«Enfin, mon cher ami, aux soirées ordinaires, un usage qui, dans certains départemens serait l'oubli de toute politesse, ou pour mieux le caractériser, une incongruité révoltante, un scandale épouvantable, est toléré dans plus d'une réunion de Paris. Est-on las de converser, n'aime-t-on ni les cartes, ni le billard, ni la danse, on est parfaitement libre, sans que le maître de maison le trouve mauvais, d'examiner un cabinet de tableaux, et de parcourir, dans un coin du salon ou de l'appartement voisin, la feuille du jour ou la brochure nouvelle. Souvent même des hommes de talent s'amusent à enrichir l'album des dames; et presque toutes y conservent un souvenir de nos grands artistes modernes, tel, qu'un cheval de Carle, un ermite d'Horace, une tête de Girodet, une pèlerine de Lescot, un paysage de Watelet, une fabrique de Bertin, un bouquet de fleurs de Vandael, et une romance inédite de Lamartine, sur un air spontanément composé, noté et chanté par Lafont ou Romagnési; et vous savez, mon cher Philoménor, qu'un album bien varié est indispensablement nécessaire au bonheur d'une femme à la mode.»
CHAPITRE LIV.
Au milieu de la fête, Philoménor reçoit des dépêches de la Grèce.—Il veut quitter Paris.—Son dévouement à son pays.—Affreux malheurs de la Grèce.—Reproches que mérite l'Europe à ce sujet.—Philoménor réclame pour sa patrie l'appui de la France.—Avantages qui en résulteraient pour elle. Vœux du jeune Grec.—Ses touchans adieux.
«Ô la délicieuse société! s'écriait Philoménor! comme on est bien ici! je voudrais y passer ma vie!» À peine finissait-il ces mots, qu'un de ses gens demande à lui parler, et lui remet un énorme paquet au timbre de la Grèce; l'envie bien naturelle d'en connaître le contenu le fit se retirer de bonne heure à l'hôtel qu'il habitait. Lorsque je le revis quelque temps après, j'eus la douleur d'apprendre que les lettres qu'il venait de recevoir du Péloponèse étaient pressantes, et qu'il serait obligé de quitter Paris sans avoir visité beaucoup d'endroits qu'il n'avait pu connaître pendant le bref séjour qu'il y avait fait; ses préparatifs de départ étaient terminés; les relais de poste avaient été commandés le jour même. «Je n'ai plus qu'une heure à passer avec vous, me dit-il, mon cher ami, avant de vous quitter; et je n'ai pas l'espérance assurée de vous revoir jamais. Je dois partir; il le faut. Mon pays m'appelle; puis-je balancer un instant à voler à sa défense, et transiger avec le devoir le plus sacré? En est-il un plus impérieux? je vais me dévouer à ma patrie, à cette patrie si chère, pour qui mes ancêtres ont su mourir. Ô mon ami! croyez qu'un tel sentiment m'est cent fois plus cher que l'amour et même que l'amitié.
«Lisez, ajouta-t-il, lisez cette épître fatale, et vous verrez si, sans être le plus coupable des hommes, je pourrais languir dans un lâche repos; s'il m'est encore permis de rester dans cette France, qui emporte tous mes regrets. Lisez, vous dis-je, les affreux détails écrits en caractères de sang, sur ces pages que j'ai cru voir empreintes des larmes brûlantes d'une mère chérie. Partout, dans la Grèce, régnent la spoliation et[138] le carnage; Athènes a été la proie des flammes; l'asile du consul français n'a pas été respecté; et les riches débris que mes mains lui avaient aidé à conquérir et à rassembler, peut-être n'existent plus[139].
Partout on renverse de fond en comble nos basiliques[140]; on séquestre nos biens; on pille nos trésors; on égorge, on empale, on crucifie les plus vertueux chrétiens, depuis les patriarches[141] jusqu'aux plus misérables esclaves; à Scio, les Turcs, dans leur rage, ont pendu cinq mille enfans; ils en ont formé des chaînes et les ont noyés dans la mer. Scio n'est plus qu'un lac de sang[142]. Dans l'île de Crète, la rage d'une milice forcenée ne s'est assouvie qu'en donnant à dévorer aux chiens les lambeaux des Grecs qu'ils avaient inhumainement massacrés[143]. On vend à l'encan nos vierges captives[144]. Les princesses du sang le plus illustre[145] ont été publiquement violées dans d'infâmes bazars; non contens de massacrer nos frères pour assouvir leur implacable haine et s'enrichir de leurs dépouilles, les Turcs en furie raffinent sur les supplices et les tourmens. Forfait inoui dans l'histoire des siècles, festin non moins affreux que celui d'Atrée, nos horribles tyrans forcent leurs victimes à devenir anthropophages! On a vu des Grecs assez infortunés pour être contraints de dévorer eux-mêmes leurs membres mutilés, leurs membres brûlés et palpitans…[146]
«Des cruautés qu'on croyait suspendues, se renouvellent[147]. Récemment, à Pergame[148], plus de mille Grecs ont été égorgés; près Janina, un pauvre solitaire a été attaché en croix, et après avoir souffert les tourmens du Christ, les Turcs l'ont brûlé vif[149].
«D'après de tels préliminaires, l'extermination de tous les Francs n'est-elle point secrètement jurée par le divan? Une boucherie universelle, sans distinction d'âge, de sexe et de rang…[150] Grand Dieu! de tels malheurs ne toucheront-ils point l'Europe? Ses agens ne rougiront-ils jamais de se montrer supplians et pour ainsi dire prosternés devant des barbares[151]? Des prières n'attendrissent point des tigres. C'est le glaive seul de la force et de la vengeance qu'il faut faire briller à leurs yeux. Une politique vacillante et incertaine, une politique au cœur d'airain, l'emportera-t-elle sur la reconnaissance? L'Europe, si vaine de sa civilisation, oublierait-elle qu'elle tient de nos aïeux tous les élémens de son bonheur? Belles-lettres, beaux-arts, sciences, philosophie, économie législative et rurale, elle a tout reçu de nous, et il n'y a pas un manuscrit, un fragment de colonne, un bas-relief, une statue qui ne dût lui reprocher son ingratitude. Presque tous les souverains d'Europe nous ont abandonnés[152]: seul, le pontife de Rome nous accueille et nous ouvre ses bras paternels; aussi brûlons-nous de lui être unis par les liens les plus étroits et les plus sacrés[153], nous que l'on représentait comme des fanatiques orgueilleux et entêtés! L'Angleterre, il est vrai, semble adoucir pour nous ses rigueurs accoutumées; ne vous y trompez pas, mon cher ami; ce ne sont point les saintes lois de l'humanité, si souvent violées par elle, qui la guident; attribuez à de moins nobles motifs ce changement qui semble s'opérer dans son système aussi persécuteur que tyrannique; notre opiniâtre résistance, le courage même du sexe le plus faible[154], quelques brillans succès, et bien plus encore la haine et la terreur qu'inspire la Russie à la Grande-Bretagne, lui font craindre des vengeances trop méritées, qu'elle voudrait prévenir et apaiser. Je crois même entrevoir, sous ses feintes caresses, les chaînes qu'en secret elle nous prépare. Peu certaine de conserver ses usurpations sur le continent, elle songe à des indemnités futures; et déjà peut-être elle rêve un nouvel empire insulaire au milieu des tempêtes de l'Archipel grec. Ma patrie se laisserait-elle séduire par les avances fallacieuses de cette puissance, qui réconcilie[155] des ennemis dont les divisions furent si favorables à notre émancipation politique? Compterait-elle sur la bonne foi de cet inexplicable gouvernement, qui, nouveau Janus, tend une main amie et protectrice aux insurgés militaires du Portugal[156] et des Espagnes[157], leur vend et leur livre son salpêtre et ses bayonnettes[158] pour foudroyer et égorger les généreux défenseurs de tous les pouvoirs légitimes, vous m'entendez, les Français; et souvenez-vous que cette même nation, si libérale à l'Occident[159], prodiguait naguère en Orient ses conseils, ses frégates, ses armes; ses munitions et jusqu'à ses soldats au despotisme le plus absolu, le plus immoral, le plus sanguinaire, le plus féroce, et secondait ainsi de barbares infidèles pour exterminer des Grecs, des Grecs professant la même religion, le même droit des gens, et les mêmes principes de civilisation.»
«Oui, sans doute, répliquai-je, mon cher Philoménor, vos défiances sont justes et fondées en raison. Quelle honte éternelle pour l'Angleterre! Dans des temps bien plus critiques, était-ce ainsi que se conduisirent ces braves[160] guerriers qui composaient à Rome la légion Thébaine[161] si renommée pour son intrépidité[162], sa soumission et son dévouement[163] à l'empereur? en vain Maximien, victorieux dans les Gaules, veut les forcer de persécuter les Genévois[164], chrétiens comme eux; en vain pour les y décider il épuise les menaces et les supplices[165]; chefs, officiers, soldats, résistent avec respect et ne se révoltent point[166]. Maurice Exupère, Candide et plus de six mille légionnaires déposent leurs armes et leurs boucliers[167]; victimes sans défense[168], ces lions si terribles dans les batailles, sommés trois fois de combattre, préfèrent trois fois être décimés[169] et même massacrés jusqu'au dernier, plutôt que de verser le sang de leurs frères[170], plutôt que de commettre une action qui leur semblait être un affreux parricide. Ah! si la majesté des monumens se proportionnait à la grandeur de ces héros magnanimes, les Alpes seules, mon cher Philoménor, étaient dignes d'être leurs tombeaux.»
«Que les Anglais, dans ma patrie, se sont montrés éloignés de sentimens aussi sublimes! me dit le jeune Grec en soupirant. Je le sais, ajouta-t-il, de récentes victoires ont effacé nos revers, séché nos larmes, et couronné nos efforts; mais ces efforts multipliés suffiront-ils pour nous soustraire à la fureur de nos tyrans, excitée chaque jour par de nouvelles défaites, par de nouveaux désastres, et d'autant plus à craindre qu'ils paraissent la dissimuler. Si l'humanité, foulée aux pieds par ces infidèles; si la religion, insultée, avilie, nageant dans le sang, se traînant expirante sur les restes fumans de ses sanctuaires embrasés, profanés, démolis, ne touchent point quelques puissances de l'Europe; je m'adresserai à la France, parce que la France est pour ainsi dire la légataire universelle de nos plus riches trésors. Ah! mon cher ami, si, soulevant le marbre qui couvre ses cendres inanimées, Louis IX sortait vivant de son sépulcre, douteriez-vous qu'on ne vît éclater sur sa poitrine le signe d'une nouvelle croisade contre les infidèles? Attendrait-il, pour nous secourir, que le dernier Grec eût été moissonné par le cruel cimeterre[171]? Mais je veux bien faire taire un instant la voix des malheureux, dont les accens plaintifs ne se firent jamais entendre en vain au cœur des Français, et surtout des Bourbons. Je ne ferai parler ici que votre intérêt personnel. Quoi! les vétérans de vos anciennes armées regrettent la guerre et soupirent après de nouveaux combats! L'opprimé réclame leur appui! Quelle carrière plus légitime pouvez-vous offrir à leur mâle courage? Votre gouvernement se bornera-t-il à nous envoyer quelques vaisseaux? Se contentera-t-il de sauver quelques passagers au milieu de ce grand naufrage? L'Archipel ne verra-t-il aucun de vos guerriers? et les échos des Thermopyles, comme ceux des Pyrénées, ne répéteront-ils jamais les chants de vos victoires? Ignorez-vous qu'il existe des mécontens secrets dans votre intérieur? Avez-vous oublié tant de conspirations, heureusement avortées? et vous n'ouvririez pas une lice honorable à l'ambition trompée, remuante et peut-être séditieuse! Songez encore que votre population immense augmente chaque jour, et sera bientôt pour vous le plus lourd fardeau, lorsque votre empire, loin de s'être agrandi comme celui de vos voisins, s'est vu resserré dans ses anciennes limites!