Suite du même sujet.—Vallée Suisse.—Réflexions philosophiques.—Montagnes.—Belvéder.—Projet d'hommage aux amateurs de la nature.—Améliorations possibles.—Un jardin de Kew en France.

Nous étions prêts de quitter les sentiers de la délicieuse vallée suisse qui nous eût paru presqu'un nouvel Eden, si les fabriques nombreuses qui la décorent, n'eussent attesté une longue civilisation.

Tout en réfléchissant au sort de ces êtres, si doux, si paisibles, si familiers, qui y jouissent d'une juste liberté, tandis que les cruels tyrans du désert y sont renfermés dans d'étroits cachots, Philoménor ne put s'empêcher de me dire: «Me pardonnerez-vous encore une réflexion bien morale, mais bien naturelle? Les tigres, les lions et les panthères nous environnent comme la brebis et la colombe: près de ces animaux féroces, nous écoutons sans terreur leurs affreux rugissemens. Les lois observées dans cette agreste ménagerie ne vous semblent-elles pas celles d'un gouvernement parfait, où la libre sécurité des bons naît précisément du rigoureux esclavage des méchans? Tout en convenant de l'à-propos, et de la justesse de cette espèce d'apologue, l'aspect imposant de la montagne qui conduit au Belvéder, fit promptement oublier au jeune Grec les axiomes et les théories politiques, en faisant éclore une foule d'autres idées.

Chaque pas qu'il faisait réveillait mille souvenirs recueillis dans ses voyages d'Italie: «Que ne puis-je ici, me disait-il, dans ces bois, sur les rampes de ces longues allées et dans les différens détours de ce parc royal, que ne puis-je ici revoir, comme au Jardin des Plantes de Padoue, les bustes de ces hommes utiles qui ont écrit sur l'histoire naturelle!

«Si ma mémoire ne me trompe pas, j'y vis autrefois ceux de Salomon, de Dioscoride, de Prosper Alpin, de Fabius Columna et de Pont Édra; pour moi, je voudrais placer encore sous ces ombrages les statues d'Aristote, de Théophraste, de Pline, de Linné, de Pluche, de Valmont de Bomare, de Buffon, de Jussieu, de Rozier, de Mordant, de Launay, de Dumont-Courset, de Lucas, de Thouin, et successivement des naturalistes qui auraient enrichi la science par leurs découvertes ou leurs théories. Je n'oublierais pas non plus d'admettre dans la société de ces illustres savans, les poëtes qui ont chanté sur la flûte champêtre le bonheur rustique, et tous les charmes de l'agriculture. J'y placerais Théocrite à côté de Virgile; et j'entremêlerais les Rapin, les Gessner, les Racan et les Thomson avec les Delille, les Florian, les Léonard, les Campenon et les Bernardin de Saint-Pierre. Ces bosquets seraient véritablement devenus le Panthéon des amans de la nature.

«Je suis étonné, s'écriait mon ami, je suis étonné que les habiles botanistes qui dirigent les travaux de cet utile établissement n'aient pas couvert davantage ces collines des productions qui leur sont propres, et dérobé à nos yeux cette terre où la mousse croît à peine: je n'y vois ni le millepertuis, ni la pervenche, ni tous ces végétaux indigènes ou exotiques, qui se plaisent si bien sous les ombrages. Dans les sites plus élevés, n'eût-il pas été facile d'acclimater ces plantes méridionales qui bravent impunément les ardeurs du soleil, et croissent pour ainsi dire spontanément au milieu des plus âpres rochers.

«Pour soutenir la montagne, ménager des repos, je voudrais y transporter, y disséminer et faire en quelque sorte sortir à travers les arbustes, des blocs de marbre[23] et de granit tirés de tous les départemens de la France; sans quitter Paris, l'architecte paysagiste nous aurait, comme d'un coup de pinceau, rapproché sur ces collines les richesses des Alpes et des Pyrénées.

«En inscrivant sur chaque bloc le nom, l'espèce, la variété et le pays dont il serait extrait, l'homme le moins lettré qui a déjà trouvé en tout genre, dans cette capitale, tant de moyens d'instruction, pourrait chaque jour, et à toute heure, faire un cours de géologie française. L'originale disposition des jardins de Kew, que j'ai vus en Angleterre, a provoqué cette heureuse idée. Que n'est-il en mon pouvoir de vous inspirer une jalousie très-fondée et très-peu dangereuse à ce sujet? car enfin, vous n'avez pas en France un seul jardin Royal qui, pour l'étendue et la distribution, ressemble à ce lieu délicieux; un seul jardin, où les plantes des quatre parties du monde soient réunies et placées, suivant les sites et les terrains qui leur sont propres. Ah! sous le beau ciel de votre pays, qu'il vous serait pourtant facile de choisir un canton coupé de montagnes, de vallées, de rivières et de ruisseaux, qui pût effacer cette merveille de l'Angleterre!

«Trianon, quoique fort joli, est dessiné sur une trop petite échelle: la Malmaison, si remarquable d'ailleurs par de précieuses plantations, n'a que des eaux factices. L'essai d'un Kew français serait possible, je le présume, à Saint-Ouen, Ermenonville, Morfontaine, Chambord, Rosny ou Rambouillet.»

CHAPITRE XXXVI.