui ont été détruites à différentes époques. On pourrait placer avantageusement au rez-de-chaussée, des antiques actuellement si rares dans ce palais, un cabinet d'histoire naturelle, et un autre des arts et métiers, que l'on y voyait avant la révolution: au-dessus, dans les travées de la galerie proprement dite, les grandes compositions historiques, commandées par S. A. S. à nos peintres les plus célèbres, y feraient beaucoup plus d'effet que dans les appartemens où ces peintures se trouvent maintenant disséminées.
Quoique la collection actuelle de ce palais ne soit pas formée de chefs-d'œuvre aussi nombreux et aussi rares qu'elle l'était autrefois, on y admire encore beaucoup de tableaux d'un grand mérite dans tous les genres et surtout les portraits des princes et princesses de la maison d'Orléans que l'on chercherait vainement ailleurs, entre autres ceux d'Henri IV dans son enfance, des filles du Régent et de l'infortunée princesse de Lamballe.
En suivant nos projets, répliqua Philoménor, on compléterait ce qui existe, on rassemblerait ainsi au centre de cette capitale et dans une même enceinte, les prodiges que la nature a fait éclore avec tant de profusion en cent pays divers, et tout ce que les arts et l'industrie d'hommes supérieurs à leur siècle, ont inventé de plus parfait et de plus divin pour le bonheur de leurs semblables.