C'est cette fière et persistante pensée qui produit et conduit tout le livre de Fortescue. «Il y a deux sortes de royautés, dit-il, desquelles l'une est le gouvernement royal et absolu, l'autre est le gouvernement royal et constitutionnel[153].» Le premier est établi en France, le second en Angleterre. «Et ils diffèrent en cela que le premier peut gouverner ses peuples par des lois qu'il fera lui-même, et ainsi mettre sur eux des tailles et autres impositions, telles qu'il voudra, sans leur consentement. Le second ne peut pas gouverner ses peuples par d'autres lois que par celles qu'ils ont consenties; et ainsi ne peut mettre sur eux des impositions sans leur consentement[154].» Dans un État comme celui-ci, c'est la volonté du peuple qui est «la première chose vivante, et qui envoie le sang dans la tête et dans tous les membres du corps politique.... Et de même que la tête du corps physique ne peut changer ses nerfs, ni refuser à ses membres les forces et le sang qui doit les alimenter, de même le roi qui est la tête du corps politique ne peut changer les lois de ce corps, ni enlever à son peuple sa substance lorsque celui-ci réclame et refuse.... Un roi de cette sorte n'a été élevé à sa dignité que pour protéger les sujets de la loi, leurs corps et leurs biens, et le peuple ne lui a délégué de pouvoir que pour cet objet; il ne lui est pas permis d'en exercer un autre[155].» Voici donc, dès le quinzième siècle, toutes les idées de Locke; tant la pratique est puissante à suggérer la théorie! tant la jouissance de la liberté fait vite découvrir aux hommes la nature de la liberté! Fortescue va plus loin: il oppose, pied à pied, la loi romaine, héritage des peuples latins, à la loi anglaise, héritage des peuples teutoniques: l'une, œuvre de princes absolus, et toute portée à sacrifier l'individu; l'autre, œuvre de la volonté commune, et toute portée à protéger la personne. Il oppose les maximes des juris-consultes impériaux qui accordent «force de loi à tout ce qu'a décidé le prince,» aux statuts d'Angleterre «qui, bien loin d'être établis par la volonté du prince, sont décrétés du consentement de tout le royaume, par la sagesse de plus de trois cents hommes élus, en sorte qu'ils ne peuvent nuire au peuple ni manquer de lui être avantageux.» Il oppose la nomination arbitraire des fonctionnaires impériaux à l'élection du shérif qui, chaque année, pour chaque comté, est choisi par le roi entre trois chevaliers ou écuyers du comté désignés par le Conseil des Lords spirituels et temporels, des justices, des barons de l'Échiquier et d'autres grands officiers. Il oppose la procédure romaine, qui se contente de deux témoignages pour condamner un homme, au jury, aux trois récusations permises, aux admirables garanties d'équité dont l'honnêteté, le nombre, la réputation et la condition des jurés entourent la sentence. Ainsi protégées, les communes d'Angleterre ne peuvent manquer d'être florissantes. Considérez, au contraire, dit-il au jeune prince qu'il instruit, l'état des communes en France. Par les tailles, la gabelle, les impôts sur le vin, les logements des gens de guerre, elles sont réduites à l'extrême misère. «Vous les avez vues en voyageant.... Elles sont si appauvries et détruites, qu'elles ne peuvent presque pas vivre: ils boivent de l'eau, ils mangent des pommes avec du pain bien brun fait de seigle. Ils ne mangent pas de viande, si ce n'est rarement un peu de lard, ou quelque chose des entrailles et de la tête des bêtes tuées pour les nobles et les marchands.... Les gens d'armes leur mangent leurs volailles, tellement qu'il leur reste à peine les œufs, qui sont pour eux un très-grand régal. Ils ne portent point de laine, hormis un pauvre gilet sous leur vêtement de dessus, qui est fait de grosse toile et qu'ils appellent une blouse. Leurs culottes sont de toile pareille, et ne passent pas le genou, en sorte que le reste de la jambe est nu. Leurs femmes et leurs enfants vont pieds nus.... Car plusieurs d'entre eux qui avaient coutume de payer chaque année à leur seigneur un écu pour leur terre, payent maintenant au roi, par-dessus cet écu, cinq écus. C'est pourquoi ils sont contraints par nécessité de tellement veiller, travailler, fouiller le sol pour vivre, que leur corps est tout appauvri et leur espèce réduite à néant. Ils vont courbés et sont faibles, et ne sont pas capables de combattre et de défendre le royaume; ils n'ont point d'armes non plus, ni d'argent pour en acheter[156].»
«Voilà les fruits du gouvernement absolu. Mais, béni soit Dieu! notre terre est régie par une meilleure loi, et, à cause de cela, le peuple de ce pays n'est point dans une telle pénurie; les gens n'y sont point non plus maltraités dans leurs personnes; mais ils sont riches, et ont toutes les choses nécessaires pour l'entretien de leur corps. C'est pourquoi ils sont puissants et capables de résister aux adversaires du royaume qui leur font ou voudront leur faire tort. Et ceci est le fruit de ce jus politicum et regale sous lequel nous vivons.... Tout habitant de ce royaume jouit des fruits que lui produit sa terre, ou que lui rapportent ses bêtes, et aussi de tous les profits qu'il peut faire par son industrie propre ou par celle d'autrui, sur terre et sur mer; il en use à son gré, et personne ne l'en empêche, par rapine ou injustice, sans lui faire une juste compensation[157].... Il n'est point appelé en justice, sinon devant les juges ordinaires et selon la loi du pays, ni saisi dans ses possessions ou dans ses biens-meubles, ni arrêté pour un crime, si grand ou si énorme qu'il soit, sinon selon la loi du pays et devant les juges susdits.... C'est pourquoi les gens de ce pays sont bien fournis d'or et d'argent et de toutes les choses nécessaires à la vie. Ils ne boivent point d'eau, si ce n'est par pénitence; ils mangent abondamment de toutes les sortes de chairs et de poissons. Ils ont des étoffes de bonne laine pour tous leurs vêtements; même ils ont quantité de couvertures dans leurs maisons, et de toutes les choses qu'on fait en laine; ils sont riches en mobiliers, en instruments de culture, et en toutes les choses qui servent à mener une vie tranquille et heureuse, chacun selon son état.» Tout cela vient de la constitution du pays, et de la distribution de la terre. Tandis que dans les autres contrées on ne trouve qu'une populace de pauvres et ça et là quelques seigneurs, l'Angleterre est si couverte et remplie de possesseurs de terres et de champs, «qu'il n'y a point de domaine si petit qui ne renferme un chevalier, un écuyer, ou quelque propriétaire, comme ceux qu'on appelle franklins, enrichi de grandes possessions, et aussi d'autres francs tenanciers, et beaucoup de yeomen capables, par leurs revenus, de faire un jury dans la forme ci-dessus mentionnée. Car il y a dans ce pays plusieurs yeomen qui peuvent dépenser plus de six cents écus par an.» Ce sont eux qui sont la substance du pays[158]. «Ils sont très-supérieurs[159], dit un autre auteur au siècle suivant, aux simples laboureurs et aux journaliers. Ils ont de bonnes maisons où ils vivent à l'aise et travaillent pour s'enrichir. La plupart sont des fermiers qui entretiennent eux-mêmes plusieurs domestiques. C'est cette classe d'hommes qui s'est rendue jadis si redoutable aux Français, et, bien qu'ils ne soient appelés ni maîtres ni messires, comme les gentilshommes et les chevaliers, mais simplement Jean et Thomas, ils ont rendu de grands services dans nos guerres. Nos rois, ont livré avec eux huit batailles, et se tenaient dans leurs rangs qui formaient l'infanterie de nos armées, tandis que les rois de France se tenaient au milieu de leur cavalerie; le prince montrait ainsi des deux parts où était la principale force.» De pareils hommes, dit Fortescue, peuvent faire un vrai jury, et aussi voter, résister, s'associer, accomplir toutes les actions par lesquelles subsiste un gouvernement libre; car ils sont nombreux dans chaque canton; ils ne sont point «abrutis,» comme les paysans craintifs de France; ils ont leur honneur et celui de leur famille à conserver,» ils sont bien approvisionnés d'armes, ils se souviennent qu'ils ont gagné des batailles en France[160]. Telle est la classe obscure encore, mais chaque siècle plus riche et plus puissante, qui, fondée par l'aristocratie saxonne rabaissée et soutenue par le caractère saxon conservé, a fini, sous la conduite de la petite noblesse normande et sous le patronage de la grande noblesse normande, par établir et asseoir une constitution libre et une nation digne de la liberté.
XI
Quand des hommes sont, comme ceux-ci, doués d'un naturel sérieux, munis d'un esprit décidé, et pourvus d'habitudes indépendantes, ils s'occupent de leur conscience comme de leurs affaires, et finissent par mettre la main dans l'Église comme dans l'État. Il y a déjà longtemps que les exactions de la cour romaine ont provoqué les réclamations publiques[161] et que le haut clergé est impopulaire; on se plaint que les plus grands bénéfices soient livrés par le pape à des étrangers qui ne résident pas; que tel Italien inconnu en Angleterre possède à lui seul cinquante à soixante bénéfices en Angleterre; que l'argent anglais coule à flots vers Rome, et que les clercs, n'étant plus jugés que par les clercs, se livrent à leurs vices et abusent de l'impunité. Dans les premières années de Henri III, on comptait près de cent homicides commis par des prêtres encore vivants. Au commencement du quatorzième siècle, le revenu ecclésiastique était douze fois plus grand que le revenu civil. Environ la moitié du sol était aux mains du clergé. À la fin du siècle, les communes déclarent que les taxes payées à l'Église sont cinq fois plus grandes que les taxes payées à la couronne, et, quelques années après[162], considérant que les biens du clergé ne lui servent qu'à vivre dans l'oisiveté et dans le luxe, elles proposent de les confisquer au profit du public. Déjà l'idée de la Réforme avait percé. On se souvient que, dans les ballades, le héros populaire, Robin Hood, ordonne à ses gens d'épargner les yeomen, les gens de travail, même les chevaliers, s'ils sont «bons garçons,» mais de ne jamais faire grâce aux abbés ni aux évêques. Les prélats pèsent durement sur le peuple par leurs droits, leurs tribunaux et leurs dîmes, et, tout d'un coup, parmi les bavardages agréables ou les radotages monotones des versificateurs normands, on entend tonner contre eux la voix indignée d'un Saxon, d'un homme du peuple et d'un opprimé.
C'est la vision de Piers Plowman, un paysan à charrue[163], écrite, dit-on, par un prêtre séculier d'Oxford. Sans doute, les traces du goût français y sont visibles; il n'en saurait être autrement; les gens d'en bas ne peuvent jamais se défendre tout à fait d'imiter les gens d'en haut; et les plus francs des poëtes populaires, Burns et Béranger, gardent trop souvent le style académique. Pareillement ici, la machine à la mode, l'allégorie du roman de la Rose, est mise en usage: on voit s'avancer, Bien-Faire, Corruption, Avarice, Simonie, Conscience, et tout un peuple d'abstractions parlantes. Mais en dépit de ces vains fantômes étrangers, le corps du poëme est national et vivant. L'antique langage reparaît en partie, et l'antique mètre reparaît tout à fait; plus de rimes, mais des allitérations barbares; plus de badinage, mais une gravité âpre, une invective soutenue, une imagination grandiose et sombre, de lourds textes latins, assénés comme par la main d'un protestant. Il s'est endormi sur les hauteurs de Malverne, et là il a eu un merveilleux songe. Il a songé «qu'il était dans un désert,—il ne put jamais savoir en quel endroit,—et comme il regardait en l'air,—du côté du soleil,—il vit une tour sur une hauteur,—royalement bâtie,—une profonde vallée au-dessous,—et là-dedans un donjon,—avec de profonds fossés noirs,—et terribles à voir.» Puis, entre les deux, une grande plaine remplie de monde, «d'hommes de toutes sortes,—pauvres et riches,—travaillant et s'agitent,—comme le veut le monde;—quelques-uns à la charrue—labouraient avec un grand effort,—pour ensemencer et planter,—et peinaient durement,—gagnant ce que des prodigues venaient détruire et engloutir[164].» Lugubre peinture du monde, pareille aux rêves formidables qui reviennent si souvent chez Albert Durer et chez Luther; les premiers réformateurs sont persuadés que la terre est livrée au mal, que le diable y a son empire et ses officiers, que l'Antechrist, assis sur le trône de Rome, étale les pompes ecclésiastiques pour séduire les âmes et les précipiter dans le feu de l'enfer. De même ici l'Antechrist, la bannière levée, entre dans un couvent: les cloches sonnent; les moines, en procession solennelle, vont à sa rencontre pour recevoir et pour féliciter leur seigneur et leur père. Avec sept grands géants, les sept Péchés capitaux, il assiége Conscience, et l'assaut est conduit par Paresse, qui mène avec elle une armée de plus de mille prélats. Car ce sont les vices qui règnent, d'autant plus odieux qu'ils sont dans les places saintes, et emploient au service du diable l'église de Dieu. «La religion à présent est un beau cavalier, un coureur de rues,—un meneur de fêtes, un acheteur de terres,—qui éperonne son palefroi, de manoir en manoir,—avec une meute à ses talons, comme un seigneur,» et se fait servir à genoux par des valets[165]. Mais cette parade sacrilége n'a qu'un temps, et Dieu met la main sur les hommes pour les avertir. Au commandement de Conscience, voici que Nature envoie d'en haut l'escadron des fléaux et des maladies, «fièvres et fluxions,—toux et maux de cœur,—crampes et maux de dents,—rhumatismes et rougeoles,—teignes et gales de la tête,—inflammations et tumeurs—et enflures brûlantes,—frénésies et maladies ignobles,—fourriers de Nature.» Des cris partent: «Au secours! voici la Mort terrible,—qui vient pour nous détruire tous!» Et les pourritures arrivent, les pustules, les pestes, les douleurs perçantes: la Mort accourt, «brisant tout en poussière,—rois et chevaliers, empereurs et papes.—Maint seigneur qui vivait pour le plaisir, cria haut,—mainte aimable dame, et maîtresse de chevaliers,—pâma et mourut dolente par les dents de la Mort[166].» Ce sont là des entassements de misères pareils à ceux que Milton a étalés dans sa vision de la vie humaine[167]; ce sont là les tragiques peintures et les émotions dans lesquelles se complairont les réformateurs; il y a tel discours de Knox aux dames galantes de Marie Stuart, qui arrache aussi brutalement la parure du cadavre humain pour en montrer l'ignominie. Déjà paraît la conception du monde propre aux peuples du Nord, toute triste et morale. On n'est point à l'aise en ces pays; il y faut lutter à toute heure contre le froid, contre la pluie. On n'y peut point vivre nonchalamment étendu sous la belle lumière, dans l'air tiède et clair, les yeux occupés par les nobles formes et l'heureuse sérénité du paysage. Il faut travailler pour y subsister, être attentif, exact, clore et réparer sa maison, patauger courageusement dans la boue derrière sa charrue, allumer sa lampe en plein jour dans son échoppe; ce que le climat impose à l'homme d'incommodités et ce qu'il en exige de résistances est infini. De là la mélancolie et l'idée du devoir. L'homme pense naturellement à la vie comme à un combat, plus souvent encore à la noire mort qui clôt cette parade meurtrière, et fait descendre tant de cavalcades empanachées et tumultueuses dans le silence et l'éternité du cercueil. Tout ce monde visible est vain; il n'y a de vrai que la vertu de l'homme, l'énergie courageuse par laquelle il prend le commandement de lui-même, et l'énergie généreuse par laquelle il s'emploie au service d'autrui. C'est sur ce fond que les yeux s'attachent; ils percent la décoration mondaine et négligent la jouissance sensuelle, pour aller jusque-là. Par ce mouvement intérieur, le modèle idéal est déplacé, et l'on voit jaillir une nouvelle source d'action, l'idée du juste. Ce qui les révolte contre la pompe et l'insolence ecclésiastique, ce n'est ni l'envie du plébéien pauvre, ni la colère de l'homme exploité, ni le besoin révolutionnaire d'appliquer la vérité abstraite, mais la conscience; ils tremblent de ne point faire leur salut, s'ils restent dans une église corrompue; ils ont peur des menaces de Dieu, et n'osent point s'embarquer avec des guides douteux pour le grand voyage. «Qu'est-ce que la justice, se demandait anxieusement Luther, et comment l'aurai-je?» Avec les mêmes inquiétudes, Piers Plowman part pour chercher Bien-Faire, et demande à chacun de lui enseigner où il le trouvera. «Chez nous,» lui disent deux moines. «Non, dit-il, puisque l'homme juste pèche sept fois par jour, vous péchez, et ainsi la vraie justice n'est pas chez vous.» C'est à «l'étude et à l'écriture,» comme Luther, qu'il a recours; les clercs parlent bien de Dieu à table et aussi de la Trinité, «en citant saint Bernard, avec force beaux arguments pompeux, quand les ménestrels ont fini leur musique; mais pendant ce temps les pauvres peuvent pleurer à la porte et trembler de froid sans que nul les soulage.» Au contraire, on crie contre eux comme après des chiens, et on les chasse. «Tous ces grands maîtres ont Dieu à la bouche, ce sont les pauvres gens qui l'ont dans le cœur[168],» et c'est le cœur, c'est la foi intérieure, c'est la vertu vivante qui font la religion vraie. Voilà ce que les lourds Saxons ont commencé à découvrir; la conscience germanique s'est éveillée et aussi le bon sens anglais, l'énergie personnelle, la résolution de juger et de décider seul, par soi et pour soi.
«Christ est notre tête, nous n'avons pas d'autre tête», dit un poëme attribué à Chaucer, et qui revendique avec d'autres l'indépendance pour les consciences chrétiennes[169]. «Nous aussi, nous sommes ses membres.—Il nous a dit à tous de l'appeler notre père.—Il nous a interdit ce nom de maître;—tous les maîtres sont faux et méchants.» Point d'intermédiaire entre l'homme et Dieu; les docteurs ont beau revendiquer l'autorité pour leurs paroles, il y en a une plus autorisée, celle de Dieu. On l'entend dès le quatorzième siècle, cette grande parole; elle a quitté les écoles savantes, les langues mortes, les poudreux rayons où les clercs la laissaient dormir, recouverte par l'entassement des commentateurs et des Pères[170]. Wicleff a paru, et l'a traduite comme Luther, et dans le même esprit que Luther. «Tous les chrétiens, hommes et femmes[171], vieux et jeunes, dit-il dans sa préface, doivent étudier fort le Nouveau Testament, car il a pleine autorité, et il est ouvert à l'entendement des gens simples dans les points qui sont le plus nécessaires au salut.» Il faut que la religion soit séculière, qu'elle sorte des mains du clergé qui l'accapare; chacun doit écouter et lire par lui-même la parole de Dieu; il sera sûr qu'elle n'aura pas été corrompue au passage; il la sentira mieux; bien plus, il l'entendra mieux; «car chaque endroit de la sainte Écriture, les clairs comme les obscurs, enseignent la douceur et la charité. C'est pourquoi celui qui pratique la douceur et la charité a la vraie intelligence et toute la perfection de la sainte Écriture.... Ainsi, que nul homme simple d'esprit ne s'effraye d'étudier le texte de la sainte Écriture.... Et que nul clerc ne se vante d'avoir la vraie intelligence de l'Écriture, car la vraie intelligence de l'Écriture sans la charité ne fait que damner un homme plus à fond.... Et l'orgueil et la convoitise des clercs sont causes de leur aveuglement et de leur hérésie, et les privent de la vraie intelligence de l'Écriture[172].» Ce sont là les redoutables paroles qui commencent à circuler dans les échoppes et dans les écoles; on lit cette Bible traduite, et on la commente; on juge d'après elle l'Église présente. Quels jugements ces esprits sérieux et neufs en portèrent, avec quelle promptitude ils s'élancèrent jusqu'à la vraie religion de leur race, c'est ce qu'on peut voir dans leur pétition au Parlement[173]: Cent trente ans avant Luther, ils disaient que le pape n'est point établi par le Christ, que les pèlerinages et le culte des images sont voisins de l'idolâtrie, que les rites extérieurs sont sans importance, que les prêtres ne doivent point posséder de biens temporels, que la doctrine de la transsubstantiation rend le peuple idolâtre, que les prêtres n'ont point le pouvoir d'absoudre les péchés. En preuve de tout cela, ils apportaient des textes de l'Écriture. Figurez-vous ces braves esprits, ces simples et fortes âmes, qui commencent à lire le soir, dans leur boutique, sous leur mauvaise chandelle; car ce sont des hommes de boutique, un tailleur, un pelletier, un boulanger qui, côte à côte avec quelques lettrés, se mettent à lire, bien plus à croire, et à se faire brûler[174]. Quel spectacle au quinzième siècle, et quelle promesse! Il semble qu'avec la liberté de l'action, la liberté de l'esprit va paraître, que ces communes vont penser, parler, que sous la littérature officielle, imitée de France, une nouvelle littérature va paraître, et que l'Angleterre, la vraie Angleterre, à demi muette depuis la conquête, va enfin trouver une voix.
Elle ne l'a pas trouvée. Le roi, les pairs s'allient à l'Église, établissent des statuts terribles, détruisent les livres, brûlent les hérétiques vivants, souvent avec des raffinements, l'un dans un tonneau, l'autre pendu au milieu du corps par une chaîne de fer; le temporel du clergé était attaqué, et avec lui toute la constitution anglaise, et de tout son poids le grand établissement d'en haut écrasa les démolisseurs d'en bas. Obscurément, en silence, pendant que, dans les guerres des Deux Roses, les grands s'égorgent, les communes continuent à travailler et à vivre, à se dégager de l'Église officielle, à garder leurs libertés, à accroître leur richesse[175], mais sans aller au delà. Comme une énorme et longue roche qui fait le fond du sol et pourtant n'affleure que de loin en loin, elles ne se montrent qu'à peine. Nulle grande œuvre poétique ou religieuse ne les manifeste à la lumière. Ils ont chanté, mais leurs ballades ignorées, puis transformées, ne nous arrivent que sous une rédaction tardive. Ils ont prié, mais, sauf un ou deux poëmes médiocres, leur doctrine incomplète et réprimée n'a point abouti. On voit bien par le chant, l'accent et le tour de leurs ballades[176], qu'ils sont capables de la plus belle invention poétique; mais leur poésie reste entre les mains des yeomen et des joueurs de harpe. On sent bien, par la précocité et l'énergie de leurs réclamations religieuses, qu'ils sont capables des croyances les plus passionnées et les plus sévères; mais leur foi demeure enfouie dans les arrière-boutiques de quelques sectaires obscurs. Ni leur foi ni leur poésie n'a pu atteindre son achèvement ou son issue. La Renaissance et la Réforme, qui sont les deux explosions nationales, sont encore lointaines, et la littérature du temps va garder jusqu'au bout, comme la haute société anglaise, l'empreinte presque pure de son origine française et de ses modèles étrangers.
CHAPITRE III.
La nouvelle langue.
- I. Chaucer.—Son éducation.—Sa vie politique et mondaine.—En quoi elle a servi son talent.—Il est le peintre de la seconde société féodale.
- II. Comment le moyen âge a dégénéré.—Diminution du sérieux dans les mœurs, dans les écrits et dans les œuvres d'art.—Besoin d'excitation.—Situations analogues de l'architecture et de la littérature.
- III. En quoi Chaucer est du moyen âge.—Poëmes romantiques et décoratifs.—Le Roman de la Rose.—Troïlus et Cressida.—Contes de Cantorbéry.—Défilé de descriptions et d'événements.—La Maison de la Renommée.—Visions et rêves fantastiques.—Poëmes d'amour.—Troïlus et Cressida.—Développement exagéré de l'amour au moyen âge.—Pourquoi l'esprit avait pris cette voie.—L'amour mystique.—La Fleur et la Feuille.—L'amour sensuel.—Troïlus et Cressida.
- IV. En quoi Chaucer est Français.—Poëmes satiriques et gaillards.—Contes de Cantorbéry.—La bourgeoise de Bath et le mariage.—Le frère quêteur et la religion.—La bouffonnerie, la polissonnerie et la grossièreté du moyen âge.
- V. En quoi Chaucer est Anglais et original.—Conception du caractère et de l'individu.—Van Eyck et Chaucer sont contemporains.—Prologue des Contes de Cantorbéry.—Portraits du franklin, du moine, du meunier, de la bourgeoise, du chevalier, de l'écuyer, de l'abbesse, du bon curé.—Liaison des événements et des caractères.—Conception de l'ensemble.—Importance de cette conception.—Chaucer précurseur de la Renaissance.—Il s'arrête en chemin.—Ses longueurs et ses enfances.—Causes de cette impuissance.—Sa prose et ses idées scolastiques.—Comment dans son siècle il est isolé.
- VI. Liaison de la philosophie et de la poésie.—Comment les idées générales ont péri sous la philosophie scolastique.—Pourquoi la poésie périt.—Comparaison de la civilisation et de la décadence au moyen âge et en Espagne.—Extinction de la littérature anglaise.—Traducteurs.—Rimeurs de chroniques.—Poëtes didactiques.—Rédacteurs de moralités.—Gower.—Occlève.—Lydgate.—Analogie du goût dans les costumes, dans les bâtiments et dans la littérature.—Idée triste du hasard et de la misère humaine.—Hawes.—Barcklay.—Skelton.—Rudiments de la Réforme et de la Renaissance.