Au dehors même de l'édifice l'entrepreneur avait sagement évité ces dissonances qui résultent quelquefois du mélange des styles. Pour que l'architecture mauresque n'ôtât rien de l'élégance des ordres dorique et corynthien qui régnaient avec tant de pompe et de magnificence dans la principale façade, l'habile architecte avait adroitement dessiné des croisées gothiques, et placé des vitraux sombres et coloriés, à l'extrémité latérale d'un pavillon de l'hôtel. En quittant les appartemens de cette aile, où l'ameublement correspondait si bien avec les constructions extérieures, en avançant dans cette espèce de muséum, on se figurait changer de siècle sans vieillir; on jouissait des trésors transmis par ses ancêtres, sans perdre le fruit des progrès immenses des arts se développant sous les Valois et brillant d'un éclat immortel sous Louis XIV; on les voyait enfin décliner sous la régence, dégénérer sous Louis XV, et reprendre une nouvelle splendeur dans les dernières années de Louis XVI, par l'adoption des formes grecques et l'étude assidue des grands modèles qui, depuis cette époque, ont enfanté tant de chefs-d'œuvre.
C'était là que les brillans cristaux, la nacre, l'acajou, le santal, la malachite, l'or moulu et l'albâtre transparent, reproduits dans toutes les parties de l'ameublement, étaient reflétés avec les velours, les lampas et le brocard, dans des trumeaux éblouissans, et reposaient sur des tapis où les fleurs indigènes ou exotiques trompaient les yeux et semblaient inviter la main à les cueillir; c'était là enfin que les tableaux des Gérard et des Legros, des Girodet et des Hersent, des Lescot et des Bouton, des Granet et des Vandael, des Vernet et des Bertin, des Thomas et des Deharme, des Berré et des Jacquotot, des Saint et des Bergeret disputaient la palme aux Bosio et aux Raggi, aux Dupaty et aux Flatters, et à nos autres Phydias modernes; par le luxe des décors et ses raretés en tout genre, cet hôtel était un véritable palais de fée. Enfin l'orchestre successif de pendules à musique, qui se trouvaient partout, achevait de compléter cette espèce d'enchantement. Depuis qu'on s'était mis à table la politique avait occupé tout le monde, et l'urbanité française avait mis toutes les opinions à l'unisson; on n'en avait pas été plus d'accord; mais, par des égards réciproques, par des concessions mutuelles, on avait paru l'être; la politesse avait réalisé le système des compensations. Jamais les idées de M. Azaïs n'avaient été plus démontrées par le fait. Ainsi les usages d'un monde choisi avaient étouffé la voix d'une contradiction trop prononcée, et opéré ce rare prodige.
On avait su que nous avions assisté à la séance royale pour l'ouverture des chambres. On pria Philoménor d'analyser le discours du Roi, et de répéter les morceaux les plus frappans, que son excellente mémoire avait presque retenus en entier. «Je n'oublierai jamais, dit-il, les paroles de Sa Majesté, où la touchante bonté d'un père s'allie si parfaitement avec la sagesse du législateur et la dignité du monarque. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu saisir ses augustes traits. Je dois, il est vrai, en accuser uniquement le bizarre costume de certaines étrangères[95]. Dans une autre occasion, ajouta-t-il, j'ai conçu de bien flatteuses espérances pour le bonheur de mon pays, puisque «la prudence et le bon accord de toutes les puissances de l'Europe trouveront moyen de satisfaire à ce que la religion, la politique et l'humanité peuvent justement demander[96].» J'aime à le croire, c'est en secondant nos efforts par une protection puissante.»
Philoménor avait à peine achevé, que la conversation se dirigea tout naturellement sur les grands intérêts de sa patrie.
CHAPITRE L.
Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.—Légitimité des Ottomans.—MM. de Bonald, Condorcet.—Bacon.—Les Comnènes.—Droits des Bourbons au trône de Constantinople.—L'intérêt politique et l'intérêt mercantile reconnaissent seuls la légitimité turque.—Mesures du gouvernement anglais relatives aux Sept îles.—Défense de l'Angleterre.—Conquête de l'Inde, facile pour la Russie.—Motifs de l'insurrection grecque.—Les Grecs ne sont point des carbonari.—L'équilibre de l'Europe détruit, peut être aisément rétabli; moyens.—Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'à l'esclavage.—Réclamation de Mme de Valmont à ce sujet.—Peinture du sérail actuel de Constantinople, d'après le fidèle récit d'un des médecins de Sa Hautesse.
La cause des Turcs et des Grecs fut long-temps débattue. Un seul des nombreux convives employa tous ses efforts à prouver que la domination des Ottomans sur la Grèce était légitime. Conséquemment, selon lui, les Hellènes n'étaient qu'une tourbe de factieux et de rebelles. Philoménor se consola facilement des sarcasmes virulens de cet ami du despotisme. Une raison puissante dut y contribuer. Les dames avaient pris le parti de ses compatriotes; toutes, sans exception, s'étaient déclarées en leur faveur. Cependant un suffrage aussi prépondérant ne put arrêter le zèle ou pour mieux dire l'entêtement du patron des Musulmans. M. d'Angloturqui, que semblait excuser son grand âge et l'honneur d'être proche parent de Mme de Valmont, M. d'Angloturqui persista donc à fronder l'opinion générale, et soutint vigoureusement que les souverains de l'Europe devaient appuyer le Grand-Seigneur, d'après le traité de la sainte alliance, qui garantit toute espèce de légitimité. Et, certes, ajouta-t-il, la légitimité du Croissant est bien aussi respectable que celle des autres potentats. Ne vous souvenez-vous plus, Messieurs, qu'en 1451 les Grecs, près de tomber sous le joug de Mahomet, implorèrent le secours des Albanais, chrétiens comme eux, et que, bientôt opprimés par ces prétendus protecteurs, devenus leurs tyrans, ils se trouvèrent trop heureux de se jeter dans les bras du sultan? Avez-vous oublié qu'il y eut alors un pacte entre les Turcs et les Grecs; pacte cimenté par le mariage de Mahomet avec la fille de Démétrius, héritière des Césars? Cette convention n'est-elle pas un traité solennel dans lequel les avantages respectifs des deux parties furent réciproquement convenus et stipulés?» «Quoi! Monsieur, reprit M. d'Ancourt, un mariage, conseillé par la politique, ne fut pas toujours en Europe le gage d'une alliance indissoluble entre un usurpateur et le souverain dont il épousait la fille; et vous voudriez qu'une semblable union enchaînât pour jamais au joug d'un tyran une nation entière?» «Eh! Monsieur, répliqua M. d'Angloturqui, je vous donnerai des raisons bien plus fortes; à la paix de 1716, on vit les premières familles de la Morée négocier avec une activité extrême pour échapper à la domination de Venise, qui réclamait cette presqu'île, et pour obtenir de rentrer sous l'empire des Turcs. Ainsi donc, comme vous le voyez, Monsieur, l'autorité que la Porte exerce sur les Grecs fut absolument fondée sur le propre consentement de la nation asservie et sur sa volonté clairement exprimée.» «Dites plutôt, répondit M. de Pontac, sur la plus dure nécessité. À ces deux époques, les Grecs se trouvèrent réellement dans la position d'un malheureux qui, harcelé par deux voleurs, livre sa bourse à la discrétion de celui qui lui paraît le plus débonnaire; oui, Monsieur, dans la véritable situation de cet infortuné voyageur, qui, arrêté au fond d'une forêt, par deux brigands, livre son or et sa personne à Mandrin[97] pour échapper à Cartouche.»
«Mauvais subterfuge! escobarderie pure! reprit M. d'Angloturqui. Je suis fâché de vous le dire; mais la légitimité ottomane en existe-t-elle moins, en supposant même qu'elle ne se soit établie que par la force!»
«Comme vous, M. d'Angloturqui, je respecte la légitimité, répliqua le président de Pontac; mais la tyrannie la plus insensée, la plus cruelle, la plus atroce, la plus barbare, la plus immorale, aurait-elle en Europe une légitimité invulnérable? y aurait-elle une inviolabilité sacrée? Et comme l'a fort bien dit un de nos plus célèbres écrivains, qui ne doit pas vous être suspect, M. de Bonald: «Il y a une autre légitimité, la plus sainte de toutes, celle de la raison et de la vérité. Toute société qui, par la faute de ses lois, ne peut pas conduire les hommes à leur perfection morale, toute société qui, comme celle des Turcs, condamne ses peuples à une immuable stupidité, c'est Condorcet qui l'a dit, toute société où les lois sont contraires à la nature de l'homme et de la société, où la religion est absurde, où les pratiques sont barbares ou licencieuses, n'est pas une société légitime, puisqu'elle n'est pas conforme aux volontés du père et de l'auteur de toute société. Bacon a fait un traité exprès, de Bello sacro, pour prouver que les puissances chrétiennes pouvaient ou devaient faire la guerre aux Turcs, qu'il appelle un peuple ex lex, hors de la loi des nations.»
«La véritable légitimité, reprit Philoménor, n'existe réellement que dans la famille des Comnènes[98], ou même dans celle des Bourbons, à qui le dernier rejeton des Césars de Bysance légua ses imprescriptibles droits; mais, hélas! les Comnènes sont naturalisés Français; cette seconde qualité, ajoutée au plus recommandable de tous les droits, ne sera-t-elle point pour l'Angleterre un titre d'exclusion? Et les chefs du pouvoir exécutif qui gouvernent la Grande-Bretagne, cette terre qui produisit l'immortel Bacon, persisteront-ils à rejeter ces sages principes?»