«Sans vous ensevelir tout vivant, mon cher Grec, dans les entrailles de la terre, suivez-moi plutôt dans un lieu où tout vous inspirera des idées tristes, mais qui ne révolteront pas au moins toutes les facultés de votre âme. Allons dans ce lieu d'un repos éternel, dans cette solitude paisible, jadis l'humble maison de plaisance du confident[14] de l'un de nos plus grands rois[15], et là nous rêverons ensemble.»

Philoménor y consentit; après une course longue, monotone, à travers des rues désertes, nous découvrîmes enfin cet amphithéâtre des trophées de la mort, où tous les âges, tous les rangs, toutes les conditions sont confondus, anéantis; où la pyramide du maréchal de France s'élève fastueusement à côté de l'urne modeste de l'homme de lettres; où la statue consacrée par des enfans pieux à la mémoire d'une mère chérie, se rencontre tout près du bas-relief ciselé par la main de l'Amour, qui semble sans cesse l'arroser de ses pleurs; où les vertus et les talens sont seuls immortalisés par les soupirs de la reconnaissance, et les regrets inspirés par le respect et l'admiration.»

Déjà nous avions franchi le seuil redoutable. Déjà nous étions dans l'asile des tombeaux, dont une pluie avait rendu les abords très-difficiles. «Dans quel abîme m'avez-vous conduit? s'écria mon jeune Grec, dont la chute subite et peu dangereuse m'avait d'abord alarmé. On devrait bien consolider et paver plus soigneusement l'entrée de cette fatale enceinte; peut-être, ajouta-t-il, n'a-t-on pas les fonds nécessaires?» «Que dites-vous? repris-je aussitôt. Ici l'intérêt vend au poids de l'or la poussière des sépulcres. L'avarice y a placé ses ateliers et ses comptoirs. Les coups redoublés du marteau et les cris aigus de la scie y déchirent votre oreille, y troublent le silence des mausolées, y interrompent les prières de la piété, et semblent y insulter aux gémissemens des malheureux. Aurait-on oublié ce vers du plus célèbre de nos poètes modernes:

Malheur à qui des morts profane la poussière![16]

Un ordre supérieur et formel avait, si je me le rappelle, éloigné ces sacriléges établissemens. Pourquoi ce réglement est-il enfreint? on y a construit une chapelle: que la maison des ministres saints qui seront employés à la desservir, aurait bien une couleur locale, si elle eût pris les formes d'un antique monastère. Et, malheureusement, les matériaux, je veux dire les ruines, ne manqueraient pas. Où seraient mieux placés de pieux ermites? quel téméraire oserait ici insulter à leur barbe vénérable et à leur robe de bure? quelle sensation n'éprouverait-on pas en apercevant ces solitaires errer comme des ombres au milieu des tombeaux! en les considérant implorer l'éternelle miséricorde pour ceux qui ne sont plus! en entendant les sons religieux de la cloche argentine retentir au milieu de ces bois sauvages, de ces bois qu'on ne peut trop multiplier par de nouvelles plantations, pour masquer les longues murailles de cette nouvelle vallée de Josaphat, qui semblerait alors n'avoir d'autre terme que les seules barrières opposées par la nature!»

«J'admire, reprit Philoménor, j'admire ce site pittoresque disposé comme exprès par la nature pour son triste emploi; mais, chose étonnante! je cherche sur cette colline des sentiers doucement sinueux, des gazons frais, des arbustes vigoureux qui me rappellent à la pensée consolante de l'immortalité, et qui semblent me dire: Tout n'est pas mort ici; et, faute de soins assidus et journaliers, je n'y rencontre qu'une végétation affaiblie, que quelques touffes d'herbe, souvent desséchées, sur une terre jaunâtre et aride. À chaque pas, mon œil est attristé par des arbres presque toujours aussi dépourvus de vie que les froides reliques qu'ils étaient destinés à couvrir de leur ombrage. Enfin, si je veux payer un juste tribut d'hommages à ces illustres ou touchantes victimes du sort, je ne puis quelquefois parvenir près d'elle, sans courir quelques dangers, tant les chemins y sont raboteux, inclinés, coupés de ravins et mal entretenus[17]. Du reste, pas une seule fontaine apparente pour les cérémonies expiatoires: pas un filet d'eau où le saule, ami des pleurs, puisse baigner ses rameaux mélancoliques. Quel est donc le gouffre où vont s'engloutir les trésors accumulés par le trépas? Que les impôts levés sur la douleur, sur l'amitié, sur la reconnaissance, seraient bien employés s'ils servaient uniquement à la conservation à l'entretien, à l'embellissement de ce lieu aussi fréquenté par les vivans que par les morts!»

«Abus déplorable! repris-je, mon cher ami, abus criant! je dirais presque sacrilège! les morts n'ont pas ici un asile incommutable. Ils n'y sont que pour un temps limité, si leurs héritiers n'ont pas acheté pour eux le droit d'y reposer éternellement.»

Philoménor gémissait, lorsqu'au milieu de ces tombeaux épars ou pressés les uns contre les autres, et que séparaient à peine quelques cyprès, nous remarquâmes, presqu'au sommet de la colline, un jeune homme d'une figure très-agréable; mais qui nous parut absorbé dans la plus sombre tristesse; sa tête était nue et penchée; ses habits simples et en désordre; il contemplait un petit espace de terre où commençait à naître un peu de verdure, défendue par une balustrade. À peine reconnut-il une inscription gravée sur la croix noire qui dominait l'extrémité du tertre, que nous le vîmes s'incliner, tomber à genoux, se prosterner et prier avec ferveur. Tantôt il levait au ciel, en soupirant, ses yeux mouillés de larmes; tantôt il tendait les bras vers la croix, comme s'il eût voulu serrer contre son cœur l'ami, le tendre ami dont un cruel trépas l'avait privé; tout-à-coup, il se lève précipitamment, cache furtivement un médaillon qu'il tenait à sa main, et se perd dans les massifs d'arbustes touffus d'où nous entendîmes quelques sons lugubres et mal articulés, qui ressemblaient aux accens d'un profond désespoir.

Ce spectacle inattendu, avait singulièrement piqué notre curiosité. Nous approchâmes de plus près, et nous lûmes distinctement sur le bois de la croix: Sicard. Dès-lors l'énigme était expliquée. Le jeune homme que nous avions surpris, était un sourd-muet qui venait payer à son digne instituteur le tribut de ses regrets et de sa piété filiale. «Quoi! me dit Philoménor, vivement ému de cette scène romantique, quoi! des hommes dont la mémoire obscure les a devancés dans le cercueil, des hommes dont la vie ne fut ni sans tache ni sans reproche, ont ici de fastueux mausolées! et le bienfaiteur de l'humanité, celui qui fut le second père d'enfans déshérités par la nature de ses dons les plus communs, celui qui, par des moyens nouveaux, découvrit à ses élèves des organes inconnus à la pensée, n'a pas même une pierre tumulaire, une pierre brute, qui transmette à la postérité le souvenir de ses talens, de ses bienfaits et de ses vertus! Oh! que ne puis-je recréer ici, pour la gloire de ce véritable grand homme, le prodige de la statue de Memnon! Que ne puis-je, aux premiers rayons de chaque aurore, faire redire à l'airain retentissant de son immortelle statue: Ici repose Sicard, dont l'art presque divin fit entendre les sourds et parler les muets. J'aime à le croire, ajouta mon Grec, votre gouvernement, juste appréciateur du vrai mérite, acquittera sans doute un jour la dette de la patrie et même de l'univers, en élevant une statue à cet excellent citoyen.»

Cependant nous étions descendus de la colline; Philoménor resserrait ses tablettes, sur lesquelles il avait copié les épitaphes les plus saillantes qu'il avait remarquées. «Comment laisse-t-on sans abri, s'écria-t-il, le seul monument gothique qui ait été transféré dans cette enceinte? La délicate architecture des tourelles funèbres du tombeau d'Héloïse et d'Abeilard résistera-t-elle à l'intempérie de votre climat rigoureux?» Tant d'édifices plus remarquables dépérissent ailleurs, faute de soins, que je sentis ma réponse expirer sur mes lèvres; et mon ami put lire dans mes yeux combien nos sentimens étaient en parfaite harmonie. Après quelques momens de silence: «J'aurais voulu, lui dis-je, que le hasard ou la curiosité vous eussent conduit ici le jour des morts, dans ce jour que la religion consacre aux regrets et aux vœux que nous formons pour nos proches, nos amis, qui nous furent si chers, pour ces amis, qu'hélas! nous ne reverrons jamais: ou plutôt que nous retrouverons sans doute dans ce moment terrible, où secouant ce manteau d'argile qui les enveloppe, nos âmes s'élanceront dans le sein de l'éternité, non comme Élie sur un char de feu, mais sur l'aile rapide de nos vertus! daignez excuser des expressions qui sortent du langage ordinaire, et qui semblent appartenir à la poésie: il ne m'est pas permis de parler d'aussi grands intérêts, sans l'enthousiasme de l'espérance. Ô mon cher Philoménor, comme votre cœur eût été vivement ému, si comme moi, vous eussiez été témoin de la touchante sensibilité des bons habitans de Paris! vous les eussiez vus arriver en foule, se disperser et chercher les endroits où gisent les restes mortels de leurs constantes affections: vous les eussiez vus ces Parisiens que l'on dit si légers, profondément recueillis auprès du marbre, dernier dépositaire des expressions de leur tendresse. Vous les eussiez contemplé embrassant ici la colonne funéraire; là ceignant de couronnes de roses et d'immortelles des urnes chéries. Dans cet enclos environné de cyprès, vous eussiez aperçu des enfans groupés en cercle autour du tombeau d'un père, d'une mère adorée; vous les eussiez entendus se rappeler avec ivresse le peu d'instans qu'ils passèrent avec eux, et retracer les soins et les bienfaits dont ils furent comblés. Vous les eussiez enfin entendu gémir sur l'instabilité d'un bonheur si court. Je m'arrête, mon cher grec; j'en ai dit assez sur cette lugubre cérémonie.»