J'ai devant moi un de ces vieux in-folios carrés[344], en lettres gothiques, où des pages usées par les doigts calleux ont été raccommodées, où une vieille estampe rend sensible aux pauvres gens les exploits et les menaces du Dieu tonnant, où la préface et la table indiquent aux simples la morale qu'il faut tirer de chaque histoire tragique, et l'application qu'il faut faire de chaque précepte ancien. Une partie de la langue et la moitié des mœurs anglaises sortent de là: encore aujourd'hui le pays est biblique[345]; ce sont ces gros livres qui ont transformé l'Angleterre de Shakspeare. Tâchez, pour comprendre ce grand changement, de vous représenter ces yeomen, ces boutiquiers qui, le soir, étalent cette Bible sur leur table, et la tête nue, avec vénération, écoutent ou lisent un de ses chapitres. Songez qu'ils n'ont point d'autres livres, que leur esprit est vierge, que toute impression y fera un sillon, que la monotonie de la vie machinale les livre tout entiers aux émotions neuves, qu'ils ouvrent ce livre non pour se distraire, mais pour y chercher leur sentence de vie et de mort; enfin que l'imagination sombre et passionnée de la race les exhausse au niveau des grandeurs et des terreurs qui vont passer sous leurs yeux. Tyndal, le traducteur, a écrit parmi des sentiments pareils, condamné, poursuivi, se cachant, l'esprit plein de l'idée de sa mort prochaine et du grand Dieu pour lequel à la fin il est monté sur le bûcher; et les spectateurs qui ont vu les remords de Macbeth et les meurtres de Shakspeare peuvent entendre les désespoirs de David et les massacres accumulés sous les Juges et sous les Rois. Le court verset hébraïque a prise ici par son âpreté fruste. Ils n'ont pas besoin, comme les Français, qu'on leur développe les idées, qu'on les explique en beau langage clair, qu'on les modère et qu'on les lie[346]. La grave et vibrante parole les ébranle du premier coup; ils l'entendent par l'imagination et par le cœur; ils ne sont pas, comme nous, asservis à la régularité de la logique, et le vieux texte, si heurté, si fier et si terrible, peut garder dans leur langue sa sauvagerie et sa majesté. Plus qu'aucun peuple de l'Europe, à force de concentration et de rigidité intérieures, ils retrouvent la conception sémitique du Dieu solitaire et tout-puissant: étrange conception qu'avec tous nos procédés critiques nous parvenons à peine aujourd'hui à reformer en nous-mêmes. Pour l'Hébreu, pour les puissants esprits qui ont rédigé le Pentateuque[347], pour les prophètes et les auteurs des Psaumes, la vie, telle que nous la concevons, s'est retirée des êtres, plantes, animaux, firmament, objets sensibles, pour se reporter et se concentrer tout entière dans l'Être unique dont ils sont les œuvres et les jouets. La terre est le marche-pied de ce grand Dieu, le ciel est son vêtement. Il est dans ce monde, parmi ses créatures, comme un roi d'Orient dans sa tente, parmi ses armes et ses tapis. Si vous entrez dans cette tente, tout disparaît devant l'idée absorbante du maître; vous ne voyez que lui; nulle chose n'a d'être propre et indépendant; ces armes ne sont faites que pour sa main, ces tapis ne sont faits que pour son pied; vous ne les imaginez que pliés pour lui et foulés par lui. Toujours le redoutable visage et la voix grondante du dominateur irrésistible apparaissent derrière ses instruments. Pareillement pour l'Hébreu, la nature et les hommes ne sont rien par eux-mêmes; ils servent à Dieu; ils n'ont point d'autre raison d'exister ni d'autre usage; ils s'effacent à côté de l'Être solitaire et énorme qui, étalé et dressé comme une montagne devant la pensée humaine, occupe et couvre à lui seul tout l'horizon. En vain nous essayons, nous autres descendants des races ariennes, de nous figurer ce Dieu dévorateur; nous laissons toujours quelque beauté, quelque intérêt, quelque portion de vie libre à la nature; nous n'atteignons le Créateur qu'à demi, avec peine, au bout d'un raisonnement, comme Voltaire et Kant; nous faisons de lui plus volontiers un architecte; nous croyons naturellement aux lois naturelles; nous savons que l'ordre du monde est fixe; nous n'écrasons pas les choses et leurs attaches sous le poids d'une souveraineté arbitraire; nous ne nous figurons pas le sentiment sublime de Job qui voit le monde frissonner et s'abîmer sous l'attouchement de la main foudroyante; nous ne nous sentons plus capables de soutenir l'émotion intense et de répéter l'accent extraordinaire des Psaumes, où, dans le silence des êtres pulvérisés, rien ne subsiste que le dialogue du cœur de l'homme et du Dominateur éternel. Ceux-ci, dans l'angoisse de la conscience troublée et dans l'oubli de la nature sensible, le recommencent en partie. Si la forte et âpre acclamation de l'Arabe qui éclate comme une trompette à l'aspect du soleil levant et de la nudité des solitudes[348], si les secousses intérieures, les courtes visions du paysage lumineux et grandiose, si le coloris sémitique manque, du moins le sérieux et la simplicité ont subsisté, et le Dieu hébraïque transporté dans la conscience moderne n'est pas moins souverain dans cette étroite enceinte que dans les sables et dans les montagnes d'où il est sorti. Son image est réduite, mais son autorité est entière; s'il est moins poétique, il est plus moral. Ils lisent avec étonnement et tremblement l'histoire de ses œuvres, les tables de ses ordonnances, les archives de ses vengeances, la proclamation de ses promesses et de ses menaces; ils s'en remplissent. On n'a jamais vu de peuple qui se soit imbu si profondément d'un livre étranger, qui l'ait fait ainsi pénétrer dans ses mœurs et dans ses écrits, dans son imagination et dans son langage. Désormais ils ont trouvé leur roi, ils vont le suivre; nulle parole laïque ou ecclésiastique ne prévaudra contre sa parole; ils lui ont soumis leur conduite, ils exposeront pour lui leurs corps et leurs vies, et s'il le faut, pour lui rester fidèles, un jour viendra où ils renverseront l'État.
Ce n'est pas assez d'entendre ce roi, il faut encore lui répondre, et la religion n'est complète que lorsque la prière du peuple vient s'ajouter à la révélation de Dieu. En 1549, enfin, l'Angleterre reçoit son Prayer-Book[349] des mains de Cranmer, Pierre Martyr, Bernard Ochin, Mélanchthon; les principaux et les plus fervents des réformateurs de l'Europe ont été appelés pour «composer un corps de doctrines conformes à l'Écriture,» et pour exprimer un corps de sentiments conformes à la véritable foi des chrétiens. Admirable livre où respire tout l'esprit de la réforme, où, à côté des touchantes tendresses de l'Évangile et des accents virils de la Bible, palpitent la profonde émotion, la grave éloquence, la générosité, l'enthousiasme contenu des âmes héroïques et poétiques qui retrouvaient le christianisme et qui avaient connu les approches du bûcher. «Père tout-puissant et miséricordieux, nous avons erré et nous nous sommes égarés hors de tes voies, comme des brebis perdues. Nous avons trop suivi les imaginations et les désirs de nos propres cœurs. Nous avons péché contre tes lois saintes. Nous n'avons point fait les choses que nous devions faire, et nous avons fait les choses que nous devions ne point faire. Et il n'y a point de santé en nous. Mais toi, Seigneur, aie pitié de nous, misérables pécheurs. Épargne, ô Dieu, ceux qui confessent leurs fautes. Relève ceux qui sont pénitents, selon tes promesses déclarées au genre humain par le Christ, Jésus, Notre-Seigneur, et accorde-nous, ô miséricordieux Père, pour l'amour de lui, que nous puissions à l'avenir avoir une vie pieuse, droite et sage[350].... Dieu tout-puissant et éternel, qui ne hais rien de ce que tu as fait, et qui pardonnes les fautes de tous ceux qui se repentent, crée et fais en nous un cœur nouveau et contrit, afin que nous déplorions, comme il convient, nos péchés, et que, reconnaissant notre misère, nous puissions obtenir de toi pardon et rémission entière[351]....» Toujours revient la même idée, l'idée du péché, du repentir et de la rénovation morale; toujours la pensée maîtresse est celle du cœur humilié devant la justice invisible et n'implorant sa grâce que pour obtenir son redressement. Un pareil état d'esprit ennoblit l'homme et met une sorte de gravité passionnée dans toutes les importantes actions de sa vie. Il faut écouter la liturgie au lit des mourants, au baptême des enfants, à la célébration des mariages. «Veux-tu prendre cette femme pour ta légitime épouse, afin de vivre ensemble selon le commandement de Dieu dans le saint état du mariage? Veux-tu l'aimer, la soutenir, l'honorer, la garder dans la maladie et dans la santé.... dans la bonne et la mauvaise fortune, dans la richesse et dans la pauvreté.... et renonçant à toute autre, te garder à elle seule aussi longtemps que vous vivrez tous les deux[352]?» Ce sont là les vraies paroles de la loyauté et de la conscience. Nulle langueur mystique ici ni ailleurs. Cette religion n'est point faite pour des femmes qui rêvent, attendent et soupirent, mais pour des hommes qui s'examinent, agissent et ont confiance, confiance en quelqu'un de plus juste qu'eux. Quand l'homme est malade et que sa chair défaille, le prêtre s'avance et lui dit: «Notre cher bien-aimé, sachez ceci: que le Dieu tout-puissant est le Seigneur de la vie et de la mort et de toutes les choses qui s'y rapportent, comme la jeunesse, la force, la santé, la vieillesse, la débilité, la maladie; c'est pourquoi, quel que soit votre mal, sachez avec certitude qu'il est une visitation de Dieu; et quelle que soit la cause pour laquelle cette maladie vous est envoyée, que ce soit pour éprouver votre patience ou servir d'exemple à autrui..., ou pour corriger et amender en vous quelque chose qui offense les yeux de votre Père céleste; sachez avec certitude que si vous vous repentez véritablement de vos péchés et si vous portez patiemment votre maladie, vous confiant à la miséricorde de Dieu et vous soumettant entièrement à sa volonté..., elle tournera à votre profit et vous aidera dans la droite voie qui conduit à la vie éternelle[353].» Un grand sentiment mystérieux, une sorte d'épopée sublime et sans images apparaît obscurément parmi ces examens de la conscience, je veux dire la divination du gouvernement divin et du monde invisible, seuls subsistants, seuls véritables en dépit des apparences corporelles et du hasard brutal qui semble entre-choquer les choses. De loin en loin l'homme entrevoit cet au-delà et se relève du fond de son cloaque, comme s'il avait respiré soudainement un air fortifiant et pur. Voilà les effets de la prière publique rendue au peuple; car celle-ci a été retirée du latin, reportée dans la langue vulgaire, et dans ce seul mot il y a une révolution. Sans doute la routine, ici comme pour l'ancien missel, fera insensiblement son triste office; à force de répéter les mêmes mots, l'homme ne répétera souvent que des mots; ses lèvres remueront et son cœur restera inerte. Mais dans les grandes angoisses, dans les sourdes agitations de l'esprit inquiet et vide, aux funérailles de ses proches, les fortes paroles du livre le retrouveront sensible; car elles sont vivantes[354] et ne s'arrêtent pas dans les oreilles comme le langage mort: elles entrent jusqu'à l'âme, et sitôt que l'âme est remuée et labourée, elles y prennent racine. Si vous allez les entendre dans le pays et si vous écoutez l'accent vibrant et profond avec lequel on les prononce, vous verrez qu'elles y forment un poëme national, toujours compris et toujours efficace. Le dimanche, dans le silence de toutes les affaires et de tous les plaisirs, entre les murs nus des églises de village, où nulle image, nul ex-voto, nul culte accessoire ne vient distraire les yeux, les bancs sont pleins; les puissants versets hébraïques heurtent comme des coups de bélier à la porte de chaque âme, puis la liturgie développe ses supplications imposantes, et par intervalles le chant de la congrégation vient avec l'orgue soutenir le recueillement public. Rien de plus grave et de plus simple que ce chant populaire; nulle fioriture, nulle cantilène; il n'est point fait pour l'agrément de l'oreille, et néanmoins il est exempt des tristesses maladives, de la lugubre monotonie que le moyen âge a laissée dans notre plain-chant; ni monacal, ni païen, il roule comme une mélopée virile et pourtant douce, sans contredire ni faire oublier les paroles qu'il accompagne; ces paroles sont les psaumes[355] traduits en vers et encore augustes, atténués mais non enjolivés. Tout est d'accord, le lieu, le chant, le texte, la cérémonie, pour mettre chaque homme, en personne et sans intermédiaire, en présence du Dieu juste, et pour former une poésie morale qui soutienne et développe le sens moral[356].
Un point manque encore pour achever cette religion virile, le raisonnement humain. Le ministre monte en chaire et parle; il parle froidement, je le veux bien, avec des commentaires littéraux et des démonstrations trop longues, mais solidement, sérieusement, en homme qui veut bien convaincre, et par de bons moyens, qui ne s'adresse qu'à la raison, et ne discourt que de la justice. Avec Latimer et ses contemporains, la prédication comme la religion change d'objet et de caractère; comme la religion, elle devient populaire et morale, et s'approprie à ceux qui l'écoutent pour les rappeler à leurs devoirs. Peu d'hommes, par leur vie et leur parole, ont mieux que celui-ci mérité des hommes. C'était un véritable Anglais, consciencieux, courageux, homme de bon sens et de pratique, issu de la classe laborieuse et indépendante où étaient le cœur et les muscles de la nation. Son père, un brave yeoman, avait une ferme de quatre livres par an, où il employait une demi-douzaine d'hommes, avec trente vaches que trayait sa femme, lui-même bon soldat du roi, s'entretenant d'une armure pour lui et son cheval afin de paraître à l'armée selon les occurrences, enseignant à son fils à tirer de l'arc, lui donnant à boucler sa cuirasse, et trouvant au fond de sa bourse quelques vieux nobles pour l'envoyer à l'école et de là à l'Université. Le petit Latimer étudia âprement, prit ses grades, et resta longtemps bon catholique, ou, comme il disait, «dans les ténèbres et l'ombre de la mort.» Vers trente ans, ayant fréquenté Bilney le martyr, et surtout ayant connu le monde et pensé par lui-même, il commença «à flairer la parole de Dieu et à abandonner les docteurs d'école et les sottises de ce genre,» bientôt à prêcher, et tout de suite à passer «pour un séditieux grandement incommode aux gens en place qui étaient injustes.» Car ce fut là d'abord le trait saillant de son éloquence; il parlait aux gens de leurs devoirs, et en termes précis. Un jour qu'il prêchait devant l'Université, l'évêque d'Ely entra curieux de l'entendre. Sur-le-champ il changea de sujet, et fit le portrait du prélat parfait, portrait qui ne cadrait pas bien avec la personne de l'évêque, et il fut dénoncé pour ce fait. Devenu chapelain de Henri VIII, si terrible que fût le roi, si petit qu'il fût lui-même, il osa lui écrire librement pour arrêter la persécution qui commençait et empêcher l'interdiction de la Bible; certainement il jouait sa vie. Il l'avait déjà fait, il le fit encore; comme Tyndal, comme Knox, comme tous les chefs de la Réforme, il vécut presque incessamment dans l'attente de la mort, et dans la pensée du bûcher. Avec une santé mauvaise, attaqué par de grands maux de tête, par des douleurs d'entrailles, par la pleurésie, par la pierre, il faisait un travail énorme, voyageant, écrivant, prêchant, prononçant à soixante-sept ans deux sermons chaque dimanche, et le plus souvent se levant à deux heures du matin, été comme hiver, pour étudier. Rien de plus simple et de plus efficace que son éloquence; et la raison en est qu'il ne parle jamais pour parler, mais pour faire une œuvre. Ses instructions, entre autres celles qu'il prêche devant le jeune roi Édouard, ne sont pas, comme celles de Massillon devant le petit Louis XV, suspendues en l'air, dans la tranquille région des amplifications philosophiques: ce sont les vices présents qu'il veut corriger et qu'il attaque, les vices qu'il a vus, que chacun désigne du doigt; lui aussi il les désigne, nommant les choses par leur nom, et aussi les gens, disant les faits et les détails, en brave cœur, qui n'épargne personne, et s'expose sans arrière-pensée pour dénoncer et redresser l'iniquité. Si universelle que soit sa morale, si ancien que soit son texte, il l'applique aux contemporains, à ses auditeurs, tantôt aux juges qui sont là, «à messieurs les habits de velours» qui ne veulent pas écouter les pauvres, qui en douze mois ne donnent qu'un jour d'audience à telle femme, et qui laissent telle autre pauvre femme à la prison de la Flotte, sans vouloir accepter caution; tantôt aux payeurs, aux entrepreneurs du roi, dont il compte les voleries, qu'il place «entre l'enfer et la restitution,» et de qui, livre par livre, il obtient et extorque l'argent volé. Toujours, de l'iniquité abstraite, il va à l'abus spécial; car c'est l'abus qui crie et demande non un discoureur, mais un champion; la théologie ne vient pour lui qu'en second lieu; avant tout, la pratique; la véritable offense contre Dieu, à ses yeux, c'est un mauvais acte; le véritable service de Dieu, c'est la suppression des mauvais actes. Et regardez par quelles voies il y va. Nul grand mot, nul étalage de style, nul déroulement de dialectique. Il conte sa vie, la vie des autres, et donne les dates, les chiffres, les lieux; il abonde en anecdotes, en petites circonstances sensibles, capables d'entrer dans l'imagination et de réveiller les souvenirs de chaque auditeur. Il est familier, parfois plaisant, et toujours si précis, si imbu des événements réels et des particularités de la vie anglaise, qu'on peut tirer de ses sermons une description presque complète des mœurs de son temps et de son pays. Pour réprimander les grands qui s'approprient les communaux par des enclos, il leur fait le détail des nécessités du paysan, sans le moindre souci des convenances; c'est qu'il ne s'agit point ici de garder des convenances, mais de produire des convictions. «Une terre à labour a besoin de moutons, car il leur faut des moutons pour fumer leur terre, s'ils veulent qu'elle porte du grain; en effet, s'ils n'ont point de moutons pour les aider à engraisser leur terre, ils n'auront que du pauvre blé et maigre. Ils ont aussi besoin de porcs pour leur nourriture, afin d'avoir du lard; le lard est leur venaison; vous savez bien que le justice est là avec son latin et sa potence, s'ils veulent en avoir une autre; en sorte que le lard est leur nourriture nécessaire, de laquelle ils ne peuvent se passer. Il leur faut aussi d'autres bêtes, comme chevaux pour tirer leur charrue et porter leurs récoltes au marché, vaches pour leur lait et leur fromage dont ils vivent, et sur lesquels ils payent leur fermage. Toutes ces bêtes ont besoin de pâturage; lequel manquant, il faut que tout le reste manque aussi; et elles ne peuvent pas avoir de pâturage, si on prend la terre et si on l'enclôt de façon à ce qu'elles n'y entrent pas[357].» Une autre fois, pour mettre ses auditeurs en garde contre les jugements précipités, il leur conte qu'étant entré dans la tour de Cambridge pour exhorter les détenus, il trouva une femme accusée d'avoir tué son enfant et qui ne voulait rien confesser. «Son enfant avait été malade pendant l'espace d'un an, et s'en allait, à ce qu'il paraît, de consomption. À la fin, il mourut dans le temps de la moisson. Elle s'en alla chez les voisins et autres amis pour requérir leur aide, afin de préparer l'enfant pour la sépulture; mais personne n'était au logis, chacun était aux champs. La femme, avec un grand abattement et une grande angoisse de cœur, s'en revint, et étant toute seule prépara l'enfant pour la sépulture. Son mari, au retour, n'ayant pas grand amour pour elle, l'accusa du meurtre; et voilà comme elle fut prise et amenée à Cambridge. Pour moi, avec tout ce que je pus apprendre par une recherche exacte, je crus en conscience que la femme n'était pas coupable, toutes les circonstances bien considérées. Aussitôt après cela, je fus appelé à prêcher devant le roi, ce qui était le premier sermon que j'eusse à faire devant Sa Majesté, et je le fis à Windsor, où Sa Majesté, après le sermon fini, me parla très-familièrement dans une galerie. Alors, quand je vis le bon moment, je m'agenouillai devant Sa Majesté, lui découvrant toute l'affaire, et ensuite je suppliai très-humblement Sa Majesté de pardonner à cette femme; car je croyais, en ma conscience, qu'elle n'était pas coupable, et autrement, pour tout au monde, je n'aurais pas voulu intercéder pour un assassin. Le roi écouta avec beaucoup de clémence mon humble requête, tellement que j'eus pour elle un pardon tout préparé, quand je m'en retournai au logis. Cependant cette femme était accouchée d'un enfant dans la tour de Cambridge, dont je fus le parrain et mistress Cheak la marraine. Mais pendant tout ce temps je cachai mon pardon, et ne lui en dis rien, l'exhortant seulement à avouer la vérité. À la fin, le jour vint où elle crut qu'on l'exécuterait; je vins, comme c'était ma coutume, pour l'instruire, et elle me fit une grande lamentation; car elle croyait qu'elle serait damnée, si on l'exécutait avant qu'elle eût pu faire ses relevailles.... Nous manœuvrâmes ainsi avec cette femme jusqu'à ce que nous l'eussions amenée à de bonnes dispositions. À la fin, nous lui montrâmes le pardon du roi et la laissâmes aller. Je vous ai conté cette histoire pour vous montrer que nous ne devons point être trop précipités à croire un rapport, mais que nous devons plutôt suspendre nos jugements jusqu'à ce que nous sachions la vérité[358].» Quand un homme prêche ainsi, on le croit; on est sûr qu'il ne récite pas une leçon, on sent qu'il a vu, qu'il tire sa morale, non des livres, mais des faits, que ses conseils sortent du solide fonds d'où tout doit sortir, je veux dire de l'expérience multipliée et personnelle. Maintes fois j'ai écouté les orateurs populaires, ceux qui s'adressent aux bourses, et prouvent leur talent par leurs recettes; c'est de cette façon qu'ils haranguent, avec des exemples circonstanciés, récents, voisins, avec les tournures de la conversation, laissant là les grands raisonnements et le beau langage. Figurez-vous l'ascendant des Écritures commentées par une telle parole, jusqu'à quelles couches du peuple elle peut descendre, quelle prise elle a sur des matelots, des ouvriers, des domestiques; considérez encore que l'autorité de cette parole est doublée par le courage, l'indépendance, l'intégrité, la vertu inattaquable et reconnue de celui qui la porte; il a dit la vérité au roi, il a démasqué les voleurs, il a encouru toutes sortes de haines, il a quitté son évêché pour ne rien signer contre sa conscience, et voici qu'à quatre-vingts ans, sous Marie, ayant refusé de se rétracter, après deux ans de prison et d'attente, et quelle attente! il est conduit au bûcher. Son compagnon Ridley «dormit, la nuit qui précéda, aussi tranquillement que jamais en sa vie,» et attaché au poteau, dit tout haut: «Père céleste, je te remercie humblement de m'avoir choisi pour être confesseur de la vérité même par ma mort.» À son tour, comme on allumait les fagots, Latimer s'écria: «Bon courage, maître Ridley, soyez homme, nous allons aujourd'hui, par la grâce de Dieu, allumer une chandelle en Angleterre, de telle sorte que, j'espère, on ne l'éteindra jamais.» Il baigna d'abord ses mains dans les flammes, et, recommandant son âme à Dieu, il mourut.
Il avait bien jugé; c'est par cette suprême épreuve qu'une croyance prouve sa force et conquiert ses partisans; les supplices sont une propagande en même temps qu'un témoignage, et font des convertis en faisant des martyrs. Tous les écrits du temps et tous les commentaires qu'on en peut faire languissent auprès des actions qui, coup sur coup, éclatèrent alors chez les docteurs et dans le peuple, jusque parmi les plus simples et les plus ignorants. En trois ans, sous Marie, près de trois cents personnes, hommes, femmes, vieillards, jeunes gens, quelques-uns presque enfants, plutôt que d'abjurer, se laissèrent brûler vivants. La toute-puissante idée de Dieu et de la fidélité qu'on lui doit les roidissait contre toutes les réclamations de la nature et contre tous les frémissements de la chair. «Nul ne sera couronné, écrivait l'un d'eux, hors ceux qui combattront en hommes, et celui qui souffrira jusqu'au bout sera sauvé.» Le docteur Rogers souffrit, le premier, en présence de sa femme et de ses dix enfants, dont l'un était encore à la mamelle. On ne l'avait point averti, et il dormait profondément. Soudain la femme du geôlier l'éveilla, et lui apprit que c'était pour cette matinée. «Alors, dit-il, je n'ai pas besoin d'attacher mes aiguillettes.» Au milieu de la flamme, il n'avait pas l'air de souffrir. «Ses enfants étaient debout à côté de lui, le consolant; en sorte qu'on aurait dit qu'ils le conduisaient à quelque joyeux mariage[359].»—Un jeune homme de dix-neuf ans, William Hunter, apprenti chez un tisseur de soie, fut exhorté par sa mère à persévérer jusqu'au bout. «Elle lui dit qu'elle était contente d'avoir eu le bonheur de porter un enfant comme lui, qui trouvait en son cœur le courage de perdre sa vie pour l'amour du nom du Christ. Alors William dit à sa mère: Pour la petite douleur que j'aurai à souffrir, et qui n'est qu'un court passage, le Christ m'a promis, ma mère, une couronne de joie. Ne devez-vous pas en être contente, ma mère?—Là-dessus, sa mère s'agenouilla, en disant: Je prie Dieu de te fortifier, mon fils, jusqu'à la fin; oui, et je pense ta part aussi bonne que celle d'aucun des enfants que j'ai portés.... Aussitôt le feu fut fait. Alors William jeta tout droit son psautier dans la main de son frère, qui dit: William, pense à la sainte Passion du Christ, et n'aie pas peur de la mort.—Et William répondit: Je n'ai pas peur.—Puis il leva ses mains vers le ciel, et dit: Seigneur! Seigneur! Seigneur! recevez mon esprit. Et rejetant sa tête dans la fumée étouffante, il rendit sa vie pour la vérité[360].»
Quand une passion est capable de dompter ainsi les affections naturelles, elle est capable de dompter aussi la douleur corporelle; toute la férocité du temps échouait contre les convictions. «Un tisserand de Shoreditch, appelé Tomkins, interrogé par l'évêque de Londres s'il souffrirait bien le feu, répondit qu'il en fît l'expérience; et ayant fait apporter une chandelle allumée, il mit la main dessus sans la retirer ni se mouvoir;» tellement, dit Fox, «que les muscles et les veines se racornirent et éclatèrent, et que le sang jaillit dans la figure de Harpsfield, qui se tenait à côté.»—Dans l'île de Guernesey, une femme grosse étant condamnée au feu accoucha dans les flammes, et l'enfant étant ramassé fut, par l'ordre des magistrats, rejeté dans le feu[361]. L'évêque Hooper fut brûlé jusqu'à trois fois dans un petit feu de bois vert. Il y avait trop peu de bois, et le vent détournait la fumée. Il criait lui-même: «Du bois, bonnes gens, du bois, augmentez le feu.» Ses jambes et ses cuisses furent grillées; l'une de ses mains tomba avant qu'il expirât; il dura ainsi trois quarts d'heure; devant lui, dans une boîte, était son pardon, en cas qu'il voulût se rétracter. Contre les longues angoisses des prisons infectes, contre tout ce qui peut énerver ou séduire, ils étaient invincibles: cinq moururent de faim à Cantorbéry: ils étaient aux fers nuit et jour, sans autre couverture que leurs habits, sur de la paille pourrie; cependant des traités couraient parmi eux, disant «que la croix de la persécution» était un bienfait de Dieu, «un joyau inestimable, un contre-poison souverain, éprouvé, pour remédier à l'amour de soi et à la sensualité mondaine.» Devant de tels exemples, le peuple s'ébranlait. «Il n'y a pas d'enfant, écrivait une dame à l'évêque Bonner, qui ne vous appelle Bonner la bourreau, et ne sache sur ses doigts, comme son Pater, le nombre exact de ceux que vous avez brûlés au bûcher ou fait mourir de faim en prison pendant ces neuf mois.... Vous avez perdu les cœurs de vingt mille personnes qui étaient des papistes invétérés il y a un an.» Les assistants encourageaient les martyrs, et leur criaient que leur cause était juste. «On dit même, écrivait l'envoyé catholique, que plusieurs se sont voulu volontairement mettre sur le bûcher à côté de ceux que l'on brûlait[362].» En vain la reine avait défendu, sous peine de mort, toutes les marques d'approbation. «Nous savons qu'ils sont les hommes de Dieu, criait l'un des assistants, c'est pourquoi nous ne pouvons nous empêcher de dire: Que Dieu les fortifie.» Et tout le peuple répondait: «Amen, amen.» Rien d'étonnant si, à l'avénement d'Élisabeth, l'Angleterre entra à pleines voiles dans le protestantisme; les menaces de l'Armada l'y poussèrent plus avant encore, et la Réforme devint nationale sous la pression de l'hostilité étrangère, comme elle était devenue populaire par l'ascendant de ses martyrs.
IV
Deux branches distinctes reçoivent la séve commune, l'une en haut, l'autre en bas: l'une respectée, florissante, étalée dans l'air libre; l'autre méprisée, à demi enfouie sous terre, foulée sous les pieds qui veulent l'écraser; toutes deux vivantes, l'anglicane comme la puritaine, l'une malgré l'effort qu'on fait pour la détruire, l'autre malgré les soins qu'on prend pour la développer.
La cour a sa religion comme la campagne, religion sincère et qui gagne; parmi les poésies païennes qui jusqu'à la Révolution occupent toujours la scène du monde, insensiblement on voit percer et monter le grave et grand sentiment qui a plongé ses racines jusqu'au fond de l'esprit public. Plusieurs poëtes, Drayton, Davies, Cowley, Giles Fletcher, Quarles, Crashaw, écrivent des récits sacrés, des vers pieux ou moraux, de nobles stances sur la mort et l'immortalité de l'âme, sur la fragilité des choses humaines et sur la suprême providence en qui seule l'homme trouve le soutien de sa faiblesse et la consolation de ses maux. Chez les plus grands prosateurs, Bacon, Burton, sir Thomas Brown, Raleigh, on voit affleurer la vénération, la préoccupation de l'obscur au delà, bref la foi et la prière. Plusieurs des prières qu'écrivit Bacon sont entre les plus belles que l'on sache, et le courtisan Raleigh, contant la chute des empires, et comment «une populace de nations barbares avait abattu enfin ce grand et magnifique arbre de la domination romaine,» achevait son livre avec les idées et l'accent d'un Bossuet[363]. Qu'on se représente l'église de Saint-Paul à Londres, et le beau monde qui s'y donne rendez-vous, les gentilshommes qui traînent bruyamment sur le parvis leurs éperons à molettes, qui lorgnent et causent pendant le service, qui jurent par les yeux de Dieu, par les paupières de Dieu, qui, entre les arceaux et les chapelles, étalent leurs souliers garnis de rubans, leurs chaînes, leurs écharpes, leurs pourpoints de satin, leurs manteaux de velours, leurs façons de bravaches et leurs gestes d'acteurs. Tout cela est fort libre, débraillé même, bien éloigné de la décence moderne. Mais laissez passer la fougue juvénile, prenez l'homme aux grands moments, dans la prison, dans le danger, ou même seulement quand l'âge vient, quand il arrive à juger la vie; prenez-le surtout à la campagne, sur son domaine écarté, dans l'église du village dont il est le patron, ou bien seul le soir, à sa table, écoutant la prière que son chapelain récite, et n'ayant d'autres livres que quelque gros in-folio de drames graissé par les doigts de ses pages, son Prayer Book et sa Bible; vous comprendrez alors comment la religion nouvelle trouve prise sur ces esprits imaginatifs et sérieux. Elle ne les choque point par un rigorisme étroit; elle n'entrave point l'essor de leur esprit; elle n'essaye point d'éteindre la flamme voltigeante de leur fantaisie; elle ne proscrit pas le beau; elle conserve plus qu'aucune église réformée les nobles pompes de l'ancien culte, et fait rouler sous les voûtes de ses cathédrales les riches modulations, les majestueuses harmonies d'un chant grave que l'orgue soutient. C'est son caractère propre de n'être point en opposition avec le monde, mais au contraire de le rattacher à soi en se rattachant à lui. Par sa condition civile comme par son culte extérieur, elle en est embrassée et l'embrasse; car elle a pour chef la reine, elle est un membre de la constitution, elle envoie ses dignitaires sur les bancs de la chambre haute; elle marie ses prêtres; ses bénéfices sont à la nomination des grands, ses principaux membres sont les cadets des grandes familles: par tous ces canaux, elle reçoit l'esprit du siècle. Aussi entre ses mains, la réforme ne peut pas devenir hostile à la science, à la poésie, aux larges idées de la Renaissance. Au contraire, chez les nobles d'Élisabeth et de Jacques Ier, comme chez les cavaliers de Charles Ier, elle tolère les goûts de l'artiste, les curiosités du philosophe, les façons mondaines et le sentiment du beau. L'alliance est si forte que, sous Cromwell, les ecclésiastiques en masse se firent destituer pour le prince, et que les cavaliers par bandes se firent tuer pour l'Église. Des deux parts, les deux mondes se touchent et se confondent. Si plusieurs poëtes sont pieux, plusieurs ecclésiastiques sont poëtes; l'évêque Hall, l'évêque Corbet, le recteur Wither, le prédicateur Donne. Si plusieurs laïques s'élèvent aux contemplations religieuses, plusieurs théologiens, Hooker, John Hales, Taylor, Chillingworth, font entrer dans le dogme la philosophie et la raison. On voit alors se former une littérature nouvelle, élevée et originale, éloquente et mesurée, armée à la fois contre les puritains qui sacrifient à la tyrannie du texte la liberté de l'intelligence, et contre les catholiques qui sacrifient à la tyrannie de la tradition l'indépendance de l'examen, également opposée à la servilité de l'interprétation littérale et à la servilité de l'interprétation imposée. En face des premiers paraît le savant et excellent Hooker, un des plus doux et des plus conciliants des hommes, un des plus solides et des plus persuasifs entre les logiciens, esprit compréhensif, qui en toute question remonte aux principes[364], fait entrer dans la controverse les conceptions générales et la connaissance de la nature humaine[365]; outre cela, écrivain méthodique, correct et toujours ample, digne d'être regardé non-seulement comme un des pères de l'Église anglaise, mais comme un des fondateurs de la prose anglaise. Avec une gravité et une simplicité soutenues, il montre aux puritains que les lois de la nature, de la raison et de la société sont, comme la loi de l'Écriture, d'institution divine, que toutes également sont dignes de respect et d'obéissance, qu'il ne faut pas sacrifier la parole intérieure, par laquelle Dieu touche notre intelligence, à la parole extérieure, par laquelle Dieu touche nos sens; qu'ainsi la constitution civile de l'Église et l'ordonnance visible des cérémonies peuvent être conformes à la volonté de Dieu, même lorsqu'elles ne sont point justifiées par un texte palpable de la Bible, et que l'autorité des magistrats, comme le raisonnement des hommes, ne dépasse pas ses droits en établissant certaines uniformités et certaines disciplines sur lesquelles l'Écriture s'est tue pour laisser décider la raison. «Car si la force naturelle de l'esprit de l'homme peut par l'expérience et l'étude atteindre à une telle maturité, que dans les choses humaines les hommes puissent faire quelque fond sur leur jugement, n'avons-nous pas raison de penser que, même dans les choses divines, le même esprit muni des aides nécessaires, exercé dans l'Écriture avec une diligence égale, et assisté par la grâce du Dieu tout-puissant, pourra acquérir une telle perfection de savoir que les hommes auront une juste cause, toutes les fois qu'une chose appartenant à la foi et à la religion sera mise en doute, pour incliner volontiers leur esprit vers l'opinion que des hommes si graves, si sages, si instruits en ces matières, déclareront la plus solide[366]?» Qu'on ne dédaigne donc pas «cette lumière naturelle,» mais plutôt servons-nous-en pour accroître l'autre[367], comme on apporte un flambeau à côté d'un flambeau; surtout servons-nous-en pour vivre en harmonie les uns avec les autres. «Car, dit-il, ce serait un bien plus grand contentement pour nous (si petit est le plaisir que nous prenons à ces querelles), de travailler sous le même joug en hommes qui aspirent à la même récompense éternelle de leur labeur, d'être unis à vous par les liens d'un amour et d'une amitié indissolubles, de vivre comme si nos personnes étant plusieurs, nos âmes n'en faisaient qu'une, que de demeurer démembrés comme nous le sommes, et de dépenser nos courts et misérables jours dans la poursuite insipide de ces fatigantes contentions[368].»—En effet, c'est à l'accord que les plus grands théologiens concluent; par-dessus la pratique oppressive ils saisissent l'esprit libéral. Si par sa structure politique l'Église anglicane est persécutrice, par sa structure doctrinale elle est tolérante; elle a trop besoin de la raison laïque pour tout refuser à la raison laïque; elle vit dans un monde trop cultivé et trop pensant pour proscrire la pensée et la culture. Son plus éminent docteur, John Hales[369], «déclare plusieurs fois qu'il renoncerait demain à la religion de l'Église d'Angleterre, si elle l'obligeait à penser que d'autres chrétiens seront damnés, et qu'on ne croit les autres damnés que lorsqu'on désire qu'ils le soient[370].» C'est encore lui, un théologien, un prébendiste, qui conseille aux hommes de ne se fier qu'à eux-mêmes en matière religieuse, de ne s'en remettre ni à l'autorité, ni à l'antiquité, ni à la majorité, de se servir de leur propre raison pour croire «comme de leurs propres jambes pour marcher,» d'agir et d'être hommes par l'esprit comme par le reste, et de considérer comme lâches et impies l'emprunt des doctrines et la paresse de penser. À côté de lui, Chillingworth, esprit militant et loyal par excellence, le plus exact, le plus pénétrant, le plus convaincant des controversistes, protestant d'abord, puis catholique, puis de nouveau et pour toujours protestant, ose bien déclarer que ces grands changements opérés en lui-même et par lui-même à force d'études et de recherches «sont de toutes ses actions celles qui le satisfont le plus.» Il soutient que la raison appliquée à l'Écriture doit seule persuader les hommes; que l'autorité n'y peut rien prétendre; «que rien n'est plus contre la religion que de violenter la religion[371];» que le grand principe de la réforme est la liberté de conscience, et que si les doctrines des diverses sectes protestantes «ne sont point absolument vraies, du moins elles sont libres de toute impiété et de toute erreur damnable en soi ou destructive du salut.» Ainsi se développe une polémique, une théologie, une apologétique solide et sensée, rigoureuse dans ses raisonnements, capable de progrès, munie de science, et qui, autorisant l'indépendance du jugement personnel en même temps que l'intervention de la raison naturelle, laisse la religion à portée du monde, et les établissements du passé sous les prises de l'avenir.
Au milieu d'eux s'élève un écrivain de génie, poëte en prose, doué d'imagination comme Spenser et comme Shakspeare, Jeremy Taylor, qui, par la pente de son esprit comme par les événements de sa vie, était destiné à présenter aux yeux l'alliance de la Renaissance et de la Réforme, et à transporter dans la chaire le style orné de la cour. Prédicateur à Saint-Paul, goûté et admiré des gens du monde «pour sa beauté juvénile et florissante, pour son air gracieux,» pour sa diction splendide, protégé et placé par l'archevêque Laud, il écrivit pour le roi une défense de l'épiscopat, devint chapelain de l'armée royale, fut pris, ruiné, emprisonné deux fois par les parlementaires, épousa une fille naturelle de Charles Ier, puis, après la Restauration, fut comblé d'honneurs, devint évêque, membre du conseil privé, et chancelier de l'Université d'Irlande: par toutes les parties de sa vie, heureuse et malheureuse, privée et publique, on voit qu'il est anglican, royaliste, imbu de l'esprit des cavaliers et des courtisans; non qu'il ait leurs vices; au contraire, il n'y eut point d'homme meilleur ni plus honnête, plus zélé dans ses devoirs, plus tolérant par ses principes, en sorte que, gardant la gravité et la pureté chrétiennes, il n'a pris à la Renaissance que sa riche imagination, son érudition classique et son libre esprit. Mais pour ce qui est de ces dons, il les a tout entiers, tels qu'ils sont chez les plus brillants et les plus inventifs entre les gentilshommes du monde, chez sir Philip Sidney, chez lord Bacon, chez sir Thomas Brown, avec les grâces, les magnificences, les délicatesses qui sont le propre de ces génies si sensitifs et si créateurs, et en même temps avec les redondances, les singularités, les disparates inévitables dans un âge où l'excès de la verve empêchait la sûreté du goût. Comme tous ces écrivains, comme Montaigne, il est imbu de l'antiquité classique; il cite en chaire des anecdotes grecques et latines, des passages de Sénèque, des vers de Lucrèce et d'Euripide, et cela à côté des textes de la Bible, de l'Évangile et des Pères. Le cant n'était point encore établi; les deux grandes sources d'enseignement, la païenne et la chrétienne, coulaient côte à côte, et on les recueillait dans le même vase, sans croire que la sagesse de la raison et de la nature pût gâter la sagesse de la foi et de la révélation. Figurez-vous donc ces étranges sermons, où les deux éruditions, l'hellénique et l'évangélique, affluent ensemble avec les textes, et chaque texte cité dans sa langue; où, pour prouver que les pères sont souvent malheureux dans leurs enfants, l'auteur allègue coup sur coup Chabrias, Germanicus, Marc-Aurèle, Hortensius, Quintus Fabius Maximus, Scipion l'Africain, Moïse et Samuel; où s'entassent en guise de comparaisons et d'illustrations le fouillis des historiettes et des documents botaniques, astronomiques, zoologiques, que les encyclopédies et les rêveries scientifiques déversent en ce moment dans les esprits. Taylor vous contera l'histoire des ours de Pannonie, qui, blessés, s'enferrent plus avant; celle des pommes de Sodome qui sont belles d'apparence, mais au dedans pleines de pourriture et de vers, et bien d'autres anecdotes encore. Car c'est le trait marquant des hommes de cet âge et de cette école, de n'avoir point l'esprit nettoyé, aplani, cadastré, muni d'allées rectilignes, comme les écrivains de notre dix-septième siècle et comme les jardins de Versailles, mais plein et comblé de faits circonstanciés, de scènes complètes et dramatiques, de petits tableaux colorés, tous pêle-mêle et mal époussetés, en sorte que, perdu dans l'encombrement et la poussière, le spectateur moderne crie à la pédanterie et à la grossièreté. Les métaphores pullulent les unes par-dessus les autres, s'embarrassent l'une dans l'autre, et se bouchent l'issue les unes aux autres, comme dans Shakspeare. On croyait en suivre une, en voilà une seconde qui commence, puis une troisième qui coupe la seconde, et ainsi de suite, fleur sur fleur, girandole sur girandole, si bien que sous les scintillements la clarté se brouille, et que la vue finit par l'éblouissement. En revanche, et justement en vertu de cette même structure d'esprit, Taylor imagine les objets, non pas vaguement et faiblement par quelque indistincte conception générale, mais précisément, tout entiers, tels qu'ils sont, avec leur couleur sensible, avec leur forme propre, avec la multitude de détails vrais et particuliers qui les distinguent dans leur espèce. Il ne les connaît point par ouï-dire; il les a vus. Bien mieux, il les voit en ce moment, et les fait voir. Lisez ce morceau, et dites s'il n'a pas l'air copié dans un hôpital ou sur un champ de bataille: «Comment pouvons-nous nous plaindre de la débilité de notre force ou de la pesanteur des maladies, quand nous voyons un pauvre soldat debout sur une brèche, presque exténué de froid et de faim, sans pouvoir être soulagé de son froid que par une chaleur de colère, par une fièvre ou par un coup de mousquet, ni allégé de sa faim que par une souffrance plus grande ou par quelque crainte énorme? Cet homme se tiendra debout, sous les armes et sous les blessures, sous la chaleur et le soleil, pâle et épuisé, accablé, et néanmoins vigilant. La nuit, on lui extraira une balle de la chair, ou des éclats enfoncés dans ses os; il tendra sa bouche violemment fendue pour qu'on la lui recouse: tout cela pour un homme qu'il n'a jamais vu, ou par qui, s'il l'a vu, il n'a pas été remarqué, un homme qui l'enverra à la potence s'il essaye de fuir toutes ces misères[372].» Voilà l'avantage de l'imagination complète sur la raison ordinaire. Elle produit d'un bloc vingt ou trente idées et autant d'images, épuisant l'objet que l'autre ne fait que désigner et effleurer. Il y a un millier de circonstances et de nuances dans chaque événement; et elles sont toutes enfermées dans des mots vivants comme ceux que voici: «J'ai vu les gouttelettes d'une source suinter à travers le fond d'une digue, et amollir la lourde maçonnerie, jusqu'à la rendre assez ployante pour garder l'empreinte d'un pied d'enfant; on dédaignait cette petite source, on ne s'en inquiétait pas plus que des perles déposées par une matinée brumeuse, jusqu'au moment où elle eut frayé sa route et fait un courant assez fort pour entraîner les ruines de sa rive minée, et envahir les jardins voisins; mais alors les gouttes dédaignées s'étaient enflées jusqu'à devenir une rivière factice et une calamité intolérable. Telles sont les premières entrées du péché; elles peuvent trouver leur barrière dans une sincère prière du cœur, et leur frein dans le regard d'un homme respectable ou dans les avis d'un seul sermon; mais quand de tels commencements sont négligés...., ils se changent en ulcères et en maladies pestilentielles; ils détruisent l'âme par leur séjour, tandis qu'à leur première entrée ils auraient pu être tués par la pression du petit doigt[373].» Tous les extrêmes se rencontrent dans cette imagination-là. Les cavaliers qui l'écoutent y trouvent, comme chez Ford, Beaumont et Fletcher, la copie crue de la vérité la plus brutale et la plus immonde, et la musique légère des songes les plus gracieux et les plus aériens, les puanteurs et les horreurs médicales[374], et tout d'un coup les fraîcheurs et les allégresses du plus riant matin; l'exécrable détail de la lèpre, de ses boutons blancs, de sa pourriture intérieure, et cette aimable peinture de l'alouette, éveillée parmi les premières senteurs des champs. «Je l'ai vue s'élevant de son lit de gazon, et, prenant son essor, monter en chantant, tâcher de gagner le ciel et gravir jusqu'au-dessus des nuages; mais le pauvre oiseau était repoussé par le bruyant souffle d'un vent d'est, et son vol devenait irrégulier et inconstant, rabattu comme il l'était par chaque nouveau coup de la tempête, sans qu'il pût regagner le chemin perdu avec tous les balancements et tous les battements de ses ailes, tant qu'enfin la petite créature fut contrainte de se poser, haletante, et d'attendre que l'orage fût passé; alors elle prit un essor heureux, et se mit à monter, à chanter, comme si elle eût appris sa musique et son essor d'un de ces anges qui traversent quelquefois l'air pour venir exercer leur ministère ici-bas. Telle est la prière d'un homme de bien[375].» Et il continue, avec la grâce, quelquefois avec les propres mots de Shakspeare. Chez le prédicateur comme chez le poëte, comme chez tous les cavaliers et tous les artistes de l'époque, l'imagination est si complète qu'elle atteint le réel jusque dans sa fange, et l'idéal jusque dans son ciel.
Comment le vrai sentiment religieux a-t-il pu s'accommoder d'allures si mondaines et si franches? Il s'en est accommodé pourtant; bien mieux, elles l'ont fait naître: chez Taylor, comme chez les autres, la poésie libre conduit à la foi profonde. Si cette alliance aujourd'hui nous étonne, c'est qu'à cet endroit nous sommes devenus pédants. Nous prenons un homme compassé pour un homme religieux. Nous sommes contents de le voir roide dans un habit noir, serré dans une cravate blanche et un formulaire à la main. Nous mettons la piété dans la décence, dans la correction, dans la régularité permanente et parfaite. Nous interdisons à la foi tout langage franc, tout geste hardi, toute fougue et tout élan d'action ou de parole; nous sommes scandalisés des gros mots de Luther, des éclats de rire qui secouent sa puissante bedaine, de ses colères d'ouvrier, de ses nudités et de ses ordures, de la familiarité audacieuse avec laquelle il manie son Christ et son Dieu[376]. Nous ne voyons pas que ces libertés et ces abandons sont justement les signes de la croyance entière, que la conviction chaleureuse et immodérée est trop sûre d'elle-même pour s'astreindre à un style irréprochable, que la religion prime-sautière consiste non en bienséances, mais en émotions. Elle est un poëme, le plus grand de tous, un poëme auquel on croit; voilà pourquoi ces gens la trouvent au bout de leur poésie; la façon dont Shakspeare et tous les tragiques considèrent le monde y conduit; encore un pas, et Jacques, Hamlet y vont entrer. Cette énorme obscurité, cette noire mer inexplorée[377] qu'ils aperçoivent au terme de notre triste vie, qui sait si elle n'est pas bordée par un autre rivage? L'anxieuse idée du ténébreux au-delà est nationale, et c'est pour cela qu'ici la renaissance nationale en ce moment devient chrétienne. Quand Taylor parle de la mort, il ne fait que reprendre et achever une pensée que Shakspeare ébauchait déjà[378]. «Toutes les successions de la durée, tous les changements de la nature, les milliers de milliers d'accidents de ce monde, et tous les événements qui arrivent à chaque homme et à chaque créature nous prêchent notre sermon funèbre, et nous avertissent de regarder et de voir comment le Temps, ce vieux fossoyeur, jette les pelletées de terre et nous creuse la fosse où nous irons enfouir nos joies et nos peines, et déposer nos corps comme une semence qui lèvera au jour magnifique ou intolérable de l'éternité.» Car, outre cette mort finale qui nous engloutit tout entiers, il y a les morts partielles qui nous dévorent pièce à pièce. «Nous sommes morts à tous les mois que nous avons déjà vécus, et nous ne les revivrons jamais une seconde fois.» Et voilà comme nous laissons derrière nous, lambeau par lambeau, toute notre vie, d'abord notre première vie engourdie et obscure «quand nous sortons du ventre de notre mère pour sentir la chaleur du soleil. Après cela nous dormons et nous entrons dans une sorte de mort, où nous gisons insouciants de tous les changements de l'univers..., aussi indifférents que si nos yeux étaient clos avec l'argile humide qui pleure dans les entrailles de la terre. Au bout de sept ans, nos dents tombent et meurent avant nous: c'est le prologue de la tragédie; et à chaque fois sept ans, on peut bien parier que nous jouerons notre dernière scène. Peu à peu la nature, le hasard ou le vice viennent nous prendre notre corps par morceaux, affaiblissant une portion, en relâchant une autre, en sorte que nous goûtons d'avance le tombeau et les solennités de nos propres funérailles, d'abord, dans les organes qui ont été les ministres du vice, puis dans ceux qui nous servaient pour l'ornement; et au bout d'un peu de temps, même ceux qui ne servaient qu'à nos nécessités se trouvent hors d'usage et s'embarrassent comme les roues d'une horloge détraquée. Nos cheveux tombent; toilette funèbre qui annonce un homme entré bien avant dans la région et les domaines de la mort. Puis bien d'autres signes: les cheveux gris, les dents gâtées, les yeux troubles, les articulations tremblantes, l'haleine courte, les membres roides, la peau ridée, la mémoire défaillante, l'appétit moindre; même la faim et la soif de chaque journée crient pour que nous remplacions cette portion de notre substance que la mort a dévorée pendant la longue nuit, lorsque nous gisions dans son giron et que nous dormions dans son vestibule. Ainsi chaque repas nous sauve d'une mort et prépare à une autre mort la pâture. Bien plus, pendant que nous pensons une pensée, nous mourons, et nous avons moins à vivre à chaque mot qui sort de notre bouche.» Par-dessus toutes ces destructions, d'autres destructions travaillent; le hasard nous fauche aussi bien que la nature, et nous sommes la proie de l'accident comme de la nécessité. «La nature ne nous a donné qu'une moisson chaque année, mais la mort en a deux; l'automne et le printemps envoient aux charniers des troupes d'hommes et de femmes.... Combien de mères enceintes se sont réjouies de la fécondité de leurs entrailles et se sont complu dans la pensée qu'elles allaient devenir un canal de bénédictions pour une famille! Et voilà que la sage-femme, promptement, a cousu dans le suaire leurs têtes et leurs pieds, et les a emportées dehors pour la sépulture. La mort règne dans toutes les parties de notre année, et vous ne pouvez aller nulle part sans fouler les os d'un mort[379].»