«Votre beau royaume est, je l'avoue, dans l'état le plus prospère, mais vous avez perdu vos colonies lointaines. Vos comptoirs dans les Grandes-Indes sont presque sans territoire. Que je serais heureux si la Grèce un jour vous dédommageait de tant de pertes successives[172]! Si la Grèce devenait française! Si le drapeau des lys flottait triomphant sur les remparts de l'Acropolis, sur les tours de Rhodes et de Candie! Si la Charte du grand roi qui vous gouverne, cette Charte dont nos sages semblent lui avoir dicté les principes, était proclamée dans l'aréopage d'Athènes!
«La possession de nos fertiles contrées, en vous indemnisant amplement du Canada, de la Louisiane et de Saint-Domingue, vaudrait sans doute encore ces établissemens incertains du Sénégal, de la Guyanne et de Cayenne, où l'air est aussi meurtrier que la flèche empoisonnée des sauvages. S'il faut tout vous dire, l'humanité entière semble exiger cette conquête; c'est au peuple vainqueur de la peste qu'il appartient d'en extirper le germe jusque dans son berceau, en chassant les Turcs, ces barbares qui respectent ce fléau[173] comme autrefois les Vestales conservaient à Rome le feu sacré.
«Déjà votre gouvernement protecteur a sauvé des misérables; qu'il daigne compléter une œuvre si heureusement commencée! Qu'il daigne mettre un terme à nos lamentables infortunes! Qu'il n'hésite plus à nous envoyer des guerriers, des munitions et des armes! Et l'antique patrie des arts sera la juste récompense des plus généreux efforts.
«Ô mon ami, les Grecs ne sont pas tels que leurs implacables ennemis les ont dépeints; ils ne sont ni injustes[174], ni ingrats[175], ni déloyaux[176], ni perfides. Ils n'ont pas emprunté ce caractère à leurs affreux tyrans. Ah! si les travaux héroïques de vos braves étaient récompensés dans la postérité par une gloire ineffaçable, par une auréole immortelle, la reconnaissance des Hellènes vous élèvera dans leur mémoire des trophées plus solides et plus durables que le granit et l'airain.»
L'enthousiasme m'avait saisi moi-même. Philoménor me semblait un génie inspiré du ciel, tant ses yeux étincelaient de la flamme du patriotisme et de la valeur; tant son teint était coloré par les différentes passions dont il était agité; après un moment de silence, il tire une lettre de son sein, et me prie de la remettre à Mme de Valmont; puis, tout-à-coup, partageant la vive émotion, la profonde douleur et les sincères regrets qu'il me voyait éprouver, il me serre étroitement contre son cœur, inonde mon visage de ses larmes, et ne peut me dire que ce peu de mots; l'amitié ne les oubliera jamais: «Je vous quitte, mon ami; mais votre souvenir vivra toujours dans ma pensée. Consolez-vous; peut-être nous nous reverrons; mais jamais, je le jure, avant que la Grèce ne soit libre et heureuse.»
Il veut continuer; la parole expire sur ses lèvres; il s'arrache de mes bras avec effort; s'élance dans la chaise de poste qui l'attendait; et lorsque sa voix ne se faisait plus entendre, lorsque je ne pouvais plus l'apercevoir, je croyais écouter encore son éternel adieu.
FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
NOTES:
[1: On ne sait trop pourquoi on en a conservé près la porte des princes et des ambassadeurs.]
[2: Il y a peut-être économie pour les comédiens. En mettant plus de troupes sur pied, on se passerait facilement de ces désagréables clôtures.]