«Qui ne sait, répliqua le président, comme l'a si bien indiqué l'auteur que j'ai déjà cité, que deux motifs, l'un mercantile, l'autre politique, se cachent derrière ce scrupule de légitimité?» «Tous les raisonnemens de Bacon et du législateur français, que vous citez, Monsieur, sont si fondés, reprit Philoménor, qu'il n'y a jamais eu d'autre transaction positive entre le peuple conquérant et la nation asservie, que celle qui s'écrit avec la pointe du cimeterre; il n'a jamais existé de fusion réelle des vainqueurs et des vaincus, comme à la Chine, lorsqu'elle a subi le joug des Tartares.» «Comme dans les Gaules encore, ajoutai-je, après la conquête des Romains, et plus tard, après les différentes invasions des Normands, où, peu à peu, les nuances étrangères et provinciales s'effacèrent, et, de nos jours, se confondirent, pour ne faire qu'un seul peuple de Français, ayant les mêmes habitudes et les mêmes lois.»

«Qu'est-ce donc que cela prouve? s'écria de nouveau M. d'Angloturqui? Aussi, les Anglais, ce peuple philosophe, ce peuple qui respecte si scrupuleusement les lois existantes, s'est formellement déclaré pour soutenir le Grand-Seigneur; et en cela ils ont agi très-sensément. Votre M. de Bonald a-t-il prévu toutes les conséquences qui découlent naturellement de ses principes, et le contre-coup qu'en pourraient recevoir les légitimités de la Chine, de l'Indostan et de l'Afrique? Cet aperçu vrai doit vous prouver que les Anglais ont pris le parti le plus sage et le plus juste.»

Philoménor, qui avait appris depuis long-temps qu'un bill de la Grande-Bretagne défendait aux Anglo-Ioniens d'amener aucun secours à leurs compatriotes, regardait les contrevenans comme pirates, empêchait même le remboursement des sommes d'argent qui leur étaient dues, enjoignait d'aider les Turcs, d'avertir les pachas des manœuvres des indépendans; instruit d'ailleurs que ces mesures n'étaient pas seulement comminatoires, mais qu'elles recevaient leur exécution; que l'on incarcérait à Zante les jeunes gens qui voulaient rejoindre les insurgés de la Grèce; qu'on les y mettait dans des cages de fer[99]; qu'on y séquestrait les armes et les munitions expédiées d'Italie; que les Anglais avaient fourni des secours considérables aux Turcs[100], transporté leurs troupes et dirigé leurs plans de campagnes[101]; qu'ils avaient rejeté sans pitié des Céphaloniens qui, blessés dans la guerre du Péloponèse[102], venaient se faire guérir dans leurs familles; qu'après la prise de Corynthe, sir Maitland, lui-même, avait signifié l'ordre du plus prompt départ aux malheureux habitans de cette ville, lorsqu'ils s'empressaient de se réfugier dans les îles Ioniennes pour se soustraire à la fureur ottomane; Philoménor, dis-je, eut assez de force pour maîtriser l'indignation que lui avaient inspirée les dernières paroles de M. d'Angloturqui; il se contenta de répliquer avec fermeté, que des mesures qui blessaient autant le droit des gens ne pouvaient être dictées que par l'intérêt le plus personnel. Les Anglais, ajouta-t-il, ce peuple civilisé et régi par des lois constitutionnelles, ne serait certainement pas le partisan et l'allié du sultan, s'il ne craignait de voir un jour contre-balancer sa puissance par les flottes de la Grèce, de la Russie et des Etats-Unis[103]; et de se voir arracher ses plus riches possessions dans les Grandes-Indes.

«Supposons, s'écria M. d'Angloturqui, que vos présomptions soient fondées, les Anglais auraient-ils tort? Je plains les malheurs des Grecs, ajouta-t-il en regardant Philoménor; mais, quoi! parce qu'il plaît à une poignée d'imprudens séditieux de devenir indépendans, soit sous l'étendard d'Ali ou la bannière de la Croix, peu m'importe, et surtout de jeter les fondemens d'une marine rivale, vous voudriez, Monsieur, que l'Angleterre fût exposée à perdre subitement un territoire habité par plus de quarante millions d'hommes; cet immense continent, dont la souveraineté lui fut acquise par la politique la plus raffinée, et au prix de tant de sang, de sacrifices et de trésors; oubliez-vous, Monsieur, combien l'Europe a d'obligations à cette puissance? Oubliez-vous les sommes énormes que cette grande et généreuse nation a prodiguées pour soudoyer toutes les coalitions formées en faveur de la bonne cause? Ce seul motif devrait vous faire prendre parti contre les ennemis de sa gloire et de sa prospérité. Allez, Monsieur, il y a de l'ingratitude dans les reproches que vous adressez à ce gouvernement; oui, de l'ingratitude, c'est le mot propre.» «Vous nous persifflez, M. d'Angloturqui, avec une grâce infinie, répliqua le président de Pontac. Cependant la plaisanterie doit paraître un peu forte: l'Angleterre, dans ses prodigalités, n'aurait-elle écouté que les intérêts des autres? aurait-elle, par hasard, négligé les siens? Les faits parlent ici: Malte[104], les îles Ioniennes, le Cap de Bonne-Espérance, l'Île-de-France et Candie me dispensent d'entrer dans de nouveaux développemens; au surplus, Monsieur, il faudra bien, peut-être, que l'Angleterre se résigne un jour à la perte inévitable du continent indien[105], s'il plaisait aussi à la Russie de rendre à l'Indoustan ses vrais souverains; oui, Monsieur, ses souverains légitimes, et surtout de le vouloir avec persévérance. Une pareille entreprise, qui n'était pour nous que le rêve le plus fatal, serait la chose du monde la plus facile pour cette puissance; il ne s'agirait que d'être bien d'accord avec la Perse; mais alors, pour consolider cette révolution, il faudrait y porter nécessairement les lumières de notre civilisation et de notre culte déjà répandu dans ces climats; car sans ce double bienfait, qui serait offert à ces peuples sans contrainte, ce serait faire sortir ces nations d'un gouffre affreux, pour les faire retomber dans un autre tout aussi redoutable, et y semer de nouveau les germes pestilentiels du despotisme et de la superstition musulmane, que tous les amis de l'humanité désirent extirper d'Europe.» «Admirables projets! reprit ironiquement M. d'Angloturqui; je crois néanmoins qu'ils seront long-temps ajournés par l'amour de la paix et la crainte de verser le sang humain, principes que semblent professer, dans ce moment, les monarques alliés; et puis, Monsieur, vous devez sentir que le peuple conquérant n'abandonnerait jamais ces belles contrées sans y avoir été forcé par la lutte la plus violente et la plus opiniâtre. Je ne puis enfin vous dissimuler ma surprise en vous voyant prendre si chaudement la défense de ces rebelles. Il semble que vous ignoriez que leur révolte a été secrètement combinée avec les troubles de Naples et du Piémont, et qu'elle a été véritablement excitée et payée par tous les carbonari d'Espagne, de France et d'Italie; cela est indubitable; et, je vous le demande, l'émancipation de ce peuple, dont le principe découlerait d'une source aussi impure, peut-elle être, aux yeux d'un homme d'honneur tel que vous, excusable et légitime? Plaignons, comme je vous l'ai dit, les malheureuses victimes de la levée de bouclier d'Ulysséus et de l'équipée d'Ypsilanti. Sur ce sujet, je suis d'accord avec vous; cependant vous me permettrez de vous faire observer, en dernière analyse, que cette insurrection, fût-elle juste en soi, est souverainement intempestive: il fallait attendre un meilleur sort d'événemens imprévus.» «Vous tranchez la question bien à votre aise, M. d'Angloturqui, répliqua vivement Philoménor. Je le conçois, la patience est une vertu facile à pratiquer, quand on vit, comme vous, sous des lois qui protègent également la vie, les biens, la sûreté, et tous les justes droits de l'homme en société; mais si, comme les malheureux Grecs, vous eussiez gémi pendant des siècles sous un joug de fer; si vous étiez sans cesse exposé aux avanies, aux massacres; si vos propriétés privées, publiques et religieuses étaient perpétuellement violées, ravagées et détruites, alors je vous verrais, j'en suis bien sûr, tenir un autre langage; et puis, où sont les preuves de tant d'assertions hasardées? On a fait passer des armes, des munitions et des sommes d'argent aux Grecs: pourquoi calomnier des cœurs honnêtes et sensibles qui se sont attendris sur de si touchantes infortunes? Vous parlez de carbonari, lorsqu'il est positif qu'ils ont été invités d'aller chercher fortune ailleurs, sitôt qu'ils ont voulu s'impatroniser dans l'administration[106]. Croyez-vous que les hommes les plus respectables de notre nation, nos patriarches, nos cénobites, nos propriétaires et nos négocians, puissent être les amis et les propagateurs de l'anarchie? Qu'y auraient-ils à gagner?» «Eh! Monsieur, reprit M. d'Angloturqui, si la Porte succombe, nous ne connaissons point les résultats d'une pareille catastrophe, et peut-être l'équilibre de l'Europe est rompu.» «Rassurez-vous, M. d'Angloturqui, les Grecs, en brisant leurs fers, savent trop bien que, sans une juste liberté, limitée par la modération et la sagesse, aucune constitution humaine n'est bonne, solide et durable; et ils ont, je vous le proteste, le projet bien formel de baser leurs institutions politiques uniquement sur la justice, et de se soumettre pour jamais au joug d'équitables lois, aussitôt que la victoire aura permis à nos Solon modernes de les dicter[107].»

«Si vous éliminez la Sublime-Porte des puissances de l'Europe, où se trouve la garantie de cet équilibre essentiel, nécessaire, que je réclame, ne cessait de s'écrier M. d'Angloturqui? le nom de la Grèce libre serait (comme l'a dit un publiciste profond), une note nouvelle dans la gamme politique de l'Europe, et qui en troublerait l'harmonie. À présent la Grèce est une nullité attachée à cette grande masse d'inertie, qui, sous le nom d'empire Ottoman, sépare l'Asie de l'Europe.» «Vous conviendrez, au moins, avec moi, reprit M. de Clinville, vous conviendrez que cet équilibre est déjà très-sérieusement ébranlé par la loi de la nécessité; je veux dire, par l'insurrection des Grecs, qui paraît s'accroître et s'affermir de jour en jour; mais, si cet équilibre est rompu, n'existerait-il aucun moyen de le rétablir par des compensations favorables à toutes les puissances du continent? Que diriez vous, monsieur d'Angloturqui, si par l'influence de l'empereur Alexandre[108] les résultats infaillibles, inévitables, de la première guerre que la France aurait à soutenir avec ses voisins, étaient le fruit d'arrangemens pacifiques, sans que, pour les obtenir, une goutte de sang Français eût été versée sur nos frontières? Que diriez-vous si la Belgique, les bords du Rhin et la Savoie rentraient sous la domination française, au moment où le roi d'Hollande et le roi de Sardaigne trouveraient, pour les pays qu'ils nous auraient cédés, de suffisantes indemnités, des indemnités beaucoup plus avantageuses pour leurs intérêts; le premier, dans les possessions occidentales de la Prusse, et le second dans le Milanais; tandis que l'Autriche et la Russie, en indemnisant la Prusse par le Hanovre et des extensions de territoire en Pologne, se partageraient l'empire du Croissant. Pour rendre même cette balance des puissances plus solide, on accorderait quelques îles de l'Archipel à la France.» «Et l'Angleterre, s'écria M. d'Angloturqui, pâlissant de colère, l'Angleterre, que gagnera-t-elle à ce beau partage?» «Tout ce qu'elle a su prendre et garder, répliqua M. de Clinville; et vous conviendrez avec moi qu'elle n'aura pas lieu de se plaindre du lot qui lui est adjugé.»

«Méditez mon plan, monsieur d'Angloturqui, ajouta M. de Clinville, et vous verrez que par ces concessions réciproques, l'équilibre serait parfaitement rétabli.» «Oui, si cela était possible, répliqua M. d'Angloturqui; toutefois, en écoutant vos projets, je ne savais, à vous parler franchement, si vous étiez bien éveillé. Supposons qu'on assiste les Grecs; «ils n'ont pas les ressources nécessaires pour être indépendans sous aucune forme de gouvernement», c'est le sentiment des meilleurs publicistes anglais.» «Qu'en savent-ils? s'écria Mme de Valmont. L'expérience et le temps seuls nous l'apprendront. Et puis comment peut-on mépriser, sans preuves, un peuple si malheureux? et, surtout, défendre ces Turcs, dont le sot orgueil et le mépris pour les autres nations les empêche d'apprécier à leur juste valeur notre civilisation? Il est incroyable, et je ne puis m'empêcher de le faire observer à M. d'Angloturqui, il est incroyable qu'on se montre aussi partisan de ces barbares, qui font assez peu de cas de notre sexe, pour le placer au niveau de la brute, ou plutôt qui osent nous assimiler à des machines organisées et très-essentiellement obéissantes.» «Ne vous y trompez pas, Madame, répondit M. d'Angloturqui, les odalisques sont fort heureuses; elles ne connaissent pas, il est vrai, cette liberté grande dont souvent, permettez-moi de vous le dire, certaines femmes abusent un peu trop chez nous; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:

On ne peut désirer ce qu'on ne connaît pas.

«Aussi ce prétendu bonheur s'éclipse-t-il promptement, répliqua la présidente, lorsque ces infortunées viennent à connaître les mœurs et les usages de l'Europe; et je dois au plus singulier hasard de m'en être convaincue moi-même; car, vous le savez, Mesdames, je suis née à Constantinople, que j'ai quitté fort jeune. Répandue de bonne heure dans la société la plus distinguée de cette capitale, j'ai vu bien des choses qui ont échappé à beaucoup d'autres; la connaissance approfondie que j'avais du turc et des autres idiomes étrangers, m'avait mise en relation intime avec les femmes des ambassadeurs près la Porte, dont j'avais acquis la confiance et l'amitié. Ces dames sont ordinairement très-instruites, mais très-rarement versées dans les langues orientales; presque toujours je leur servais de truchement; et, sous ce rapport, devenue pour elles une confidente nécessaire, j'étais de tous leurs plaisirs. Peu de temps donc après la retraite des Français de l'Égypte, époque où le divan, ivre de joie, ne savait rien refuser à l'Angleterre[109], un des amiraux de cette nation, dont la flotte avait mouillé près des Dardanelles, témoigna le désir de visiter la maison de campagne du capitan pacha; ce qui lui fut à l'instant accordé. Non-seulement cet Anglais obtint la permission de s'y rendre avec son état-major, mais encore d'y conduire les dames qu'il lui plairait d'inviter. Pour ce jour, on séquestra toutes les femmes du pacha dans une galerie d'où, sans être aperçues, elles pouvaient jouir de ce spectacle à travers des voiles transparens. Je fus engagée à cette fête avec plusieurs de mes amies, et nous eûmes la rare faveur de communiquer avec les odalisques, et même de leur parler pendant que l'amiral et ses officiers parcouraient les appartemens et se promenaient dans les jardins. À l'aspect de ces militaires, presque tous bien faits, d'une belle figure, et dont l'uniforme élégant relevait encore la bonne mine, ces beautés asiatiques étaient hors d'elles-mêmes; toutes voulaient considérer de plus près ces jeunes guerriers, dont la vue seule les transportait de plaisir et d'admiration. Les gardiens du harem eurent toutes les peines du monde à les retenir; leur vigoureuse résistance fut même punie d'une manière assez plaisante par les odalisques, qui les accablèrent de coups, et leur prodiguèrent tous les outrages que peuvent inspirer la colère, le mépris et le désespoir. «Eh quoi! nous dirent-elles, quand elles furent un peu calmées, il vous est donc permis de vivre, de vous trouver sans cesse, de causer sans obstacle avec vos frères, vos amans, vos époux! Oh! que votre sort est différent du nôtre! Que votre bonheur est digne d'envie!»

«Mais, Madame, reprit M. d'Angloturqui, ce fait isolé ne détruit point mon assertion; c'est une occasion qui ne se présentera peut-être pas une fois en dix siècles.» «Soit, répondit Mme de Valmont; je veux être d'accord avec vous sur ce point; néanmoins, devez-vous persister à les croire heureuses? Quelle triste situation que celle de ces pauvres créatures! être presque continuellement enfermées dans une espèce de donjon qu'on appelle sérail! être toujours assises sur des tapis, y perdre l'usage de marcher! prendre chaque jour des bains de vapeur qui vous préparent une vieillesse douloureuse et anticipée! ne songer qu'à sa toilette, poudrer ses cheveux en rouge, arquer ses sourcils, teindre ses ongles, et, malgré ces soins recherchés, négliger une propreté de rigueur! Le croiriez-vous, Mesdames, si un médecin récemment arrivé de Constantinople ne me l'avait assuré, elles ont des dents affreuses! et cette négligence est d'autant plus étonnante, qu'elles épuisent chaque jour tous les moyens de plaire, et pour qui, grands dieux! pour un maître capricieux, tyran fantasque et barbare, qui vous fait garder par cent geoliers affreux, qui, pour la plus petite erreur, la moindre fragilité, que vous dirai-je, un soupçon d'intelligence avec quelque jeune icoglan, vous envoie à l'instant même le fatal cordon; ou, sans autre forme de procès, vous fait jeter, bien et dûment empaquetées, au fond de la mer!» «Rien n'est malheureusement plus vrai, s'écria la présidente: quel événement me rappelez-vous? À la mort de Sélim, plus de cinq mille odalisques furent égorgées; et jamais peut-être je n'entendis des gémissemens plus profonds, des cris plus horribles, plus épouvantables. Cet affreux événement, suite d'une catastrophe politique, n'est pas le seul que ma mémoire se rappelle. Après de longs malheurs, le fils d'un émigré français s'était réfugié à Constantinople; pour s'assurer dans cette capitale des moyens d'existence, il se livra à des spéculations de commerce. Avec les débris d'une fortune jadis immense, il fit venir de Paris une prodigieuse quantité d'objets de luxe ou de fantaisie, et ouvrit des magasins très-brillans dans le faubourg de Péra; son établissement fit bruit jusque dans le sérail, et piqua même la curiosité des sultanes. Une d'elles s'y étant fait conduire[110], fut singulièrement frappée de la beauté et des grâces du jeune émigré, et en devint subitement éprise. Tout en ayant l'air de s'occuper des curiosités qui lui étaient offertes, tout en mettant de côté les objets dont elle avait fait choix, elle lui déclara naïvement la passion violente qu'elle ressentait pour lui, le pressa de la suivre et lui en indiqua les moyens.

Malheureusement, l'infortuné Français fut assez imprudent, pour céder aux instances de la favorite; déguisé sous des habits de femme, il parvint à pénétrer jusque dans l'intérieur le plus secret du harem du Grand-Seigneur. Bientôt après on découvrit cette intrigue, et le châtiment le plus terrible fut le prix de la témérité de ce jeune audacieux. Saisi, garotté, torturé, cousu dans un sac, les noirs le précipitèrent dans le Bosphore, et sa complice eut une fin aussi tragique.» «Je sais, reprit Mme de Valmont, qu'il y a des compensations à ces petits désagrémens de leur état; souvent on jette un filet d'or sur leur captivité et sur les dangers qui les environnent; je sais qu'on les couvre de tissus précieux; qu'on prodigue, dans leur parure, des diamans sans nombre, les perles de l'Inde et les pierreries de toutes nuances; je sais qu'on leur permet la broderie, la musique[111], et l'usage des parfums les plus exquis. Quelquefois elles assistent à des ballets qu'on dit insipides. Elles ont encore le privilége de se promener sur le Bosphore, dans des gondoles dont les voiles de pourpre les dérobent aux profanes regards; je sais tout cela; mais d'aussi faibles avantages dédommageront-ils une femme d'esprit qui pense, qui réfléchit et qui raisonne? Et j'aime à le croire, sur cinq cents femmes, toutes ne sont pas des automates.