«Par un contraste singulier, je vous conterai une anecdote bien différente, et qui m'est personnelle. Il y a peu de temps, une dame, née précisément le 2 novembre, voulut d'après les usages anglais, dont elle était éprise, célébrer l'anniversaire de sa naissance par un bal et un concert; de plus elle exigea de ma part une pièce de vers sur la fête qu'elle devait donner à ce sujet. Vainement j'essayai de la guérir de son engouement pour les usages britaniques; vainement je lui représentai toutes les difficultés de l'espèce de thème qu'elle m'avait imposé. Ses volontés furent pour moi des ordres; comment en effet refuser une jeune beauté dont l'empire était fondé sur les vertus, les talens et les plus séduisans attraits. Je lui adressai donc ces vers que ma mémoire n'a pas oubliés:
Ah combien j'ai senti la fatale influence
De l'astre malfaisant dont les lugubres feux,
Ont éclairé votre heureuse naissance;
Et j'en atteste ici le pouvoir de vos yeux.
Vos yeux… sont des tyrans, adorable Silvie,
Où, plus d'un tendre ami croit lire son destin,
Qu'au soir, un mot fit naître et périr au matin.
Vos yeux ont-ils souri? je prends nouvelle vie:
Si leur sévérité vient glacer mes transports,
Et détruire à jamais l'illusion chérie;
C'en est fait: j'ai vécu; je touche aux sombres bords.
CHAPITRE XXXIII.
Place Royale.—Fossés de la Bastille.—Greniers d'abondance.—Leur incontestable utilité.
Nous avions broyé assez de noir presque dès l'aurore; sortis de ce redoutable élysée où tant d'images funèbres avaient épuisé notre sensibilité, nos yeux se reposèrent plus doucement sur le riche spectacle que nous offrait la nature. Les vapeurs du matin fuyaient à l'horizon; l'air moins frais se pénétrait des feux du soleil; ses rayons qui se jouaient à travers les nuages, teignaient de pourpre et d'azur la rosée transparente qui couvrait les arbres, les buissons et jusqu'à la moindre fleur des nombreux vergers qui de temps à autre bordaient la route que nous suivions: Dieu! avec quelle reconnaissance nous saisissions le moindre bienfait du grand Être! avec quel sentiment de bonheur nos oreilles entendaient le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles. Insensiblement ce tableau vivant et champêtre rendit nos méditations moins sombres; tout nous promettait un beau jour, et je proposai à Philoménor de se rendre au jardin des plantes. Comme nous traversions la place royale, «espérons, lui dis-je, que sa tenue négligée disparaîtra lorsque la statue du noble fils d'Henri IV y sera replacée, et que vous ne serez plus offusqué par l'aspect de ces échoppes roulantes[18], de ces décombres et de cette étrange malpropreté. Cette place enfin, redeviendra ce quelle était jadis, un jardin dont les gazons et les autres ornemens seront respectés.»
Nous n'étions qu'à une petite distance des ruines de la bastille, Philoménor m'interrompit: «Comment avez-vous pu, me dit-il, laisser depuis trente ans, les débris de cette forteresse épars çà et là sur les places d'alentour et dans les fossés fangeux qui l'environnaient, au moins des voyageurs dignes de foi, et le Cicerone que j'ai lu ne m'ont point appris que vous ayez tiré parti de ces marécages si notoirement insalubres pour ce quartier de Paris. Pourquoi n'avez-vous pas comblé et affermi chaque année ces terrains vagues que vous eussiez rendus à la culture? Quoiqu'étranger, je ne l'ignore pas; cette opération a déjà été plus d'une fois pratiquée très-heureusement aux environs de la capitale, et la belle fontaine que l'on construit tout auprès vous eût donné les moyens de rendre ce lieu plus sain; rien ne vous eût empêché de conduire et de faire se précipiter en cascade une partie de ses eaux, et de féconder par un ruisseau, ces terres vierges que vos soins auraient rendues productives. Quelle inconcevable incurie!» «Calmez-vous, lui dis-je, mon cher Grec; sans le plaisir que je ressens, en voyant le vif intérêt que vous prenez à mon pays, je vous aurais arrêté plutôt dans le cours de vos censures. Vos projets eussent été excellens à suivre si l'on n'en eût pas adopté de meilleurs: approchons et vous serez convaincu qu'on a même été au delà de vos vœux. Considérez ces travaux immenses, ces voûtes profondes sous lesquelles resserrées dans un large canal, les eaux de l'Ourque couleront bientôt en abondance, en apportant au centre de Paris toutes les provisions nécessaires à sa consommation. Quelle vie nouvelle donneront à ce quartier, ces bateaux, ces galiotes, ces vaisseaux, ces bois flottés, ces mariniers, ces pêcheurs!» «Fort bien, reprit Philoménor; mais je voudrais qu'on construisît des quais dans les lieux les plus commodes et les plus accessibles, et que dans les endroits plus escarpés, on disposât les bords du canal en coteaux, en pentes douces où serpenteraient des sentiers ombragés par des arbustes odoriférans qui, en obéissant au moindre souffle, tiendraient l'atmosphère dans une perpétuelle action. Ces plantations aussi agréables que salutaires, achèveraient de purifier ces bas fonds, qui maintenant, je vous l'avoue, paraissent si dangereux et si infects.»
En nous détournant un peu du but de notre voyage, les greniers d'abondance fixèrent notre attention.
«Nous avons, mon cher Philoménor, profité de la sagesse des siècles passés. Les rudes épreuves où l'inclémence du ciel et la perversité humaine avaient réduit la France, nous en ont fait la loi. Comme autrefois en Égypte, on a pris de sages mesures pour contrebalancer ces divers fléaux. Peut-être ces greniers ne sont-ils pas assez multipliés, à moins qu'il ne soit bien constaté par de nouvelles expériences que les céréales se conservent mieux et plus intacts dans les magasins creusés sous terre que dans ces vastes bâtimens élevés à tant de frais sur le sol, et que sans aucun soin, sans aucune manipulation, les grains y soient préservés des insectes et autres ennemis plus malfaisans et plus consommateurs; l'humanité entière doit rendre grâces aux auteurs d'une découverte aussi précieuse qui, sous un gouvernement prévoyant et paternel, doit rendre la famine impossible. Une politique bien entendue doit, ce me semble, conseiller d'établir d'autres magasins[19] à Paris, et surtout dans les départemens ou des cantons immenses couverts de riches pâturages, ne rapportent pas un épi.
«Utile accapareur du superflu des récoltes, dans les années fertiles et abondantes, le pouvoir royal, par un juste équilibre dans le prix des subsistances, devient maître absolu des destinées du pays, assure à jamais la paix intérieure, et tient d'avance en bride toutes les factions, si jamais, comme dans les temps d'affreuse mémoire, elles voulaient se servir de cette arme à deux tranchans, pour saper l'autorité légitime».
Nous passions sur le pont autrefois appelé d'Austerlitz dont les arches en fer ne peuvent être trop admirées pour la hardiesse et la solidité de la construction, Philoménor s'étant aperçu que j'avais payé la rétribution d'usage me dit «puisque vous empruntez si souvent aux étrangers des découvertes utiles, vous devriez bien ne pas négliger de placer, à l'entrée des ponts où vous exigez un péage, ce mécanisme ingénieux que j'ai vu inventer en Angleterre pour le pont de Waterloo. Ce mécanisme indique de la manière la plus précise aux actionnaires, le nombre des personnes, qui ont passé et la somme dont le percepteur est redevable.» «Je connais ce moyen aussi sûr qu'économique répondis-je; ce sont les expressions d'un voyageur célèbre qui a pleinement sur ce point satisfait notre curiosité; non seulement cette machine[20] empêche la fraude, mais la ferait découvrir si le percepteur était assez imbécille pour s'en rendre coupable.