«Au jour de mai, dit-il ailleurs, chaque paroisse, ville ou village, s'assemble, hommes, femmes, enfants; ils s'en vont dans les bois.... et passent toute la nuit en divertissements, et le matin rapportent des branches de bouleaux et d'autres arbres, mais surtout leur plus précieux joyau, l'arbre de mai, qu'ils ramènent en grande vénération avec vingt ou quarante paires de bœufs, chaque bœuf ayant un beau bouquet de fleurs attaché à la pointe de ses cornes.... Ils plantent ce mai, ou plutôt cette puante idole, jonchent de fleurs le gazon d'alentour, établissent à l'entour des salles de verdure, des berceaux, sautent et dansent, banquettent et festoient, comme les païens pour la dédicace de leurs idoles.... De dix filles qui vont au bois cette nuit, il y en a neuf qui reviennent grosses.» «....Au son de la cloche, le mardi gras, dit un autre, les gens deviennent fous par milliers et oublient toute décence et tout bon sens.... C'est au diable et à Satan que, dans ces exécrables passe-temps, ils font hommage et sacrifice.» En effet[259], c'est à la nature, à l'antique Pan, à Freya, à Hertha, ses sœurs, aux vieilles divinités teutoniques conservées à travers le moyen âge. En ce moment, dans l'affaiblissement passager du christianisme et dans l'essor soudain du bien-être corporel, l'homme s'adore lui-même, et il ne reste de vivant en lui que le païen.
IV
Pour achever, voyez quelle route en ce moment les idées prennent. Quelques sectaires, surtout des bourgeois et des gens du peuple, s'appesantissent tristement sur la Bible. Mais c'est dans Rome et dans la Grèce païenne que la cour et les gens du monde vont chercher leurs précepteurs et leurs héros. Vers 1490[260], on a recommencé à lire les classiques; coup sur coup on les traduit; bientôt c'est une mode que de les lire dans l'original. Élisabeth, Jeanne Grey, la duchesse de Norfolk, la comtesse d'Arundel, beaucoup de dames entendent couramment Platon, Xénophon, Cicéron, et les aiment. Peu à peu, par un redressement insensible, l'homme s'est relevé jusqu'à la hauteur des grands et des sains esprits qui avaient manié sans contrainte toutes les idées il y a quinze siècles. Ce n'est pas seulement leur langue qu'il entend, c'est leur pensée; il ne répète plus une leçon d'après eux, il soutient une conversation avec eux; il est leur égal, et ne trouve qu'en eux des esprits aussi virils que le sien. Car ce ne sont pas des ergoteurs d'école, des compilateurs misérables, des cuistres rébarbatifs comme les professeurs de jargon que lui imposait le moyen âge, comme ce triste Duns Scott, dont les commissaires de Henri VIII jettent en ce moment les feuillets aux vents. Ce sont des «gentilshommes,» des hommes d'État, les plus polis et les mieux élevés du monde, qui savent parler, qui ont tiré leurs idées non des livres, mais des choses, idées vivantes, et qui d'elles-mêmes entrent dans les âmes vivantes. Par-dessus la procession des scolastiques encapuchonnés et des disputeurs crasseux, les deux âges adultes et pensants se rejoignent, et l'homme moderne, faisant taire les voix enfantines ou nasillardes du moyen âge, ne daigne plus s'entretenir qu'avec la noble antiquité. Il accepte ses dieux; il les comprend du moins, et s'en entoure. Dans les poëmes, dans les festins, dans les tapisseries, dans presque toutes les cérémonies, ils apparaissent, non plus restaurés par la pédanterie, mais ranimés par la sympathie, et doués par les arts d'une vie aussi florissante et presque aussi profonde que celle qu'ils avaient dans leur premier berceau. Après l'affreuse nuit du moyen âge et les douloureuses légendes des revenants et des damnés, c'est un charme que de revoir l'olympe rayonnant de la Grèce; ses dieux héroïques et beaux ravissent encore une fois le cœur des hommes; ils soulèvent et instruisent ce jeune monde en lui parlant la langue de ses passions et de son génie, et ce siècle de fortes actions, de libre sensualité, d'invention hardie n'a qu'à suivre sa pente pour reconnaître en eux ses maîtres et les éternels promoteurs de la liberté et de la beauté.
Plus près de lui est un autre paganisme, celui de l'Italie, plus séduisant parce qu'il est moderne et fait couler une nouvelle séve dans le tronc antique, plus attrayant parce qu'il est plus sensuel et présente, avec le culte de la force et du génie, le culte du plaisir et de la volupté. Les rigoristes le savent bien et s'en scandalisent: «Les enchantements de Circé, écrit Ascham, ont été apportés d'Italie pour gâter les mœurs des gens en Angleterre; beaucoup par des exemples de mauvaise vie, mais surtout par les préceptes des mauvais livres traduits dernièrement d'italien en anglais et vendus dans toutes les boutiques de Londres. Il y a plus de ces livres profanes[261] imprimés ces derniers mois qu'on n'en a vu depuis plusieurs vingtaines d'années en Angleterre. Aussi maintenant ils ont plus de respect pour les triomphes de Pétrarque que pour la Genèse de Moïse, et font plus de cas d'un conte de Boccace que d'une histoire de la Bible.» En effet, en ce moment, l'Italie a visiblement la primauté en toutes choses, et l'on y va puiser la civilisation comme à la source. Quelle est-elle cette civilisation qui s'impose ainsi à l'Europe, d'où part toute science et toute élégance, qui fait loi dans toutes les cours, où Surrey, Sidney, Spenser, Shakspeare vont chercher leurs exemples et leurs matériaux? Elle est païenne de fonds et de naissance, par sa langue qui n'est qu'un latin à peine déformé, par ses traditions et ses souvenirs latins que nulle lacune n'est venue interrompre, par sa constitution où l'antique vie urbaine a d'abord primé et absorbé la vie féodale, par le génie de la race, où la vigueur et la joie ont toujours surabondé. Plus d'un siècle avant les autres, dès Pétrarque, Rienzi et Boccace, les Italiens ont commencé à retrouver l'antiquité perdue, à «délivrer les manuscrits enfouis dans les cachots de France et d'Allemagne,» à les restaurer, à interpréter, commenter, repenser les anciens, à se faire latins de cœur et d'esprit, a composer en prose et en vers avec l'urbanité de Cicéron et de Virgile, à considérer les belles conversations et les jouissances de l'esprit comme l'ornement et la plus exquise fleur de la vie[262]. Ce ne sont pas seulement les dehors de la vie antique qu'ils s'approprient, c'en est le fonds, j'entends la préoccupation de la vie présente, l'oubli de la vie future, l'appel aux sens, le renoncement au christianisme. «Il faut jouir, faisait chanter leur premier poëte Laurent de Médicis dans ses pastorales et dans ses triomphes. Il n'y a point de certitude pour demain.» Déjà dans Pulci éclate l'incrédulité moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie, toute l'audace des libres penseurs qui repoussent du pied avec dégoût le froc usé du moyen âge. C'est lui qui, dans un poëme bouffon, met en tête de chaque chant un Hosanna, un In principio, un texte sacré de la messe[263]. C'est lui qui, se demandant ce qu'est l'âme et comment elle peut entrer dans le corps, la compare à ces confitures que l'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud. Que devient-elle dans l'autre monde? «Certaines gens croient y trouver des becfigues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits, et à cause de cela, ils suivent les moines, marchent derrière eux. Pour nous, mon cher ami, nous irons dans la vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter Alleluia!» Si vous cherchez un penseur plus sérieux, écoutez le grand patriote, le Thucydide du siècle, Machiavel, qui, opposant le christianisme et le paganisme, dit que l'un place le «bonheur suprême dans l'humilité, l'abjection, le mépris des choses humaines, tandis que l'autre fait consister le souverain bien dans la grandeur d'âme, la force du corps et toutes les qualités qui rendent l'homme redoutable.» Sur cela il conclut hardiment que le christianisme enseigne à «supporter les maux, et non à faire de grandes actions;» il découvre dans ce vice intérieur la cause de toutes les oppressions; il déclare que «les méchants ont vu qu'ils pouvaient tyranniser sans crainte des hommes, qui, pour aller en paradis, étaient plus disposés à supporter les injures qu'à les venger.» À ce ton, et en dépit des génuflexions obligées, on devine bien laquelle des deux religions il préfère. Le modèle idéal vers lequel tous les efforts se tournent, auquel toutes les pensées se suspendent, et qui soulève cette civilisation tout entière, c'est l'homme fort et heureux, muni de toutes les puissances qui peuvent accomplir ses désirs, et disposé à s'en servir pour la recherche de son bonheur.
Si vous voulez voir cette idée dans sa plus grande œuvre, c'est dans les arts qu'il faut la chercher, dans les arts du dessin tels qu'elle les fait et les porte par toute l'Europe, suscitant ou transformant les écoles nationales avec une telle originalité et une telle force, que tout art viable dérive d'elle, et que la population de figures vivantes dont elle a couvert nos murailles marque, comme l'architecture gothique ou la tragédie française, un moment unique de l'esprit humain. Le Christ maigre du moyen âge, le misérable ver de terre déformé et sanglant, la Vierge livide et laide, la pauvre vieille paysanne évanouie à côté du gibet de son enfant, les martyrs hâves, desséchés par le jeûne, aux yeux extatiques, les saintes aux doigts noueux, à la poitrine plate, toutes les touchantes ou lamentables visions du moyen âge se sont évanouies; le cortége divin qui se développe n'étale plus que des corps florissants, de nobles figures régulières et de beaux gestes aisés; les noms sont chrétiens, mais il n'y a de chrétien que les noms. Ce Jésus n'est qu'un «Jupiter crucifié[264].» Ces Vierges que Raphaël dessine nues avant de leur mettre une robe[265] ne sont que de belles filles, toutes terrestres, parentes de sa Fornarine. Ces saints que Michel-Ange dresse et tord dans le ciel au Jugement dernier sont une assemblée d'athlètes capables de bien combattre et de beaucoup oser. Un martyre, comme celui de saint Laurent, est une noble cérémonie où un beau jeune homme sans vêtements se couche devant cinquante hommes drapés et groupés comme dans un gymnase antique. Y a-t-il un de ces personnages qui se soit macéré? Y en a-t-il un qui ait pensé avec angoisse et larmes au jugement de Dieu, qui ait excédé et dompté sa chair, qui se soit rempli le cœur des tristesses et des douceurs évangéliques? Ils sont trop vigoureux pour cela, trop bien portants; leurs habits leurs siéent trop bien; ils sont trop prêts à l'action énergique et prompte. On en ferait trop aisément de forts soldats ou de superbes courtisanes, admirables dans une parade ou dans un bal. Aussi bien, tout ce que le spectateur accorde à leur auréole, c'est une génuflexion ou un signe de croix; après quoi les yeux jouissent d'eux, et ils ne sont là que pour la jouissance des yeux. Ce que le spectateur sent dans une madone florentine, c'est le magnifique animal vierge, dont le tronc puissant, la superbe pousse annoncent la race et la santé; ce n'est pas l'expression morale, comme aujourd'hui, que les artistes peignent, la profondeur d'une âme tourmentée et raffinée par trois siècles de culture; c'est au corps qu'ils s'attachent, jusqu'à parler avec enthousiasme des vertèbres «qui sont magnifiques,» des omoplates qui, dans les mouvements du bras, «sont d'un admirable effet[266].» «Le point important» pour eux «est de bien faire un homme et une femme nus.» La beauté pour eux est celle de la charpente osseuse qui s'emmanche, des tendons qui se tiennent et se bandent, des cuisses qui vont dresser le tronc, de la vaillante poitrine qui respire amplement, du col qui va tourner. Qu'il fait bon d'être nu! qu'on est bien en pleine lumière pour jouir de son corps florissant, de ses muscles dispos, de son âme gaillarde et hardie! Les splendides déesses reparaissent avec leur nudité primitive, sans songer qu'elles sont nues; on voit bien à la tranquillité de leur regard, à la simplicité de leur expression, qu'elles l'ont toujours été et que la pudeur ne les a point encore atteintes. La vie de l'âme ne s'oppose point ici, comme chez nous, à la vie du corps; la première n'est ni abaissée ni méprisée, on ose en montrer les actions et les organes; on ne les cache pas, l'homme ne songe pas à paraître tout esprit. Elles sortent comme autrefois de la mer lumineuse, avec leurs chevaux cabrés qui hérissent leur crinière, mâchant le frein, aspirant de leur naseaux les senteurs salées, pendant que leurs compagnons emplissent de leur souffle les conques sonnantes; et les spectateurs[267] habitués à manier l'épée, à s'exercer nus avec le poignard et le glaive à deux mains, à chevaucher sur des routes dangereuses, sentent par sympathie la fière tournure de l'échine cambrée, l'effort du bras qui va frapper et le long tressaillement des muscles qui du talon jusqu'à la nuque se gonflent pour roidir l'homme ou le lancer.
§ 2. LA POÉSIE.
I
Transplanté dans des races et dans des climats différents, ce paganisme reçoit de chaque race et de chaque climat des traits distincts et un caractère propre. Il devient anglais en Angleterre; la Renaissance anglaise est la renaissance du génie saxon. C'est que l'invention recommence, et qu'inventer c'est exprimer son génie; une race latine ne peut inventer qu'en exprimant des idées latines; une race saxonne ne peut inventer qu'en exprimant des idées saxonnes, et l'on va trouver, sous la civilisation et la poésie nouvelles, des descendants de l'antique Cœdmon, d'Adhlem, de Piers Plowman et de Robin Hood.
II
«À la fin du règne de Henri VIII, dit le vieux Puttenham, s'éleva une compagnie nouvelle de poëtes de cour, dont sir Thomas Wyatt l'aîné, et Henri, comte de Surrey, furent les deux capitaines, lesquels, ayant voyagé en Italie et goûté le doux style et les nobles rhythmes de la poésie italienne, ainsi que des novices nouvellement sortis des écoles de Dante, Pétrarque, Arioste, polirent grandement notre poésie vulgaire qui était rude et villageoise[268], et pour cette cause peuvent être justement appelés les premiers réformateurs du style et du mètre anglais.» Non que leur idée soit bien originale ou manifeste franchement l'esprit nouveau. Le moyen âge s'achève, mais n'est pas encore fini. Autour d'eux, André Borde, John Bale, John Heywood, Skelton lui-même renouvellent la platitude de la vieille poésie et la rudesse de l'ancien style. Les mœurs, à peine dégrossies, sont encore à demi féodales; au camp, devant Landrecies, le commandant anglais écrit une lettre amicale au gouverneur français de Térouanne pour lui demander «s'il n'a pas quelques gentilshommes disposés à rompre une lance en faveur des dames,» et promet d'envoyer six champions à leur rencontre. Parades, combats, blessures, défis, amour, appel au jugement de Dieu, pénitences, on trouve tout cela dans la vie de Surrey comme dans un roman de chevalerie. C'est un grand seigneur, un comte, un parent du roi qui a figuré dans les processions et les cérémonies, qui a fait la guerre, commandé des forteresses, ravagé des pays, qui est monté à l'assaut, qui est tombé sur la brèche, qui a été sauvé par son serviteur, magnifique, dépensier, irritable, ambitieux, quatre fois emprisonné, puis décapité. Au couronnement d'Anne de Boleyn, il portait la quatrième épée. Au mariage d'Anne de Clèves, il est un des tenants du tournoi. Dénoncé et enfermé, il propose de combattre sans armure son adversaire armé. Une autre fois, il est mis en prison pour avoir mangé de la viande en carême. Rien d'étonnant si ce prolongement des mœurs chevaleresques amène un prolongement de la poésie chevaleresque, si dans un temps qui achève l'âge de Pétrarque les poëtes retrouvent les sentiments de Pétrarque. Lord Berner, lord Sheffield, sir Thomas Wyatt, et au premier rang, Surrey, sont, comme Pétrarque, des soupirants plaintifs et platoniques; c'est l'amour pur que Surrey exprime, et sa dame, la belle Géraldine, comme Béatrix et Laure, est une madone idéale et un enfant de treize ans.