CHAPITRE XXXIV.

Jardin royal des plantes.—Lacune remarquable.—Projet utile à la botanique.—Serpent à sonnettes.—Anecdote.

En finissant ces mots: nous pénétrâmes dans ce jardin où sont réunies toutes les merveilles de la création, dans cette admirable enceinte où se trouvent presque tous les genres d'animaux vivans, toutes les espèces de végétaux connus; où l'art expérimental de les disposer soit pour la clôture ou l'embélissement des parcs est démontré par des modèles les plus variés; où des nouvelles expériences ont multiplié les miracles de la greffe et du mélange des séves, ainsi que les brillantes merveilles opérées par le mariage des fleurs et par des semis persévérans et nombreux, d'après l'ingénieux Desfontaines. J'avais fait remarquer à mon ami, que sans pendule artificielle, plusieurs fleurs pouvaient servir de cadran et même de baromètre. Nous crûmes cependant appercevoir une lacune dans ces différentes collections, qui, si elle était remplie, présenterait un grand intérêt pour la science. Je ne sache pas qu'il existe, dans ce vaste palais de la nature, un musée public pour les graines des végétaux, qui existent dans tous les pays de la terre. Je n'ai pas besoin d'en démontrer l'utilité; elle doit être facilement sentie. Si l'on y examine avec tant de plaisir les progrès de l'arbre le plus majestueux et de la moindre fleur, si l'on y épie avec un intérêt si marqué le travail du grand être, depuis l'embryon et l'œuf, jusqu'au développement parfait des forces vitales, depuis la formation de l'or vierge et du diamant brut, jusqu'à l'instant où débarrassé par l'art de ses parties hétérogènes, il acquiert le plus admirable poli et l'éclat le plus radieux, n'est-il pas nécessaire aussi d'apprendre à connaître les formes, la couleur, les variétés, l'emploi des graines de plantes innombrables, abstraction faite de leur état de germination, de croissance et de culture, et l'on suivrait, pour le classement, le système de Linné ou de Jussieu».

«Je ferais encore une autre innovation; quoi! la cire modelée en cent façons, nous représente ici, comme au cabinet de l'école de Médecine, le corps humain dans les différentes phases de santé ou de maladie; il nous semblerait aussi important d'offrir au public par le même procédé, dans des salles préparées exprès, l'imitation des principaux végétaux connus, les différentes métamorphoses que subit la plante, le germe perçant son enveloppe, la naissance du bourgeon, le déployement des feuilles, le bouton de la fleur, son épanouissement, la formation, la maturité, et la décomposition du fruit.

Il ne faudrait pas même oublier de rendre scrupuleusement l'écorce du rameau souvent lisse, unie, marquetée ou couvertes d'aspérités et d'épines.

Ce plan n'est point chimérique; plusieurs voyageurs dans l'Inde l'attesteront comme moi: il a déjà reçu son exécution complète, au moins pour les arbres, arbrisseaux, arbustes, et plantes de l'île de France, de cette île chantée par le célèbre Bernardin-de-St.-Pierre. L'ingénieux auteur de cette invention pittoresque dont j'ai vu quelques échantillons, est un français, et doit sous peu enrichir sa patrie des richesses que nous devrons aux recherches les plus opiniâtres et au travail le plus assidu.»

Nous avions examiné avec le plus grand soin les trois règnes de la nature morte et vivante, et ses imitations les plus parfaites, soit en dedans soit au dehors, dans les enclos, dans les serres et dans les différentes salles de cet immense établissement. «Il y a quelques années, dis-je à mon ami, un étranger récemment arrivé à Paris, eut lieu de se repentir de son excessive confiance, et surtout d'avoir cédé ici au premier mouvement d'une curiosité très-excusable. Au moment où, comme nous, il étudiait les différentes parties de l'histoire naturelle, dans les longues galeries de ce musée, un inconnu, dont la mise, la tournure, le langage, les formes polies annonçaient l'éducation la plus soignée, s'approche, lui adresse la parole, et entame une conversation très-savante, sur les curiosités rassemblées dans ce lieu. Vous trouvez, Monsieur, disait-il au nouveau débarqué, vous trouvez donc cette collection admirable? Eh bien! le croiriez-vous? des objets très-intéressans y manquent, et entre autres, le serpent à sonnettes. En effet, reprit le provincial, je l'ai cherché long-temps sans avoir réussi à l'apercevoir; pourtant, je connais parfaitement ce reptile assez commun dans les bois de la Louisiane, et je me rappelle en avoir lu plusieurs fois la description dans les mémoires des plus célèbres voyageurs. «Malheur à celui qui en est piqué: d'abord la douleur se fait peu sentir, en quelques secondes une enflure accompagnée d'élancemens, se développe autour du membre blessé, gagne bientôt par tout le corps, et souvent au bout de quelques minutes, l'homme ou l'animal n'existent plus; aussi tous les animaux craignent le serpent de cette espèce, dont la présence est attestée par le bruit de ses grelots qui se font entendre, dit-on, à plus de soixante pas et par une odeur cadavereuse»[21]. Monsieur me paraît extrêmement versé dans l'histoire naturelle, reprit le flatteur intriguant (car c'en était un), et M. de Lacépède, ajouta-t-il en souriant, ne ferait pas dans ses leçons une peinture plus exacte et plus frappante. Votre description est véritablement un tableau de maître. Tenez, comme entre amateurs il faut mutuellement s'obliger, je ne puis résister à vous faire une confidence. Mon oncle, dont l'hôtel n'est pas éloigné, possède un individu de cet espèce, d'une beauté surprenante et d'une grosseur prodigieuse, qui lui a été dernièrement expédié de la Nouvelle Orléans. Mon oncle est incroyablement jaloux de son serpent, ne le veut céder à qui que ce soit, pas même au gouvernement, quoiqu'il lui en ait fait offrir une somme considérable. Si cependant, Monsieur, vous étiez curieux de voir ce monstrueux reptile, je me ferais un sensible plaisir de vous conduire chez mon parent, même en sortant du muséum. La proposition est acceptée par le crédule étranger.

Nos deux naturalistes montent dans le même coupé; et après avoir suivi plusieurs rues, la voiture s'arrête devant un magnifique hôtel. Mon oncle est-il chez lui? demande l'officieux personnage. Oui, Monsieur, répond un suisse en livrée, en ce cas descendons; on entre, on passe dans plusieurs antichambres; on traverse une longue file d'appartemens pour se rendre au cabinet qui renferme le merveilleux phénomène que le Musée royal ne possédait pas[22]. Une dernière porte s'ouvre: qu'aperçoit l'étranger? Un tapis vert, une roulette et une nombreuse société de joueurs. Où donc est le serpent à sonnettes? demande-t-il.—Le serpent, Monsieur, lui répondit l'introducteur, n'était qu'un prétexte pour vous attirer ici, et procurer à ces Messieurs l'honneur et l'avantage de faire leur partie avec un savant tel que vous. Le jeune homme aussi surpris de ce compliment ironique, que désolé de s'être laissé entraîner dans un pareil piége, s'excusa sur son ignorance et sur son antipathie pour les jeux de hasard; il suppose des affaires pressantes, et veut sortir; vains subterfuges, on s'y oppose; les portes sont fermées à double verrou; inutilement il résiste; les menaces succèdent aux feintes politesses, et il est contraint de hasarder quelques rouleaux d'or, que malheureusement il avait sur lui, ainsi que ses bagues, sa montre, ses chaînes et autres bijoux qu'il perdit en peu d'instans.

Après avoir ainsi joué au roi dépouillé, les portes s'ouvrirent, et on lui permit de s'esquiver sans bruit, par un escalier dérobé, qui conduisait dans la cour d'un autre hôtel. Arrivé là, on le força de monter dans une voiture qui l'y attendait, et dont les stores étaient baissés. Incertain du sort qu'on lui ménageait, livré pendant près de deux heures aux plus sombres pressentimens et aux plus vives inquiétudes, il fut déposé et abandonné par le cocher sur un boulevard désert; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'amateur de serpens à sonnettes parvint à s'orienter et à regagner l'hôtel qu'il habitait. Depuis, malgré ses recherches multipliées, et celles de la police à qui il avait porté plainte, il n'a jamais pu découvrir l'infâme tripot où ce guet-à-pens lui avait été dressé.

CHAPITRE XXXV.