«Je ne crois point au bonheur sans la sûreté individuelle, sans une juste liberté, dont les bornes sont fixées par la conscience intime et de sages lois; je n'y crois qu'autant qu'il m'est permis à toute heure, à tout moment, d'exercer pleinement les facultés de mon âme, et d'en suivre, sans contrainte, les inclinations, les désirs et les volontés. Comparez, M. d'Angloturqui, comparez notre sort avec celui de ces infortunées victimes d'un sultan! Cette triste et monotone magnificence, ces plaisirs goutés sous les verroux de l'esclavage, ne pourront jamais balancer notre genre de vie de Paris, le charme de nos sociétés, de nos conversations, de nos dîners, de nos bals, de nos concerts, de nos fêtes, de nos spectacles, de tous les genres de félicité que nous procurent notre philosophie, nos arts et l'étude de la nature, si négligée dans ces climats, et dont personne ne sait mieux que les femmes de France apprécier les trésors et les bienfaits? Pour moi, je regarde Démétrius, Ypsilanti et ses compagnons d'armes comme des héros, s'ils réussissent à rendre à notre sexe la dignité qui lui est due; s'ils portent un dernier coup à l'hydre cruel de la superstition musulmane. Je voudrais être assez près de la Grèce pour déposer sur leurs fronts les couronnes immortelles que l'équitable postérité a décernées à leurs aïeux dans les plaines de Marathon et de Salamine.»
CHAPITRE LI.
Reproches peu fondés faits aux Grecs anciens, et réplique décisive à ce sujet.—Comparaison entre les arts de l'Égypte et ceux de la Grèce.—Les Grecs modernes ne sont point étrangers aux connaissances utiles, aux sciences et aux lettres.—De leur littérature.—Cause de l'insurrection de la Grèce.—Avantages dont ils jouissaient avant la révolution.—Nouvelle accusation relative à leurs privilèges.—Leur défense.—Ali.
«Voilà du fanatisme, Madame, s'écria M. d'Angloturqui; votre tableau des mœurs turques est beaucoup trop chargé, et c'est une grande erreur de croire que les Grecs d'aujourd'hui puissent jamais ressembler à leurs ancêtres.» «Ils cherchent toutefois à marcher sur leurs traces, dit Philoménor: oui, Monsieur, l'histoire de leurs pères est gravée dans leur cœur. Leur situation présente la rappelle sans cesse à leur mémoire; ah! croyez-moi, sans cesse elle élève leurs âmes; et si de nobles pensées inspirent et développent les talens, les Grecs deviendront bientôt capables d'imiter les arts de leurs aïeux dans la paix et leur héroïsme dans la guerre. Mais, hélas! comme si les souffrances de ma malheureuse nation n'étaient pas assez grandes, il faut qu'elle ait encore d'autres sujets de douleur! Oubliant que c'est à la Grèce qu'ils doivent les connaissances dont ils s'enorgueillissent, des Européens ingrats la considèrent comme une peuplade de barbares. Ce reproche est si injuste, si cruel, qu'il importe de le faire cesser.» «Quoique le jeune Grec, notre aimable convive, répliqua M. d'Angloturqui, soit la preuve de tout ce qu'il avance, je crois, sans me tromper, qu'il est une très-brillante exception parmi ses compatriotes. On se fait, Messieurs, une bien trompeuse illusion sur ce peuple, ajouta-t-il; les talens et les services des anciens Grecs ne sont pas, à beaucoup près, aussi grands qu'on le pense. Je tiens cette opinion de ma feuille anglaise favorite, The Courrier. C'est aux Chaldéens, aux Égyptiens, et non pas aux Grecs, que les hommes véritablement instruits doivent faire remonter l'encens de leur reconnaissance; les Grecs n'ont fait que polir et orner les dons qu'ils ont reçu des enfans du Nil.»
«Si vous ne parliez que des dogmes religieux, répliqua le président de Pontac, de philosophie, de sciences exactes, de principes d'astronomie, de géographie, d'architecture colossale, de régime diététique et de système agricole, je serais presque d'accord avec vous. Mais songez donc, mon cher d'Angloturqui, que les Grecs ont changé en or pur le plomb vil de l'Égypte. Ce peuple ne connut que le gigantesque, et s'arrêta; il agit comme un ouvrier qui se contente de dégrossir des blocs grossiers. L'art, chez lui, demeura toujours imparfait; et, comme l'a fort bien dit Voltaire:
«On a beau se récrier sur la beauté des anciens ouvrages égyptiens, ceux qui nous sont restés sont des masses informes. Il a fallu que les Grecs enseignassent aux Égyptiens la sculpture. Il n'y a jamais eu en Égypte aucun bon ouvrage que de la main des Grecs[112].»
«Les Grecs, au contraire, connurent les justes proportions; ils n'allèrent pas au-delà, et imprimèrent à leurs ouvrages le sceau de la perfection. Il semble que les arts chez ces deux nations aient été influencés par le climat, et qu'ils en aient pris le caractère. En Égypte, ils ont la sombre majesté d'un désert sans bornes; en Grèce, ils ont le riant aspect des délicieuses vallées de l'Attique et de l'Arcadie. Mais jusqu'au moment où l'on puisse me montrer les poèmes épiques, érotiques et scéniques composés par les Égyptiens, jusqu'au jour où l'on m'ait fait entendre les harangues de leurs grands orateurs antérieurs à Isocrate et à Démosthènes, on me permettra de conserver quelque gratitude pour cet aimable peuple à qui nous devons tant d'admirables chefs-d'œuvre.»
«Je dois des remercîmens à monsieur le président, reprit Philoménor; il me permettra de répondre à un reproche fait par M. d'Angloturqui, qui semble nous regarder comme une peuplade de sauvages. «Sachez donc qu'avant les déplorables événemens qui ont livré les Grecs à la fureur de leurs bourreaux, il y avait dans toutes les villes de la Grèce des écoles suivies par de nombreux élèves que dirigeaient des professeurs qui, pour le savoir, n'auraient pas craint le parallèle avec les vôtres. Celle de Kidonia, ville en grande partie peuplée de Moraïtes, se distinguait par la supériorité de l'enseignement; et son premier professeur, Benjamin de Lesbos, était un ancien élève de votre école polytechnique. À Bucharest surtout on voyait fleurir de la manière la plus brillante l'étude des belles-lettres. Les écoles de Laonina, de Jassy, de Chio, de Constantinople, du Mont-Athos, n'étaient pas moins florissantes; les élèves y affluaient en foule de toutes ces provinces. Il serait beaucoup trop long de vous détailler ici tous les écrivains de la Grèce moderne, qui se sont occupés avec de grands succès des sciences philosophiques, des sciences exactes, de la géographie, de la grammaire, de la haute littérature et de la poésie[113].»
«Et qui tolérait, répliqua M. d'Angloturqui, ces académies, ces colléges, ces réunions de littérateurs, et la propagation en tout genre de ces foyers d'instruction? N'était-ce pas ces Turcs contre lesquels vos concitoyens se sont révoltés?» «Aussi, répondit Philoménor, les Grecs ne se sont-ils insurgés que lorsqu'on eut décidé à Constantinople de supprimer dans tout l'empire ottoman les établissemens grecs d'instruction qu'on avait formés avec beaucoup de peine, et de remettre en activité toutes les dispositions sévères du Coran contre les infidèles, lesquelles étaient hors d'usage, pour arrêter d'un seul coup tout ce qui pouvait contribuer à éclairer la nation, et amener sa délivrance.» (Journal des Débats du 24 novembre, 1821.)
«Soit, répliqua M. d'Angloturqui, mais n'est-ce pas encore au Grand Seigneur à qui vous deviez incontestablement la prospérité de votre marine et des traités qui la favorisaient? Vous ne payez à votre souverain que de légers impôts, souvent nuls par la protection des sultanes. Allez, Monsieur, vos Grecs ne sont que des rebelles insensibles à tant de bienfaits.»