«Avant de les condamner aussi sévèrement, M. d'Angloturqui, répondit le jeune Grec, permettez-moi de vous demander si les effets de cette protection éclatante n'étaient pas cent fois anéantis par le pouvoir arbitraire et l'insatiable avarice des pachas? Souvenez-vous d'Ali, ce tyran classique devant lequel on ne s'élève que par de l'or et des crimes[114]. Vous n'exigerez pas, sans doute, que je déroule à vos yeux l'affreux tableau de son épouvantable gouvernement; et vous serez forcé de l'avouer avec moi, les immenses faveurs que vous vantez ne nous ont pas préservés des avanies, des rapines en tout genre, des tortures les plus affreuses, des rapts, des massacres qui réduisaient à l'état le plus misérable nos villes et nos campagnes. Qui l'ignore? aucun Grec n'était sûr de sa vie: on cachait sa fortune; nul n'osait améliorer ses propriétés, puisque les concussions et les déprédations étaient toujours en proportion avec la richesse présumée, et les progrès croissans d'une florissante culture.»
M. d'Angloturqui se disposait à répliquer ou plutôt à ressasser avec l'opiniâtreté et l'entêtement d'un esprit faux, des paradoxes cent fois complètement réfutés. «Vous les calomniez ces bons Turcs, s'écriait-il, ces Turcs d'une probité si sévère, d'une humanité si prévoyante; leur ôterez-vous, comme puissance, le droit de punir des coupables?»
«Je crois avoir assez justifié les Grecs, reprit M. de Pontac, pour que vous ne puissiez les regarder comme des criminels. Quant à l'humanité des Turcs[115], on vous dispensera d'en faire l'éloge; à moins que vous ne veuillez parler du rare trait de clémence du sultan régnant, qui, forcé par les janissaires de faire trancher la tête au plus fidèle de ses favoris, daigna commuer, toutefois après sa mort, une partie de la peine, c'est-à-dire, que par ordre de sa hautesse, la tête de visir fut publiquement exposée dans un plat d'argent, au lieu d'être suspendue, comme celle du vulgaire des condamnés, à la porte du sérail.»
CHAPITRE LII.
La politique échauffe de plus en plus les têtes.—Mme de Valmont interrompt brusquement la conversation.—Abus dans les spectacles.—Déclamation.—Costumes, décorations, jeux de scène.—Le Kain.—Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir lieu pour la comédie.—Outrage sacrilège, fait impunément par les acteurs, aux pièces de nos grands maîtres.—Contre-sens complet dans certaines représentations.—Concerts spirituels, devenus avec les courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.—Obligation à imposer à MM. les comédiens du Roi.—Invraisemblances notables sur la scène.—Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.—Mlle Mars.—Joanny.—Mlle Duchesnois.—Mlle Georges.—Absence de la musique aux représentations extraordinaires.—Répertoire musical.—Abus difficiles à faire disparaître et pourquoi.—Moyens d'y remédier.—Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux auteurs, aux acteurs, et au public.—Mot de Francklin.
«Quel excès d'indulgence! ajouta le jeune d'Ancourt.» Ces derniers mots prononcés avec l'accent d'une piquante ironie, avaient singulièrement irrité M. d'Angloturqui. Les têtes s'échauffaient de plus en plus en buvant le Bordeaux, le Clos-Vougeot et l'Aï. Mme de Valmont, qui s'en aperçut, craignit, non sans raison, que la différence d'opinions n'eût des suites sérieuses, et que d'une discussion paisible on n'en vînt à des personnalités.
Au moment donc où le Champagne rosé, en sautant au plafond et en pétillant dans le cristal, semblait délier toutes les langues et donner de la hardiesse aux plus timides, madame de Valmont changea brusquement le sujet de la conversation; fâchée que son joli Grec eût éprouvé une contradiction aussi déplacée de la part de M. d'Angloturqui, elle lui demanda, de l'air le plus gracieux, ce qu'il pensait des grands spectacles de Paris. «Je m'y suis beaucoup amusé, Madame, répondit-il; je les aimerais pourtant davantage si l'on se décidait, une bonne fois, à réformer les nombreux abus qui les déparent.» «Oh! que je pense bien comme vous! s'écria le chevalier de Clinville, qui vieilli dans les balcons de la Comédie française, joignait à un goût sévère, l'esprit le plus juste et le plus exercé par une longue expérience. Il avait vu, dans son extrême jeunesse, les Lekain, les Brizard, les Larive, les Préville et les Molé, les Clairon et les Dumesnil, les Comtat, les Devienne et les Dorigny. C'était là ses points de comparaison ordinaires, et personne ne connaissait mieux que lui les traditions du théâtre. «Vous le savez, Madame, ajoutait M. le chevalier de Clinville, depuis trente ans je n'ai cessé d'y dénoncer les abus et de présenter mes plans de réforme. Que voulez-vous! on ne m'a pas écouté; je les ai conservés dans mon portefeuille. Peut-être un jour ressembleront-ils à ces pâtés d'Amiens, qui ne sont bons que lorsqu'ils sont froids.» «Cette idée peut être très-juste, reprit d'Ancourt; je crois, comme Philoménor, que c'est aux abus qu'on songe à réformer, dit-on, si je suis bien informé, que l'on doit attribuer le désert du Théâtre français; désert qui s'est fait remarquer l'été dernier. Talma, Damas, Mlles Mars, Leverd, Duchesnois, avaient terminé leurs caravanes; et, sur ma parole, je me suis trouvé très à l'aise à leurs représentations; à peine me suis-je aperçu que l'on était encore dans la canicule; tandis qu'on étouffait au Gymnase et aux Variétés, et qu'un Corisandre[116] y était absolument indispensable. Me croirez-vous? je n'ai pas eu même une seule fois l'occasion de m'en servir au théâtre de la rue Richelieu.» «Encore moins sans doute au Vaudeville, dont j'ai regretté bien sincèrement l'abandon, reprit Mme de Valmont. C'était mon théâtre favori. Quant aux Français, s'ils ont été aussi complétement délaissés, comme l'a fort bien remarqué notre jeune Grec, ils ne doivent en accuser que leur négligence dans la déclamation, les costumes, les décorations et les jeux de la scène; ces abus, il est vrai, sont consacrés par le temps; mais très-ordinairement les acteurs n'en sont pas moins avertis par l'auteur de la pièce représentée, qui semble les censurer lui-même dans la composition de son poëme. Je vais, Messieurs, vous en donner un exemple frappant, s'il est vrai que, pour compléter l'illusion théâtrale, tout doit être en rapport avec les modes, les usages, et surtout les mœurs des personnages qui sont mis en scène.
Le théâtre, avant tout, veut de la vérité[117].
a dit un de nos meilleurs poètes.
«Pourquoi donner au Misantrope de Molière la poudre, la bourse et les ailes de pigeon du siècle de Louis XV, et ne pas vêtir ce censeur austère de ses contemporains, comme pouvait l'être la jeune noblesse du siècle de Louis XIV? Ces cheveux naturellement bouclés, cet habit orné de rubans[118], cette cravate de dentelle lui conviendraient beaucoup mieux; au moins tout cadrerait avec la vraisemblance. On peut se souvenir du bel effet que produisent ces costumes pittoresques dans quelques pièces, soit à Feydeau, soit au Vaudeville, et dernièrement même au Théâtre Français, dans les Précieuses ridicules et le Marquis de Pomenars. Indépendamment du vif intérêt, continua Mme de Valmont, de la variété piquante, et surtout de la vérité de situation, que produisent ces costumes différens, plus d'une actrice gagnerait à prendre le corset de brocard, orné de perles et de diamans, dont se servait la belle des belles, suivant l'énergique expression de madame de Sévigné, et troquerait avec avantage ces maigres fourreaux anglais contre ces robes amples, majestueuses et traînantes des Montespan et des Lavallière. Plus d'une coquette de la scène retrouverait de nouveaux appas dans cette couronne de roses et de bluets, dans ces longues boucles de cheveux que portait la séduisante Ninon de Lenclos. Plus d'une prude se féliciterait du voile de Mme de Maintenon, de ces atours si simples, et pourtant si pleins de grâce, dont s'embellissait Mme de Fontange[119]. Plus d'une duègne enfin aurait découvert un nouveau mordant, une originalité nouvelle, dans le vertugadin, la guimpe à bec, ou la calotte des vertueuses aïeules de Mme Pernelle[120].»