Au contraire, ils ont été maintenus intacts par l'éducation corporelle et militaire; et comme c'est de la barbarie, non de la civilisation, qu'ils sortent, ils n'ont point été entamés par l'adoucissement inné et par la modération héréditaire qui aujourd'hui se transmettent avec le sang et civilisent l'homme avant sa naissance. C'est pourquoi l'homme qui, depuis trois siècles, devient un animal domestique, est, à ce moment encore, un animal presque sauvage, et la force de ses muscles, comme la dureté de ses nerfs, augmente l'audace et l'énergie de ses passions. Regardez chez les hommes incultes, chez les gens du peuple, comme tout d'un coup le sang s'échauffe et monte au visage; les poings se ferment, les lèvres se serrent, et ces vigoureux corps se précipitent tout d'un bloc vers l'action. Les courtisans de ce siècle ressemblent à nos hommes du peuple. Ils ont le même goût pour les exercices des membres, la même indifférence aux intempéries de l'air, la même grossièreté de langage, la même sensualité avouée. Ce sont des corps de charretiers avec des sentiments de gentilshommes, des habits d'acteurs et des goûts d'artistes. «À quatorze ans[6], un fils de lord va aux champs pour chasser le daim et prendre de la hardiesse; car chasser le daim, l'égorger et le voir saigner donne de la hardiesse au cœur. À seize ans, guerroyer, faire des entreprises, jouter, chevaucher, assaillir des châteaux, et tous les jours essayer son armure en appertises d'armes avec quelqu'un de ses serviteurs.» Homme fait, il s'emploie au tir de l'arc, à la lutte, au saut, à la voltige. La cour de Henri VIII, pour sa bruyante gaieté, ressemble à une fête de village. Le roi[7] «s'exerce tous les jours à tirer, chanter, danser, lutter, jeter la barre, jouer du flageolet, de la flûte, de l'épinette, arranger des chansons, faire des ballades.» Il saute les fossés à la perche et manque une fois d'y périr. Il aime si fort la lutte, que, publiquement au camp du Drap d'or, il empoigne François Ier à bras-le-corps, pour le jeter à terre. C'est de cette façon qu'un cuirassier ou un maçon accueille aujourd'hui et essaye un nouveau camarade. En effet, pour divertissements ils ont, comme les cuirassiers et les maçons, la grosse gaudriole et la bouffonnerie brutale. Dans chaque grande maison, il y a un fou «dont le métier est de lancer des plaisanteries mordantes, de faire des gestes baroques, des grimaces, de chanter des chansons graveleuses,» comme dans nos cabarets. Ils trouvent l'injure et l'ordure plaisantes, ils sont mal embouchés, ils mâchent les mots de Rabelais tout crus, et s'amusent de conversations qui nous révolteraient. Nul respect humain; l'empire des convenances et l'habitude du savoir-vivre ne commenceront que sous Louis XIV et par l'imitation de la France; en ce moment, tous disent le mot propre, et c'est le plus souvent le gros mot. Vous verrez sur la scène, dans le Périclès de Shakspeare, toutes les puanteurs d'un bouge de prostitution[8]. Les grands seigneurs, les dames parées ont le langage des halles. Quand Henri V fait la cour à Catherine de France, c'est avec le grossier entrain d'un matelot qui aurait pris goût pour une vivandière; et comme les gabiers qui aujourd'hui se tatouent un cœur sur le bras pour prouver leur passion à leur payse, vous trouvez des gens qui «avalent du soufre et boivent de l'urine[9]» pour gagner leur maîtresse par un témoignage d'amour. L'humanité manque aussi bien que la décence[10]. Le sang, la souffrance ne les émeut pas. La cour assiste à des combats d'ours et de taureaux, où les chiens se font éventrer, ou l'animal enchaîné est parfois fouetté à mort, et c'est, dit un officier du palais[11], «une charmante récréation.» Rien d'étonnant qu'ils se servent de leurs bras, comme les paysans et les commères. Élisabeth donnait des coups de poing à ses filles d'honneur, «de telle façon qu'on entendait souvent ces belles filles crier et se lamenter d'une piteuse manière.» Un jour, elle cracha sur l'habit à franges de sir Mathew; une autre fois comme Essex, qu'elle tançait, lui tournait le dos, elle le souffleta. C'était alors l'usage des grandes dames de battre leurs enfants et leurs serviteurs. La pauvre Jane Grey était parfois «si misérablement bousculée, frappée, pincée, et maltraitée encore en d'autres façons qu'elle n'ose rapporter,» qu'elle se souhaitait morte. Leur première idée est d'en venir aux injures, aux coups, de se satisfaire. Comme au temps féodal, ils en appellent d'abord aux armes, et gardent l'habitude de se faire justice par eux-mêmes et sur-le-champ. «Jeudi dernier[12], écrit Gilbert Talbot, comme milord Rytche allait à cheval dans la rue, un certain Wyndhans lui tira un coup de pistolet.... Et le même jour, comme sir John Conway se promenait, M. Ludovyk Grevell arriva soudainement sur lui, et le frappa de son épée sur la tête.... Je suis forcé d'importuner Vos Seigneuries de ces bagatelles, n'ayant rien appris de plus important.» Nul, même la reine, n'est en sûreté parmi des âmes violentes[13]. Aussi, quand un homme en frappe un autre dans l'enceinte du palais, on lui coupe le poing, et on bouche les artères avec un fer rouge. Il n'y a que ces images atroces, et le douloureux fantôme de la chair saignante et souffrante qui puisse dompter la véhémence et contenir les soubresauts de leurs instincts. Jugez maintenant des matériaux qu'ils fournissent au théâtre et des personnages qu'ils demandent au théâtre; pour être d'accord avec le public, la scène n'aura pas trop des plus franches concupiscences et des plus puissantes passions; il faudra qu'elle montre l'homme lancé jusqu'au bout de son désir, effréné, presque fou, tantôt frissonnant et fixe devant la blanche chair palpitante que ses yeux dévorent, tantôt hagard et grinçant devant l'ennemi qu'il veut déchirer, tantôt soulevé hors de lui-même et bouleversé à l'aspect des honneurs et des biens qu'il convoite, toujours en tumulte et enveloppé dans une tempête d'idées tourbillonnantes, parfois secoué de gaietés impétueuses, le plus souvent voisin de la fureur et de la folie, plus fort, plus ardent, plus abandonné, plus audacieusement lâché à travers le réseau de la raison et de la loi qu'il ne fut jamais. Nous entendons à travers les drames comme à travers l'histoire du temps ce grondement farouche: le seizième siècle ressemble à une caverne de lions.
Parmi ces passions si fortes, nulle ne manque. La nature apparaît ici dans toute sa fougue; mais aussi dans toute sa plénitude. Si rien n'a été amorti, rien n'a été mutilé. C'est l'homme entier qui se déploie, cœur, esprit, corps et sens, avec les plus nobles et les plus fines de ses aspirations, comme avec les plus bestiaux et les plus sauvages de ses appétits, sans que la domination de quelque circonstance maîtresse le jette tout d'un côté, pour l'exalter ou le rabaisser. Il n'est point roidi comme il le sera sous le puritanisme. Il n'est point découronné comme il le sera sous la Restauration. Après le vide et l'ennui du quinzième siècle, il s'est réveillé, par une seconde naissance, comme jadis en Grèce il s'est éveillé par une première naissance, et cette fois, comme l'autre, les sollicitations du dehors sont venues toutes ensemble pour faire sortir ses facultés de leur inertie et de leur torpeur. Une sorte de température bienfaisante s'est répandue sur elles pour les couver et les faire éclore. La paix, la prospérité, le bien-être ont commencé; les industries nouvelles et l'activité croissante ont tout d'un coup décuplé les objets de commodité et de luxe; l'Amérique et l'Inde découvertes ont fait briller à tous les yeux des trésors et des prodiges entassés dans le lointain des mers inconnues; l'antiquité retrouvée, les sciences ébauchées, la Réforme entreprise, les livres multipliés par l'imprimerie, les idées multipliées par les livres, ont doublé les moyens de jouir, d'imaginer et de penser. On veut jouir, imaginer, penser, car le désir croît avec l'attrait, et ici tous les attraits se rencontrent. Il y en a pour les sens, dans ces appartements que l'on commence à chauffer, dans ces lits qu'on garnit d'oreillers, dans ces carrosses dont pour la première fois on fait usage. Il y en a pour l'imagination, dans ces palais nouveaux, arrangés à l'italienne; dans ces tapisseries nuancées, apportées de Flandre; dans ces riches costumes, brodés d'or, qui, incessamment changés, rassemblent les fantaisies et les magnificences de toute l'Europe. Il y en a pour l'esprit, dans ces nobles et beaux écrits qui, répandus, traduits, interprétés, apportent la philosophie, l'éloquence et la poésie de l'antiquité restaurée et des Renaissances environnantes. Sous cet appel, toutes les aptitudes et tous les instincts se dressent à la fois: les bas et les sublimes, l'amour idéal et l'amour sensuel, l'avidité grossière et la générosité pure. Rappelez-vous ce que vous avez senti vous-même au moment où d'enfant vous êtes devenu homme, quels souhaits de bonheur, quelle grandeur d'espérances, quelle intempérance de cœur vous poussaient vers toutes les joies; avec quel élan vos mains, d'elles-mêmes, se portaient à la fois vers chaque branche de l'arbre, et refusaient d'en laisser échapper un seul fruit. À seize ans, comme Chérubin, on désire une servante en adorant une madone; on est capable de toutes les convoitises et aussi de toutes les abnégations; on trouve la vertu plus belle, et les soupers meilleurs; la volupté a plus de saveur, et l'héroïsme a plus de prix; il n'est pas d'attrait qui ne soit poignant; la suavité et la nouveauté des choses sont trop fortes; et, dans l'essaim des passions qui bourdonne au dedans de nous et nous pique comme des dards d'abeille, nous ne savons que nous précipiter tour à tour en tous les sens. Tels étaient les hommes de ce temps, Raleigh, Essex, Élisabeth, Henri VIII lui-même, excessifs et inégaux, prompts aux dévouements et aux crimes, violents dans le bien et dans le mal, héroïques avec d'étranges faiblesses, humbles avec de soudains redressements, jamais vils de parti pris comme les viveurs de la Restauration, jamais rigides par principes comme les puritains de la Révolution, capables de pleurer comme des enfants[14], et de mourir comme des hommes, souvent bas courtisans, plus d'une fois véritables chevaliers, et qui, parmi tant de contrariétés de conduite, ne manifestent avec constance que le trop-plein de leur nature. Ainsi disposés, ils peuvent tout comprendre, les férocités sanguinaires et les générosités exquises, la brutalité de la débauche infâme et les plus divines innocences de l'amour, accepter tous les personnages, des prostituées et des vierges, des princes et des saltimbanques, passer subitement de la bouffonnerie triviale aux sublimités lyriques, écouter tour à tour les calembours des clowns et les odes des amoureux. Même il faudra que le drame, pour imiter et contenter la fécondité de leur nature, prenne tous les langages, le vers pompeux, surchargé, florissant d'images, et, tout à côté, la prose populacière; bien plus, il faudra qu'il violente son style naturel et son cadre naturel; qu'il mette des chants, des éclats de poésie dans les conversations des courtisans et dans les harangues des hommes-d'État; qu'il amène sur la scène des féeries d'opéra[15], «des gnomes, des nymphes de la terre et de la mer, avec leurs bosquets et leurs prairies; qu'il force les dieux à descendre sur le théâtre, et l'enfer lui-même à livrer ses féeries.» Nul théâtre n'est si complexe; c'est que jamais l'homme ne fut plus complet.
III
Dans cet épanouissement si universel et si libre, les passions ont pourtant leur tour propre qui est anglais, parce qu'elles sont anglaises. Après tout, à tout âge, sous toute civilisation, un peuple est toujours lui-même; quel que soit son habit, sayon de poil de chèvre, pourpoint doré, ou frac noir, les cinq ou six grands instincts qu'il avait dans ses forêts le suivent dans ses palais et dans ses bureaux. Aujourd'hui encore, les passions militantes, l'humeur sombre subsistent sous la régularité et le bien-être des mœurs modernes[16]. L'énergie et l'âpreté native font irruption à travers la perfection de la culture et les habitudes du comfort. Les jeunes gens riches, au sortir d'Oxford, vont chasser l'ours au Canada, l'éléphant au cap de Bonne-Espérance, vivent sous la tente, boxent, sautent les haies à cheval, manœuvrent leurs clippers sur les côtes périlleuses, jouissent de la solitude et du danger. L'ancien Saxon, le vieux rover des mers Scandinaves, n'a pas péri. Jusque dans les écoles, les enfants se rudoient, se résistent, se battent comme des hommes, et leur naturel est si indompté qu'il faut les verges et les meurtrissures pour les réduire sous la discipline de la loi. Jugez de ce qu'ils étaient au seizième siècle: la race anglaise[17] passe alors pour «la race la plus belliqueuse» de l'Europe, «la plus redoutable dans les batailles, la plus impatiente de tout ce qui ressemble à la servitude.» «Les bêtes sauvages anglaises:» c'est ainsi que Cellini les appelle; et «les énormes pièces de bœuf» dont ils s'emplissent, entretiennent la force et la férocité de leurs instincts. Pour achever de les endurcir, les institutions travaillent dans le même sens que la nature. La nation est armée, chaque homme est élevé en soldat, tenu d'avoir des armes selon sa condition, de s'exercer le dimanche et les jours de fête; depuis le yeoman jusqu'au lord, la vieille constitution militaire les tient enrégimentés et prêts à l'action. Dans un État qui ressemble à une armée, il faut que les châtiments, comme dans une armée, soient terribles, et, pour les aggraver, la hideuse guerre des deux Roses qui, à chaque incertitude de la succession, peut reparaître, est encore présente dans tous les souvenirs. De pareils instincts, une semblable constitution, une telle histoire dressent devant eux l'idée de la vie avec une sévérité tragique; la mort est à côté, et aussi les blessures, les billots, les supplices; le beau manteau de pourpre que les Renaissances du Midi étalent joyeusement au soleil pour s'en parer comme d'une robe de fête, est ici taché de sang et bordé de noir. Partout[18] une discipline rigide, et la hache prête pour toute apparence de trahison; les plus grands, des évêques, un chancelier, des princes, des parents du roi, des reines, un protecteur, agenouillés sur la paille, viendront éclabousser la Tour de leur sang; un à un, on les voit défiler, tendre le col: le duc de Buckingham, la reine Anne de Boleyn, la reine Catherine Howard, le comte de Surrey, l'amiral Seymour, le duc de Somerset, lady Jane Grey et son mari, le duc de Northumberland, la reine Marie Stuart, le comte d'Essex, tous sur le trône ou sur les marches du trône, au faîte des honneurs, de la beauté, de la jeunesse et du génie; de cette procession éclatante, on ne voit revenir que des troncs inertes, maniés à plaisir par la main du bourreau. Compterai-je les bûchers, les pendaisons, les hommes vivants détachés de la potence, éventrés, coupés en quartiers[19], les membres jetés au feu, les têtes exposées sur les murailles? Il y a telle page d'Holinshed qui semble un nécrologe: «Le vingt-cinquième jour de mai, dans l'église de Saint-Paul de Londres, furent examinés dix-neuf hommes et six femmes nés en Hollande,» qui étaient hérétiques; «quatorze d'entre eux furent condamnés: un homme et une femme brûlés à Smithfield; les douze autres furent envoyés dans d'autres villes pour être brûlés.—Le dix-neuvième juin, trois moines de Charterhouse furent pendus, détachés et coupés en quartiers à Tyburn, leurs têtes et leurs morceaux exposés dans Londres, pour avoir nié que le roi fût le chef suprême de l'Église.—Et aussi le vingt-unième du même mois, et pour la même cause, le docteur John Fisher, évêque de Rochester, fut décapité pour avoir nié la suprématie, et sa tête exposée sur le pont de Londres. Le pape l'avait nommé cardinal et lui avait envoyé son chapeau jusqu'à Calais, mais la tête était tombée avant que le chapeau fût dessus, de sorte qu'ils ne se rencontrèrent pas.—Le premier de juillet, sir Thomas More fut décapité pour le même crime, c'est-à-dire pour avoir nié que le roi fût chef suprême de l'Église.» Aucun de ces meurtres ne semble extraordinaire; les chroniqueurs en parlent sans s'indigner; les condamnés vont au billot paisiblement, comme si la chose était toute naturelle. Anne de Boleyn dit sérieusement avant de livrer sa tête: «Je prie Dieu de conserver le roi, et de lui envoyer un long règne, car jamais il n'y eut prince meilleur et plus compatissant[20].» La société est comme en état de siége, si tendue que chacun enferme dans l'idée de l'ordre; l'idée de l'échafaud. On l'aperçoit, la terrible machine; dressée sur toutes les routes de la vie humaine; les petites y conduisent comme les grandes. Une sorte de loi martiale, implantée par la conquête dans les matières civiles; est entrée de là dans les matières ecclésiastiques[21], et le régime économique lui-même a fini par s'y trouver asservi. Ainsi que dans un camp[22], les dépenses, l'habillement; la nourriture de chaque classe sont fixés et restreints; nul homme ne peut vaguer hors de son district, être oisif, vivre à sa volonté. Tout inconnu est saisi, interrogé; s'il ne peut rendre bon compte de lui-même, les stocks[23] de la paroisse sont là pour meurtrir ses jambes; comme dans un régiment, il passe pour un espion et pour un ennemi. Quiconque, dit la loi[24], aura vagabondé pendant trois jours, sera marqué d'un fer rouge sur la poitrine, et livré comme esclave à celui qui le dénoncera. «Celui-ci prendra l'esclave, lui donnera du pain, de l'eau, de la petite boisson, des aliments de rebut, et le forcera à travailler, en le battant, en l'enchaînant, ou autrement, quel que soit l'ouvrage ou le travail, si abject qu'il soit.» Il peut le vendre, le léguer, le louer, trafiquer de lui, «comme de tout autre bien, meuble ou marchandise,» lui mettre un cercle de fer au cou et à la jambe; s'il fuit et s'absente plus de quatorze jours, il est marqué au front d'un fer rouge, et esclave pour toute sa vie; s'il fuit une seconde fois, il est tué. Parfois, dit More, on voit une vingtaine de voleurs pendus au même gibet. En un an[25], quarante personnes furent mises à mort dans le seul comté de Somerset, et, dans chaque comté, on trouvait trois ou quatre cents voleurs et vagabonds qui parfois s'assemblaient et pillaient en troupes armées de soixante hommes. Qu'on regarde de près à toute cette histoire, aux bûchers de Marie, aux piloris d'Élisabeth, et on verra que la température morale de ce pays, comme sa température physique, est âpre entre toutes. La joie n'y est point savourée comme en Italie; ce qu'on appelle Merry England, c'est l'Angleterre livrée à la verve animale, au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prospérité continue, le courage et la confiance en soi; la volupté manque en ce climat et dans cette race. Au milieu des belles croyances populaires apparaissent les lugubres rêves et le cauchemar atroce de la sorcellerie. L'évêque Jewell[26] déclare devant la reine que, «dans ces dernières années, les sorcières et sorciers se sont merveilleusement multipliés.» Tels ministres affirment «qu'ils ont eu à la fois dans leur paroisse dix-sept ou dix-huit sorcières, entendant par là celles qui pourraient opérer des miracles surnaturels.» Elles jettent des sorts qui «pâlissent les joues, dessèchent la chair, barrent le langage, bouchent les sens, consument l'homme jusqu'à la mort.» Instruites par le diable, elles font, «avec les entrailles et les membres des enfants, des onguents pour chevaucher dans l'air.» Quand un enfant n'est pas baptisé ou préservé par le signe de la croix, «elles vont le prendre la nuit dans son berceau ou aux côtés de sa mère..., le tuent..., puis, l'ayant enseveli, le dérobent du tombeau pour le faire bouillir en un chaudron jusqu'à ce que la chair soit devenue potable. C'est une règle infaillible que, chaque quinzaine, ou tout au moins chaque mois, chaque sorcière doit au moins tuer un enfant pour sa part.» Il y avait là de quoi faire claquer les dents d'épouvante. Joignez-y la saleté et le grotesque, les misérables polissonneries, les détails de marmite, toutes les vilenies qui ont pu hanter l'imagination triviale d'une vieille dégoûtante et hystérique, voilà les spectacles que Middleton et Shakspeare étalent, et qui sont conformes aux sentiments du siècle et à l'humeur nationale. À travers les éclats de la verve et les splendeurs de la poésie perce la tristesse foncière. Les légendes douloureuses ont pullulé; tout cimetière a son revenant; partout où un homme a été tué revient un esprit. Beaucoup de gens n'osent sortir de leur village après le soleil couché. Le soir, à la veillée, on parle du carrosse qui apparaît mené par des chevaux sans tête avec un postillon et des cochers sans tête, ou des esprits malheureux qui, obligés d'habiter la plaine sous le souffle aigu de la bise, implorent l'abri d'une haie ou d'un vallon. Ils rêvent horriblement de la mort: «Mourir, aller nous ne savons pas où!—Être couché, cloué dans la fosse froide et pourrir! Cette chaude vie frémissante qui devient une motte de terre gluante et pétrie!—Et l'heureuse âme, qui tout à l'heure sera plongée dans des flots de feu,—ou résidera dans des régions frissonnantes barrées d'une triple enceinte de glace,—ou sera emprisonnée dans les vents aveugles, et roulée avec une violence incessante tout autour de ce monde suspendu,—ou, pis que le pire de tout cela,—au delà de ce que les pensées sans loi ni limite imaginent, hurlantes,—c'est trop horrible[27].» Les plus grands parlent avec une résignation morne de la grande obscurité infinie qui enveloppe notre pauvre petite vie vacillante, de cette vie qui n'est qu'une «fièvre anxieuse,» de cette triste condition humaine qui n'est que passion, déraison et douleur, de cet être humain qui lui-même n'est peut-être qu'un vain fantôme, un rêvé douloureux de malade. À leurs yeux, nous roulons sur une pente fatale où le hasard nous entre-choque; et le destin intérieur qui nous pousse ne nous brise qu'après nous avoir aveuglés. Au delà de tout «est la tombe muette, où l'on n'entend plus rien, ni le pas joyeux de son ami, ni la voix de son amant, ni le conseil affectueux de son père, où il n'y a plus rien, où tout est oubli, poussière, obscurité éternelle.» Encore s'il n'y avait rien! «Mourir, dormir! oui, et rêver peut-être.» Rêver lugubrement, tomber dans un cauchemar pareil à celui de la vie; pareil à celui où nous nous débattons aujourd'hui, où nous crions, haletants, d'un gosier rauque! Voilà leur idée de l'homme et de la vie, idée nationale qui remplit le théâtre de calamités et de désespoirs, qui étale les supplices et les massacres, qui prodigue la folie et le crime, qui met partout la mort comme issue; une brume menaçante et sombre couvre leur esprit comme leur ciel, et la joie comme le soleil ne perce chez eux que violemment et par intervalles. Ils sont autres que les races latines, et, dans la Renaissance commune, ils renaissent autrement que les races latines. Le libre et plein développement de la pure nature qui, en Grèce et en Italie, aboutit à la peinture de la beauté et de la force heureuse, aboutit ici à la peinture de l'énergie farouche, de l'agonie et de la mort.
IV
Ainsi naquit ce théâtre; théâtre unique dans l'histoire comme le moment admirable et passager d'où il est sorti, œuvre et portrait de ce jeune monde, aussi naturel, aussi effréné et aussi tragique que lui. Quand un drame original et national s'élève, les poëtes qui l'établissent portent en eux-mêmes les sentiments qu'il représente. Ils manifestent mieux que les autres hommes l'esprit public, parce que l'esprit public est plus fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes éclatent dans leur cœur avec un cri plus âpre ou plus juste, et c'est pour cela que leur voix devient la voix de tous. L'Espagne chevaleresque et catholique rencontre ses interprètes dans des enthousiastes et des don Quichotte, dans Calderon soldat, puis prêtre; dans Lope, volontaire à quinze ans, amoureux exalté, duelliste errant, soldat de l'Armada, à la fin prêtre et familier du Saint-Office, si fervent, qu'il jeûne jusqu'à s'épuiser, s'évanouit d'émotion en disant la messe, et ensanglante de ses flagellations les murs de sa chambre. La sereine et noble Grèce a pour chef de ses poëtes tragiques un des plus accomplis et des plus heureux de ses enfants[28], Sophocle, le premier dans les choses du chant et de la palestre, qui, à quinze ans, chantait nu le pæan devant le trophée de Salamine, et qui, depuis, ambassadeur, général, toujours aimé des Dieux et passionné pour sa ville, offrit en spectacle dans sa vie comme dans ses œuvres l'harmonie incomparable qui a fait la beauté du monde antique, et que le monde moderne n'atteindra plus. La France éloquente et mondaine, dans le siècle qui a porté le plus loin l'art des bienséances et du discours, trouve pour écrire ses tragédies oratoires, et peindre ses passions de salon, le plus habile artisan de paroles, Racine, un courtisan, un homme du monde, le plus capable, par la délicatesse de son tact et par les ménagements de son style, de faire parler des hommes du monde et des courtisans. Pareillement ici les poëtes conviennent à l'œuvre. Presque tous sont des bohèmes, nés dans le peuple[29], instruits pourtant, et le plus souvent élèves d'Oxford ou de Cambridge, mais pauvres, en sorte que leur éducation fait contraste avec leur état; Ben Jonson est beau-fils d'un maçon, maçon lui-même; Marlowe est fils d'un cordonnier; Shakspeare, d'un marchand de laine; Massinger, d'un domestique de grande maison. Ils vivent comme ils peuvent, font des dettes, écrivent pour gagner leur pain, montent sur le théâtre. Peel, Lodge, Marlowe, Jonson, Shakspeare, Heywood sont acteurs; la plupart des détails qu'on a sur leur compte sont tirés du journal d'Henslowe, un ancien prêteur sur gages, plus tard bailleur de fonds et imprésario, qui les fait travailler, leur accorde des avances, reçoit en nantissement leurs manuscrits ou leur garde-robe. Pour une pièce de théâtre, il donne sept ou huit livres sterling; après l'an 1600, les prix montent, et vont jusqu'à vingt ou vingt-cinq livres. On voit bien que, même après cette hausse, le métier d'auteur donne à peine du pain; pour gagner quelque argent, il faut, comme Shakspeare, se faire entrepreneur, tâcher d'avoir une part dans la propriété du théâtre; mais le cas est rare, et la vie qu'ils mènent, vie de comédiens et d'artistes, imprévoyante, excessive, égarée à travers les débauches et les violences, parmi les femmes de mauvaise vie, au contact des jeunes galants, parmi les provocations de la misère, de l'imagination et de la licence, les mène ordinairement à l'épuisement, à l'indigence et à la mort. On jouit d'eux, et on les néglige ou on les méprise; tel, pour une allusion politique, est mis en prison, et manque de perdre les oreilles; les grands, les gens d'administration les rudoient comme des valets. Heywood, qui joue presque tous les jours, s'impose, en outre, pendant plusieurs années, l'obligation d'écrire un feuillet chaque jour, compose à la diable dans les tavernes, peine et sue en vrai manœuvre littéraire[30], et meurt laissant deux cent vingt pièces, dont la plupart se perdront. Kyd, un des premiers, meurt dans la misère. Shirley, l'un des derniers, à la fin de sa carrière, est contraint de redevenir instituteur. Massinger meurt inconnu, et on ne trouve sur lui dans le registre de la paroisse que cette triste mention: «Philippe Massinger, un étranger.» Peu de mois après la mort de Middleton, sa veuve est forcée de demander un secours à la Cité, parce qu'il n'a rien laissé. «L'imagination opprime[31] en eux la raison, c'est la maladie commune des poëtes.» Ils veulent jouir, et se laissent aller; leur tempérament, leur cœur les maîtrise; dans leur vie comme dans leurs pièces, les impulsions sont irrésistibles; le désir arrive tout d'un coup, comme un flot qui noie les raisonnements, la résistance, et qui souvent même ne laisse ni aux raisonnements, ni à la résistance le temps de se montrer[32]. Beaucoup sont des viveurs, des viveurs tristes, sortes de Musset et de Murger, qui s'abandonnent et s'étourdissent, capables des rêves les plus poétiques et les plus purs, des attendrissements les plus délicats et les plus touchants, et qui, néanmoins, ne savent que miner leur santé et gâter leur gloire. Tels sont Nash, Decker et Greene; Nash, satirique fantaisiste, qui «abusa de son talent, et conspira en prodigue contre les bonnes heures[33];» Decker, qui passa trois ans dans la prison du Banc du Roi; Greene surtout, charmant esprit, riche, gracieux, qui se perdit à plaisir, confessant ses vices[34] publiquement, avec des larmes, et un instant après s'y replongeant. Ce sont des hommes-filles, vraies courtisanes de mœurs, de corps et de cœur. Au sortir de Cambridge, «avec de bons drilles aussi libertins que lui,» Greene avait parcouru l'Espagne, l'Italie, où il «avait vu et pratiqué, dit-il, toutes sortes d'infamies abominables à déclarer.» Vous voyez que le pauvre homme est franc, et ne s'épargne guère; il est naturel, emporté en toutes choses, dans le repentir comme dans le reste, inégal par excellence, fait pour se démentir, non pour se corriger. Au retour il devint, à Londres, un pilier de tavernes, hanteur de mauvais lieux. «J'étais noyé dans l'orgueil, dit-il; courir les filles était mon exercice journalier, et la gloutonnerie avec l'ivrognerie, mon seul plaisir;... je prenais du plaisir à jurer et à blasphémer le nom de Dieu.... Ces vanités et autres pamphlets futiles, où j'écrivaillais sur l'amour et sur mes vaines imaginations, étaient mon gagne-pain, et, à cause de tous mes vains discours, j'étais aimé de toutes sortes de gens frivoles, qui étaient mes compagnons assidus, venaient incessamment à mon logis, et là passaient le temps à trinquer, à sabler le vin, à se gorger avec moi toute la journée....» «Si je puis avoir mon contentement tant que je vis, disait-il encore, cela me suffit, je me tirerai d'affaire après la mort comme je pourrai.... L'enfer, qu'est-ce que vous me parlez de l'enfer? Je sais que, si j'y vais, j'aurai la compagnie de gens meilleurs que moi, et j'y rencontrerai aussi quelques bons drôles à tête chaude, et pourvu que je n'y sois pas cloué seul, je ne m'en soucie pas.... Si je ne craignais pas plus les juges du Banc du Roi que je ne crains Dieu, j'irais, avant de me coucher, fourrer ma main dans le sac d'un bourgeois ou d'un autre.» Un peu après, il a des remords, il se marie, peint en vers délicieux la régularité et le calme de la vie honnête, puis revient à Londres, mange son bien et la dot de sa femme avec une drôlesse de bas étage, parmi les ruffians, les entremetteurs, les filous, les filles, buvant, blasphémant, s'excédant de veilles et d'orgies, écrivant pour avoir du pain, quelquefois rencontrant parmi les criailleries et les puanteurs d'un bouge des pensées d'adoration et d'amour dignes de Rolla, le plus souvent dégoûté de lui-même, pris d'un accès de larmes entre deux buvettes, et composant de petits traités pour s'accuser, regretter sa femme, convertir ses camarades, ou prémunir les jeunes gens contre les ruses des prostituées et des escrocs. À ce régime on s'use vite; il ne lui fallut que six ans pour s'épuiser. Une indigestion de vin du Rhin et de harengs salés l'acheva. Sans son hôtesse qui le recueillit, «il serait mort dans la rue.» Il dura encore un peu, puis s'éteignit; quelquefois il lui demandait en pleurant un sou de vin de Malvoisie; il était plein de poux, n'avait qu'une chemise, et quand la sienne était au blanchissage, il était obligé d'emprunter celle du mari. Ses habits et son épée furent vendus trois shillings, et les pauvres gens payèrent les frais d'enterrement: quatre shillings pour le linceul, et six shillings quatre pence pour le convoi. C'est dans ces bas-fonds, sur ces fumiers, parmi ces dévergondages et ces violences, que poussa le génie dramatique, entre autres celui du premier, d'un des plus puissants, du vrai fondateur, Christopher Marlowe.
Celui-ci était un esprit déréglé, débordé, outrageusement véhément et audacieux, mais grandiose et sombre, avec la «véritable fureur poétique;» païen de plus, et révolté de mœurs et de doctrines. Dans cet universel retour aux sens, et dans cet élan des forces naturelles qui fait la Renaissance, les instincts corporels et les idées qui les consacrent se débrident impétueusement. Marlowe, comme Greene, comme Kett[35], est un incrédule, nie Dieu et le Christ, blasphème la Trinité[36], prétend que Moïse était un imposteur, que le Christ était plus digne de mort que Barrabas, que «si lui, Marlowe, entreprenait d'écrire une nouvelle religion, il la ferait meilleure,» et «dans chaque compagnie où il va, prêche son athéisme.» Voilà les colères, les témérités et les excès que la liberté de penser met dans ces esprits neufs, qui, pour la première fois après tant de siècles, osent marcher sans entraves. De la boutique de son père, encombrée d'enfants, du milieu des tire-pieds et des alênes, il s'est trouvé étudiant à Cambridge, probablement par le patronage d'un grand, et de retour à Londres, dans l'indigence, dans la licence des coulisses, des taudis et des tavernes, sa tête a fermenté, et ses passions se sont échauffées. Il devient acteur; mais s'étant cassé la jambe «dans une scène de débauche, il reste boiteux, et ne peut plus paraître sur les planches. Il annonce tout haut son incrédulité, et un procès s'entame, qui, si le temps n'eût manqué, l'eût peut-être conduit au bûcher. Il fait l'amour avec une espèce de souillon[37], et, voulant poignarder son rival, il a le poignet retourné, en sorte que sa propre lame lui entre dans l'œil et dans la cervelle, et qu'il meurt, toujours maudissant et blasphémant. Il n'avait que trente ans; jugez de la poésie qui peut sortir d'une vie aussi emportée et aussi remplie: d'abord la déclamation exagérée, les entassements de meurtres, les atrocités, la pompeuse et furieuse fanfare de la tragédie éclaboussée dans le sang, et des passions exaltées jusqu'à la démence. Tous les commencements du théâtre anglais, Ferrex et Porrex, Cambyses, Hieronymo, même le Périclès de Shakspeare, atteignent à ce même comble d'extravagance, d'emphase et d'horreur[38]. C'est la première explosion de la jeunesse; rappelez-vous les brigands de Schiller, et comment notre démocratie moderne a reconnu pour la première fois son image dans les métaphores et les cris de Charles Moor. Pareillement ici les personnages se démènent et hurlent, frappent la terre du pied, grincent les dents, montrent le poing au ciel. Les trompettes sonnent, les tambours battent, les armures défilent, les armées s'entre-choquent, les gens se poignardent entre eux ou se poignardent eux-mêmes; les discours ronflent avec des menaces titanesques et des figures lyriques[39]; les rois expirent, tendant leurs voix de basse; «la mort hagarde, de ses serres rapaces, étreint leur cœur sanglant, et comme une harpie se gorge de leur vie.» Le héros, le grand Tamerlan, assis sur un char que traînent des rois enchaînés, fait brûler les villes, noyer les femmes et les enfants, passer les hommes au fil de l'épée, et à la fin, atteint d'un mal invisible, s'emporte en tirades gigantesques contre les dieux qui le frappent et qu'il voudrait détrôner. Voilà déjà la peinture de l'orgueil insensé, de la fougue aveugle et meurtrière, qui, promenée à travers les dévastations, arrive à s'armer contre le ciel lui-même. La surabondance de la séve sauvage et intempérante amène ce puissant vers tonnant, cette prodigalité de carnages, cet étalage de splendeurs et de couleurs surchargées, ce déchaînement de passions démoniaques, cette audace de l'impiété grandiose. Si dans les drames qui suivent, la Saint-Barthélemy, le Juif de Malte, l'enflure diminue, la violence reste: Barabbas, le Juif, ensauvagé par la haine, est désormais sorti de l'humanité; il a été traité par les chrétiens comme une bête, et il les hait à la façon d'une bête. Il a purgé son cœur «de la compassion et de l'amour[40]; il rit quand les chrétiens pleurent. Il va se promener la nuit pour empoisonner les puits, ou achever les malades qui gémissent sous les murailles. Il a étudié la médecine, et s'en sert pour occuper les fossoyeurs, «pour fournir à leurs bras des tombes à creuser, et des glas de morts à mettre en branle.» Il s'est donné la joie «de remplir en un an les prisons de banqueroutiers, de combler d'orphelins les hôpitaux, et, à chaque lune, de rendre fou quelqu'un, ou de pousser un homme au suicide.» Toutes ces cruautés, il les étale, il s'en applaudit, comme un démon qui se réjouit d'être un bon bourreau, et d'enfoncer les patients dans la dernière extrémité de l'angoisse. Sa fille a deux prétendants chrétiens, et, au moyen de lettres supposées, il les fait tuer l'un par l'autre. De désespoir, elle se fait religieuse, et, pour se venger, il empoisonne sa fille et tout le couvent. Deux moines veulent le dénoncer, puis le convertir; il étrangle le premier, et plaisante avec son esclave Ithamore, un coupe-gorge de profession, qui aime le métier, et se frotte les mains de plaisir[41].—«Fais un joli nœud, serre fort; bien étranglé.—Voilà qui est proprement fait, il n'y a pas de trace; dressons-le contre le mur, et appuyons-le sur son bâton. Parfait, il a l'air de quêter un morceau de lard.—Ô le brave, l'habile maître que j'ai là!»—Survient le second moine, qu'ils accusent de l'assassinat[42]: «Comment, un moine qui en tue un autre! Le ciel me bénisse. Allons! Ithamore, il faut le mener devant les juges. Là, j'ai presque envie de pleurer du malheur qui vous arrive. Ce n'est pas nous qui vous arrêtons, c'est la loi; nous ne faisons que vous conduire.» Joignez à cela deux autres empoisonnements, une machine infernale pour faire sauter toute la garnison turque, un complot pour jeter dans un puits le commandant turc. Il y tombe lui-même, et dans la chaudière rougie[43] meurt hurlant, endurci, sans remords, n'ayant qu'un regret, celui de n'avoir pas fait assez de mal. Ce sont là les férocités du moyen âge; on les rencontrerait encore aujourd'hui dans les compagnons d'Ali-Pacha, dans les pirates de l'Archipel; nous en avons gardé l'image dans ces peintures du quinzième siècle qui représentent un roi avec sa cour tranquillement assis autour d'un homme vivant qu'on écorche; au centre, l'écorcheur à genoux qui travaille avec conscience, fort attentif à ne point gâter la peau[44].
Tout cela est roide, dira-t-on; ces gens tuent trop facilement et trop vite. C'est justement pour cela que la peinture est vraie. Car le propre des hommes de ce temps, comme des personnages de Marlowe, est la brusque détente de l'action; ce sont des enfants, des enfants robustes; comme un cheval au lieu d'un discours vous lâche une ruade, au lieu d'une explication ils vous donnent un coup de couteau. Nous ne savons plus aujourd'hui ce que c'est que la nature; nous gardons encore à son endroit les préjugés bienveillants du dix-huitième siècle; nous ne la voyons qu'humanisée par deux siècles de culture, et nous prenons son calme acquis pour une modération innée. Le fond de l'homme naturel, ce sont des impulsions irrésistibles, colères, appétits, convoitises, toutes aveugles. Il voit une femme[45], il la trouve belle; tout d'un coup sa gorge se serre, il a chaud dans le dos, il lui court sus; quelqu'un veut l'en empêcher, il tue l'homme, s'assouvit, puis n'y pense plus, sauf lorsque parfois quelque vague image d'une mare de sang clapotante vient traverser sa cervelle et le rendre morne. Les subites et extrêmes décisions se confondent en lui avec le désir; à peine imaginée, la chose est faite; le grand intervalle qui se rencontre chez nous entre l'idée de l'action et l'action elle-même manque tout à fait[46]. Barabbas conçoit les meurtres, et sur-le-champ les meurtres sont accomplis; nulle délibération, nul tiraillement; c'est pour cela qu'il peut en commettre une vingtaine; sa fille le quitte, le voilà dénaturé, il l'empoisonne; son confident le trahit, il se déguise et l'empoisonne. La rage les prend au ventre, comme un accès, et alors il faut qu'ils tuent. Cellini raconté qu'offensé, il essaya de se contenir, mais qu'il suffoquait, et que, pour ne pas mourir de ce tourment, il sauta avec son poignard sur l'homme. Pareillement ici, dans Edward II, le roi, les nobles en appellent tout de suite aux épées; tout y est excessif et imprévu; entre deux réponses, le cœur s'est trouvé bouleversé, transporté jusqu'aux extrémités de la haine ou de la tendresse. Edward, revoyant son favori Gaveston, verse devant lui son trésor, jette à ses pieds les dignités, lui donne son sceau, se donne lui-même; et, sur une menace de l'évêque de Coventry, crie tout d'un coup[47]: «Jetez bas sa mitre d'or, déchirez son étole, baptisez-le à nouveau dans le ruisseau.» Puis, quand la reine le supplie: «Pas de cajoleries, catin française, va-t'en d'ici; Gaveston, ne lui parle pas, qu'elle sèche et crève.» Fureurs contre fureurs, les haines s'entre-choquent comme des cavaliers dans une bataille: le duc de Lancastre tire son épée devant le roi pour tuer Gaveston; Mortimer blesse Gaveston. Les puissantes voix tendues grondent: jamais ils ne souffriront qu'un chien accapare leur prince, les dépossède de leur rang[48]. «Pour voir sa charogne naufragée sur la côte, il n'y a pas un de nous qui ne crevât son cheval.» «Nous le traînerons par les oreilles jusqu'au billot.» Ils l'ont saisi, ils vont le pendre à une branche; ils refusent de le laisser parler une seule minute au roi. En vain on les supplie; quand à la fin ils ont consenti, ils se repentent; c'est une curée qu'il leur faut tout de suite, et Warwick le reprenant de force lui tranche la tête dans un fossé. Voilà les hommes du moyen âge. Ils ont l'âpreté, l'acharnement, l'orgueil de grands dogues bien nourris et de forte race. C'est cette roideur et cette impétuosité des passions primitives qui ont fait la guerre des Deux Roses et pendant trente ans poussé les nobles sur les épées et vers les billots.
Au bout de toutes ces frénésies et de tous ces assouvissements, qu'y a-t-il? Le sentiment de la nécessité écrasante et de la ruine inévitable par laquelle tout croule et finit. Mortimer, mené au billot, dit avec un sourire[49]: «Il y a un point dans la roue de la Fortune où les hommes n'atteignent—que pour rouler en bas la tête la première. Ce point, je l'ai touché.—Et maintenant qu'il n'y a plus d'échelon pour monter plus haut,—pourquoi est-ce que je m'affligerais de ma chute?—Adieu, noble reine. Ne pleure pas Mortimer,—qui méprise le monde, et, comme un voyageur,—s'en va pour découvrir des contrées inconnues.» Pesez bien ces grandes paroles, c'est le cri du cœur, et la confession intime de Marlowe, comme aussi celle de Byron et des vieux rois de la mer. Le paganisme du Nord s'exprime tout entier dans cet héroïque et douloureux soupir; c'est ainsi qu'ils conçoivent le monde tant qu'ils restent hors du christianisme, ou sitôt qu'ils en sortent. Aussi bien, quand on ne voit dans la vie, comme eux, qu'une bataille de passions effrénées, et dans la mort qu'un sommeil morne, peut-être rempli de songes funèbres, il n'y a d'autre bien suprême qu'un jour de jouissance et de victoire. On se gorge, fermant les yeux sur l'issue, sauf à être englouti le lendemain. C'est là la pensée maîtresse du Faust, le plus grand drame de Marlowe: contenter son cœur, n'importe à quel prix et avec quelles suites[50]. «Un bon magicien est un Dieu tout-puissant!» Cette seule imagination suffit à l'enivrer[51]. Il aura des esprits qu'il enverra chercher de l'or dans l'Inde, et «fouiller l'Océan pour entasser devant lui les perles orientales,» qui lui apprendront les secrets des rois, qui, à son ordre, enfermeront l'Allemagne d'un mur d'airain, ou feront couler les flots du Rhin autour de Wittenberg, qui marcheront devant lui «sous la forme de lions, pour lui servir de garde, ou comme des géants de Laponie, ou comme des femmes et des vierges, dont le front sublime ombragera plus de beauté que la gorge blanche de la reine de l'Amour.» Quels rêves éclatants, quels désirs, quelles curiosités gigantesques ou voluptueuses, dignes d'un César romain ou d'un poëte d'Orient, ne viennent pas tourbillonner dans cette cervelle fourmillante! Pour les apaiser, pour obtenir vingt-quatre ans de puissance, il donne son âme, sans peur, sans avoir besoin d'être tenté, du premier coup, de lui-même, tant l'aiguillon intérieur est âpre[52]! «Si j'avais autant d'âmes qu'il y a d'étoiles, je les donnerais toutes pour avoir à moi ce Méphistophélès. Je puis bien donner mon âme, puisqu'elle est à moi; et puisque je suis damné et que je ne puis être sauvé, à quoi bon penser à Dieu ou au ciel?» Et sur cela il se donne carrière, il veut tout savoir, tout avoir: un livre où il puisse contempler toutes les herbes et tous les arbres qui croissent sur la terre; un autre où soient marquées toutes les constellations et les planètes; un autre qui lui apporte de l'or quand il voudra, et aussi les plus belles des femmes; un autre, qui évoque des hommes armés pour exécuter ses ordres, et qui déchaîne à sa volonté les tonnerres et les tempêtes. Il est comme un enfant, il étend les mains vers toutes les choses brillantes, puis se désole en pensant à l'enfer, puis se laisse distraire par des parades[53]. «Oh! ceci me rassasie l'âme!»—«N'est-ce pas, Faust? sache bien qu'il y a toutes sortes de plaisirs dans l'enfer!—Oh! si je pouvais voir l'enfer et revenir, comme je serais heureux!» On le promène invisible par tout l'univers, puis à Rome, parmi les cérémonies de la cour du pape. Comme un écolier un jour de congé, il a les yeux insatiables, il oublie tout devant un pageant, il s'amuse à faire des farces, à donner un soufflet au pape, à battre les moines, à exécuter des tours de magie devant les princes, à la fin à boire, à festiner, à remplir son ventre, à étourdir sa tête. Dans son emportement, il se fait athée, il dit qu'il n'y a pas d'enfer, que ce sont là «des contes de vieille femme.» Puis tout d'un coup, la funèbre idée choque aux portes de sa cervelle[54]: «Je renoncerai à cette magie, je me repentirai.—Mon cœur est trop endurci, je ne puis pas me repentir.—À peine puis-je nommer le salut, la foi ou le ciel,—que des échos terribles tonnent à mon oreille:—«Faust, tu es damné!»—Puis des épées, du poison, des fusils, des cordes, des aciers envenimés—se présentent à moi pour que j'en finisse avec moi-même.—Il y a longtemps que je me serais tué—si le plaisir délicieux n'avait pas vaincu le profond désespoir.—N'ai-je pas évoqué l'aveugle Homère pour me chanter—les amours de Pâris et la mort d'Œnone? Et le chantre qui a bâti les murs de Thèbes,—avec les sons ravissants de sa harpe mélodieuse,—n'a-t-il pas accompagné la voix de mon Méphistophélès?—Pourquoi mourir alors, ou me désespérer lâchement?—Je suis résolu, Faust ne se repentira jamais....—Viens, Méphistophélès, disputons encore—et raisonnons sur l'astrologie divine.—Dis-moi, y a-t-il beaucoup de cieux au-dessus de la lune?—Tous les corps célestes ne sont-ils qu'un globe,—comme cela est pour la substance de cette terre centrale?—Non, plutôt une chose qui rassasie la faim de mon cœur.—Je veux avoir pour maîtresse cette céleste Hélène que j'ai vue ces derniers jours,—afin que de ses suaves caresses elle éloigne, sans en rien laisser,—ces pensées qui me détournent de mon vœu.»—Divine Hélène, fais-moi immortel avec un baiser.—Ses lèvres sucent mon âme, mon âme s'en va.—Viens, Hélène, viens, rends-moi mon âme,—j'habiterai là, le ciel est sur tes lèvres.—Tout est boue qui n'est pas Hélène.»—«Ô mon Dieu, je voudrais pleurer, mais le démon retient mes larmes[55]. Que mon sang sorte à la place de mes larmes; oui, ma vie et mon âme! Oh! il arrête ma langue! Je voudrais lever les mains, mais, voyez, ils les retiennent, Lucifer et Méphistophélès les retiennent....—Plus qu'une heure, une pauvre heure à vivre.... L'horloge va sonner, le démon va venir, Faust sera damné.—Oh! je veux sauter jusqu'à mon Dieu! Qui est-ce qui me tire en arrière?—Regardez, regardez là-haut, où le sang du Christ coule à flots sur le firmament!—Une goutte sauverait mon âme, une demi-goutte. Ah! mon Christ!—Ah! ne déchire pas mon cœur pour avoir nommé mon Christ!—Si, si! Je l'appellerai.—Oh! il y a une demi-heure de passée; toute l'heure sera bientôt passée.... Ô Dieu! que Faust vive en enfer mille années, cent mille années, mais qu'à la fin il soit sauvé!... Oh! l'heure sonne, l'heure sonne.... Ah! que mon âme n'est-elle changée en petites gouttes d'eau pour tomber dans l'Océan, et qu'on ne la retrouve jamais!» Voilà l'homme vivant, agissant, naturel, personnel, non pas le symbole philosophique qu'a fait Gœthe, mais l'homme primitif et vrai, l'homme emporté, enflammé, esclave de sa fougue et jouet de ses rêves, tout entier à l'instant présent, pétri de convoitises, de contradictions et de folies, qui, avec des éclats et des tressaillements, avec des cris de volupté et d'angoisse, roule, le sachant, le voulant, sur la pente et les pointes de son précipice. Tout le théâtre anglais est là, ainsi qu'une plante dans son germe, et Marlowe est à Shakspeare ce que Pérugin est à Raphaël.