Ainsi roulent ces puissantes paroles, sublimes comme le motet d'un orgue; cet universel écrasement des vanités humaines a la grandeur funéraire d'une tragédie; la piété ici sort de l'éloquence, et le génie conduit à la foi. Toutes les forces et aussi toutes les tendresses de l'âme sont remuées. Ce n'est pas un froid rigoriste qui parle, c'est un homme, un homme ému qui a des sens, un cœur, qui est devenu chrétien non par la mortification, mais par le développement de tout son être. «Considérez la vivacité de la jeunesse, les belles joues et les yeux pleins de l'enfance, la force et la vigoureuse flexibilité des membres de vingt-cinq ans, puis en regard le visage creux, la pâleur de mort, le dégoût et l'horreur d'une sépulture de trois jours. J'ai vu de la même façon une rose sortir des fentes de son chaperon de feuilles; d'abord elle était belle comme le matin et pleine de la rosée du ciel; mais quand un souffle rude eut brutalement livré au jour sa modestie virginale et démantelé sa trop fraîche et trop frêle retraite, elle commença à se ternir, puis à décliner vers l'abattement et la vieillesse maladive; elle pencha la tête, sa tige se rompit, et le soir, ayant perdu quelques-unes de ses feuilles et toute sa beauté, elle tomba dans le sort des mauvaises herbes et des visages flétris. Tel est le sort de tout homme et de toute femme: devenir l'héritage des vers et des serpents dans la froide terre immonde, avec notre beauté si changée que bientôt nos amis ne nous reconnaîtraient plus; et ce changement mêlé de tant d'horreur.... que ceux qui six heures auparavant nous comblaient de leurs charitables ou ambitieux services, ne peuvent sans quelque regret rester seuls dans la chambre où gît le corps dépouillé de la vie et de ses honneurs[380].»
Amené là, comme Hamlet au cimetière, parmi les crânes qu'il reconnaît et sous l'oppression de la mort qu'il touche, l'homme n'a plus qu'un effort à faire pour voir se lever dans son cœur un nouveau monde. Il cherche le remède de ses tristesses dans l'idée de la justice éternelle, et l'implore avec une ampleur de paroles qui fait de la prière un hymne en prose aussi beau qu'une œuvre d'art.
«Éternel Dieu[381], tout-puissant père des hommes et des anges, par le soin et la providence de qui je suis conservé et gardé, soutenu et assisté, je te demande humblement de pardonner les péchés et les folies de cette journée, la faiblesse de mon service et la force de mes passions, la témérité de mes paroles, la vanité et le mal de mes actions. Ô juste et bien-aimé Dieu, combien de temps encore viendrai-je ainsi encore confesser mes péchés, prier contre leur séduction, et pourtant retomber sous leur prise! Oh! qu'il n'en soit plus ainsi, et que je ne retourne jamais aux folies dont je suis humilié, qui amènent le chagrin, et la mort, et ton déplaisir pire que la mort! Donne-moi l'empire sur mes penchants, et une parfaite haine du péché, et un amour de toi au-dessus de tous les désirs de ce monde. Qu'il te plaise de me préserver et de me défendre cette nuit de tout péché, de toute violence du hasard, de la malice des esprits des ténèbres. Garde-moi dans mon sommeil, et, endormi ou éveillé, que je sois ton serviteur. Sois le premier et le dernier de mes pensées, et le guide et l'assistance continuelle de toutes mes actions. Préserve mon corps, pardonne le péché de mon âme et sanctifie mon cœur. Que je vive toujours saintement, justement, sagement; et quand je mourrai, reçois mon âme[382]....»
V
Ce n'était là pourtant qu'une demi-réforme, et la religion officielle était trop liée au monde pour entreprendre de le nettoyer jusqu'au fond; si elle réprimait les débordements du vice, elle n'en attaquait pas la source, et le paganisme de la Renaissance, suivant sa pente, aboutissait déjà, sous Jacques Ier, à la corruption, à l'orgie, aux mœurs de mignons et d'ivrognes, à la sensualité provocante et grossière[383] qui, plus tard, sous la Restauration, étala son égout au soleil. Mais sous le protestantisme établi s'étendait le protestantisme interdit; les yeomen se faisaient leur foi comme les gentilshommes, et déjà les puritains perçaient sous les anglicans.
Nulle culture ici, nulle philosophie, nul sentiment de la beauté harmonieuse et païenne. La conscience parlait seule, et son inquiétude était devenue une terreur. Le fils du boutiquier, du fermier, qui lisait la Bible dans la grange ou dans le comptoir, parmi les tonnes ou les sacs de laine, ne prenait pas les choses avec le même tour que le beau cavalier nourri dans la mythologie antique et raffiné par l'élégante éducation italienne. Il les prenait tragiquement, il s'examinait à la rigueur, il s'enfonçait dans le cœur toutes les pointes du scrupule, il s'emplissait l'imagination des vengeances de Dieu et des terreurs bibliques. Une sombre épopée, terrible et grande comme l'Edda, fermentait dans ces imaginations mélancoliques. Ils se pénétraient des textes de saint Paul, des menaces tonnantes des prophètes; ils s'appesantissaient en esprit sur les impitoyables doctrines de Calvin; ils reconnaissaient que la masse des hommes est prédestinée à la damnation éternelle[384]; plusieurs croyaient que cette multitude est criminelle avant de naître, que Dieu a voulu, prévu, ménagé leur perte, que de toute éternité il a médité leur supplice, et qu'il ne les a créés que pour les y livrer[385]. Rien ne peut sauver la misérable créature que la grâce, la grâce gratuite, pure faveur de Dieu, que Dieu n'accorde qu'à un petit nombre et qu'il distribue non d'après les efforts et les œuvres des hommes, mais d'après le choix arbitraire de son absolue et seule volonté. Nous sommes «les fils de la colère,» pestiférés et condamnés de naissance, et quelque part que nous regardions dans le ciel immense, nous n'y trouvons que des foudres qui grondent pour nous écraser. Qu'on se figure, si on peut, les ravages d'une pareille idée en des esprits solitaires et moroses, tels que cette race et ce climat en produisent. Plusieurs se croyaient damnés et allaient gémissant dans les rues; d'autres ne dormaient plus. Ils étaient hors d'eux-mêmes, croyant toujours sentir sur eux la main de Dieu ou la griffe du diable. Une puissance extraordinaire, un gigantesque ressort d'action s'était tout d'un coup tendu dans l'âme, et il n'y avait aucune barrière dans la vie morale, ni aucun établissement dans la société civile que son effort ne pût renverser.
Dès l'abord, la vie privée est transformée. Comment les sentiments ordinaires, les jugements journaliers et naturels sur le bonheur et le plaisir subsisteraient-ils devant une conception pareille? Supposez des hommes condamnés à mort, non pas à la mort simple, mais à la roue, aux tortures, à un supplice infini en horreur, infini en durée, qui attendent la sentence et savent pourtant que sur mille, cent mille chances, ils en ont une de pardon; est-ce qu'ils peuvent encore s'amuser, prendre intérêt aux affaires ou aux plaisirs du siècle? L'azur du ciel ne luit plus pour eux, le soleil ne les réchauffe pas, la beauté et la suavité des choses les laissent insensibles; ils ont désappris le rire, ils s'acharnent intérieurement, tout pâles et silencieux, sur leur angoisse et sur leur attente; ils n'ont plus qu'une pensée: «Le juge va-t-il me faire grâce?» Ils sondent anxieusement les mouvements involontaires de leur cœur qui seul peut répondre et la révélation intérieure qui seule les rend certains de leur pardon ou de leur perte. Ils jugent que tout autre état d'esprit est impie, que l'insouciance et la joie sont monstrueuses, que chaque distraction ou préoccupation mondaine est un acte de paganisme, et que la véritable marque du chrétien est le tremblement dans l'idée du salut. Dès lors la rigidité et le rigorisme entrent dans les mœurs. Le puritain condamne le théâtre, les assemblées et les pompes du monde, la galanterie et l'élégance de la cour, les fêtes poétiques et symboliques des campagnes, les mai, les joyeuses bombances, les sonneries de cloches, toutes les issues par lesquelles la nature sensuelle ou instinctive avait cherché à s'échapper. Il s'en retire, il abandonne les divertissements, les ornements, il coupe de près ses cheveux, ne porte plus qu'un habit sombre et uni, parle en nasillant, marche roide, les yeux en l'air, absorbé, indifférent aux choses visibles. Tout l'homme extérieur et naturel est aboli; seul l'homme intérieur et spirituel subsiste; de toute l'âme il ne reste que l'idée de Dieu et la conscience, la conscience alarmée et malade, mais stricte sur chaque devoir, attentive aux moindres manquements, rebelle aux ménagements de la morale mondaine, inépuisable en patience, en courage, en sacrifices, installant la chasteté au foyer conjugal, la véracité devant les tribunaux, la probité au comptoir, le travail à l'atelier, partout la volonté fixe de tout supporter et de tout faire plutôt que de manquer à la plus petite prescription de la justice morale et de la loi biblique. L'énergie stoïque, l'honnêteté foncière de la race se sont éveillées sous l'appel de l'imagination enthousiaste; et ces caractères tout d'une pièce se lancent sans réserve du côté du renoncement et de la vertu.
Encore un pas, et ce grand mouvement va passer du dedans au dehors, des mœurs privées aux institutions publiques. Considérez-les à leur lecture; ils prennent pour eux les prescriptions imposées aux Juifs, et les préfaces les y invitent. En tête de la Bible, le traducteur[386] a mis une table des principaux termes de l'Écriture, chacun avec sa définition et les textes à l'appui. Ils lisent et pèsent chacune de ces paroles.—«Abomination. L'abomination devant Dieu, ce sont les idoles et les images devant qui le peuple s'incline.» Le précepte est-il observé? Sans doute, on a ôté les images, mais la reine garde encore un crucifix dans sa chapelle, et n'est-ce pas un reste d'idolâtrie que de s'agenouiller devant le sacrement?—«Abrogation. Abroger, c'est abolir ou réduire à néant; et ainsi la loi des commandements qui consistaient dans les décrets et les cérémonies est abolie; les sacrifices, repas, fêtes et toutes les cérémonies extérieures sont abrogés; tout ordre de clergé est abrogé.» L'est-il, et comment se fait-il que les évêques s'arrogent encore le droit de prescrire la foi, le culte, et de tyranniser les consciences chrétiennes? Et n'a-t-on pas conservé dans le chant des orgues, dans le surplis des prêtres, dans le signe de la croix, dans cent autres pratiques, tous ces rites sensibles que Dieu a déclarés profanes?—«Abus. Les abus qui sont dans l'Église doivent être corrigés par le prince; les ministres doivent prêcher contre les abus, et beaucoup de traditions humaines sont de purs abus.» Que fait donc le prince, et pourquoi laisse-t-il des abus dans l'Église? Il faut que le chrétien se lève et proteste; nous devons purger l'Église de la croûte païenne dont la tradition l'a recouverte[387]. Voilà les idées qui se lèvent dans ces esprits incultes. Représentons-nous ces hommes simples et d'autant plus capables de croyances fortes, ces francs-tenanciers, ces gros marchands qui ont siégé au jury, voté aux élections, délibéré, discuté en commun sur les affaires privées et publiques, qui sont habitués à l'examen de la loi, à la confrontation des précédents, à toute la minutie de la procédure juridique et légale; qui portent ces habitudes de légistes et de plaideurs dans l'interprétation de l'Écriture, et qui, une fois leur conviction faite, mettent à son service la passion froide, l'obstination intraitable, la roideur héroïque du caractère anglais. L'esprit exact et militant va se mettre à l'œuvre. Chacun se croit «tenu d'être prêt, fort et bien muni pour répondre à tous ceux qui lui demanderont raison de sa foi[388].» Chacun a ses troubles et ses remords de conscience[389] à propos de quelque portion de la liturgie ou de la hiérarchie officielle; à propos des dignités de chanoine ou d'archidiacre, ou de certains passages à l'office des morts; à propos du pain de la communion ou de la lecture des livres apocryphes dans l'Église; à propos de la pluralité des bénéfices ou du bonnet carré des ecclésiastiques. Ils se butent chacun contre quelque article, tous en masse contre l'établissement épiscopal et la conservation des cérémonies romaines[390]. Et là-dessus on les emprisonne, on les taxe, on les met au pilori, on leur coupe les oreilles, leurs ministres sont destitués, chassés, poursuivis[391]. La loi déclare que «toute personne au-dessus de seize ans qui, pendant un mois, refusera d'assister à l'office établi, sera enfermée jusqu'à ce qu'elle se soumette; que si elle ne se soumet pas au bout de trois mois, elle sera bannie du royaume, et si elle revient, mise à mort.» Ils se laissent faire et montrent autant de fermeté pour souffrir que de scrupule pour croire; sur un iota, pour recevoir la communion assis plutôt qu'à genoux, ou debout plutôt qu'assis, ils abandonnent leurs places, leur bien, leur liberté, leur patrie. Un docteur, Leighton, est emprisonné quinze semaines dans une niche à chien, sans feu, sans toit, sans lit, aux fers; ses cheveux et sa peau tombent, il est attaché au pilori parmi les frimas de novembre, puis fouetté, marqué au front, les oreilles coupées, le nez fendu, enfermé huit ans à la Flotte, et de là jeté dans la prison commune. Plusieurs se font brûler, et avec joie. La religion pour eux est un covenant, c'est-à-dire un traité fait avec Dieu qu'il faut observer en dépit de tout, comme un engagement écrit, à la lettre et jusqu'à la dernière syllabe. Admirable et déplorable rigidité de la conscience méticuleuse, qui fait des ergoteurs en même temps que des fidèles, et qui fera des tyrans après avoir fait des martyrs.
Entre les deux, elle fait des combattants. Ils se sont enrichis et accrus extraordinairement en quatre-vingts ans, comme il arrive toujours aux gens qui travaillent, vivent honnêtement et se tiennent debout à travers la vie, soutenus par un grand ressort intérieur. Ils peuvent résister dorénavant, et, poussés à bout, ils résistent; ils aiment mieux prendre les armes que de se laisser acculer à l'idolâtrie et au péché. Le Long Parlement s'assemble, défait le roi, épure la religion; l'écluse est lâchée, les indépendants par-dessus les presbytériens, les exaltés par-dessus les fervents, tous se précipitent; la foi irrésistible et envahissante, l'enthousiasme font un torrent, noient, ou troublent les cerveaux les plus sains, les politiques, les juristes, les capitaines. La Chambre emploie un jour entier par semaine à délibérer sur l'avancement de la religion. Sitôt qu'on touche à ses dogmes, elle entre en fureur. Un pauvre homme, Paul Best, étant accusé de nier la Trinité, elle veut qu'on dresse une ordonnance pour le punir de mort; James Naylor ayant cru qu'il était Dieu, elle s'acharne onze jours durant à son procès avec une animosité et une férocité hébraïques: «Je pense qu'il n'y a personne plus possédé du diable que cet homme.—C'est notre Dieu qui est ici supplanté.—Mes oreilles ont tressailli, mon cœur a frémi en entendant ce rapport.—Je ne parlerai pas davantage. Bouchons nos oreilles et lapidons-le[392].» Devant la Chambre, publiquement, des hommes officiels avaient des extases. Après l'expulsion des presbytériens, le prédicateur Hugh Peters s'écriait au milieu d'un sermon: «Voici, voici maintenant la révélation; je vais vous en faire part. Cette armée extirpera la monarchie, non-seulement ici, mais en France et dans les autres royaumes qui nous entourent. On dit que nous entrons dans une route jusqu'ici sans exemple; que pensez-vous de la vierge Marie? Y avait-il auparavant quelque exemple qu'une femme pût concevoir sans la société d'un homme? Ceci est un temps qui servira d'exemple aux temps à venir[393].» Cromwell trouve dans la Bible des prédictions, des conseils pour le temps présent, des justifications positives de sa politique. «Je crois vraiment que le Seigneur a dessein de délivrer son peuple de tout fardeau, et qu'il est près d'accomplir tout ce qui a été prédit au psaume 113. C'est ce psaume qui m'encourage.» Et il récite et commente pendant une heure le psaume 113. Il a beau être calculateur, ambitieux par excellence, il est néanmoins vraiment fanatique et sincère. Son médecin contait qu'il avait été fort mélancolique pendant des années entières, avec des imaginations bizarres, et la persuasion fréquente qu'il allait mourir. Deux ans avant la révolution, il écrivait à son cousin: «Véritablement, aucune pauvre créature n'a plus de causes que moi de se mettre en avant pour la cause de son Dieu. Que le Seigneur m'accepte dans son Fils et me donne de marcher dans la lumière, et nous donne de marcher dans la lumière, comme il est la lumière. Béni soit son nom pour avoir brillé sur un cœur aussi obscur que le mien!» Certainement il songeait à devenir saint autant qu'à devenir roi, et aspirait au salut comme au trône. Au moment d'entrer en Irlande et d'y massacrer les catholiques, il écrivait à sa belle-fille une lettre de direction que Baxter ou Taylor eussent volontiers signée. Du milieu des affaires, en 1651, il exhortait ainsi sa femme: «Ma très-chère, je ne puis me décider à manquer cette poste, quoique j'aie beaucoup à écrire. Je me réjouis d'apprendre que ton âme prospère. Que le Seigneur augmente encore et encore ses faveurs envers toi. Le plus grand bien que ton âme puisse désirer est que le Seigneur tourne vers toi la lumière de son visage, qui est meilleure que la vie. Que le Seigneur bénisse tous les bons conseils et exemples que tu donnes à ceux qui sont autour de toi, et entende toutes tes prières, et t'accepte toujours.» Il demanda en mourant si la grâce, une fois reçue, pouvait se perdre, et fut rassuré quand il apprit que non, étant certain, dit-il, d'avoir été une fois en état de grâce. Il expira sur cette prière: «Seigneur, quoique je sois une pauvre et misérable créature, je suis en alliance avec toi par la grâce, et je puis, je dois venir à toi pour ton peuple. Tu as fait de moi, quoique très-indigne, un humble instrument pour ton service.... Seigneur, de quelque façon que tu disposes de moi, continue et achève de leur faire du bien. Et achève l'œuvre de réforme, et rends le nom du Christ glorieux dans le monde[394].» Sous cet esprit pratique, prudent, propre au monde, il y avait un fonds anglais d'imagination trouble et puissante[395], capable d'engendrer le calvinisme passionné et les craintes mystiques. Les mêmes contrastes se heurtaient et se conciliaient chez les autres indépendants. En 1648, après de fausses manœuvres, ils se trouvèrent en danger, placés entre le roi et le Parlement; là-dessus ils s'assemblèrent plusieurs jours de suite à Windsor pour se confesser devant Dieu et lui demander son aide, et découvrirent que tout le mal venait des conférences qu'ils avaient eu la faiblesse de proposer au roi. «Et dans ce sentier, dit l'adjudant général Allen, le Seigneur nous mena pour nous montrer non-seulement notre péché, mais notre devoir. Et cela s'appesantit si unanimement sur chaque cœur, qu'il y eut à peine un de nous qui fût capable de dire un mot aux autres, à cause des larmes amères qu'il versait, en partie par le sentiment et la honte de nos iniquités, de notre peu de foi, de notre lâche crainte des hommes, des conseils charnels que nous avions tenus avec notre sagesse, et non avec la parole du Seigneur[396].» Là-dessus, ils résolurent de mettre le roi en jugement et à mort, et firent comme ils avaient résolu.
Autour d'eux, l'exaltation, la folie gagnent: indépendants, millénariens, antinomiens, anabaptistes, libertins, familistes, quakers, enthousiastes, chercheurs, perfectistes, sociniens, ariens, antitrinitairiens, antiscripturistes, sceptiques, la liste des sectes ne finit pas. Des femmes, des troupiers montaient subitement en chaire et prêchaient. Les cérémonies les plus étranges s'étalaient en public. En 1644, dit le docteur Featly, «les anabaptistes rebaptisèrent cent hommes et femmes ensemble au crépuscule, dans des ruisseaux, dans des bras de la Tamise et ailleurs, les plongeant dans l'eau par-dessus la tête et les oreilles.» Un certain Oates, dans le comté d'Essex, «fut traduit devant le jury pour le meurtre d'Anne Martin, qui était morte, quelques jours après son baptême, d'un froid qui l'avait saisie.» Fox conversait avec le Seigneur, et témoignait à haute voix, dans les rues et dans les marchés, contre les péchés du siècle. «William Simpson[397] (un de ses disciples) reçut l'ordre du Seigneur d'aller à plusieurs reprises, pendant trois ans, nu et sans chaussures devant eux, comme un signe pour eux, dans les marchés, dans les cours, dans les villes, dans les cités, dans les maisons des prêtres, dans les maisons des hommes puissants, leur disant: Vous serez tous dépouillés et mis à nu, comme je suis dépouillé et mis à nu.—Et d'autres fois il reçut l'ordre de mettre un sac sur sa tête, et de barbouiller sa figure, et de leur dire: Le Seigneur barbouillera votre religion, tout comme je suis barbouillé moi-même.» Une femme entra dans la chapelle de White-Hall complétement nue, au milieu du service, le lord Protecteur étant présent. Un quaker vint à la porte du Parlement avec une épée tirée, et blessa plusieurs personnes présentes, disant que le Saint-Esprit lui avait inspiré de tuer tous ceux qui siégeaient à la Chambre. Les hommes de la cinquième monarchie croyaient que le Christ allait descendre pour régner en personne sur la terre, pendant mille ans, avec les saints pour ministres. Les ranters reconnaissaient comme signe principal de la foi les vociférations furieuses et les contorsions. Les chercheurs pensaient que la vérité religieuse ne doit être saisie que dans une sorte de brouillard mystique, avec doute et appréhension. Les muggletoniens décidaient que «John Reeve et Ludovick Muggleton étaient les deux derniers prophètes et messagers de Dieu;» ils déclaraient les quakers possédés du diable, exorcisaient le diable et prophétisaient que William Penn serait damné. J'ai cité tout à l'heure James Naylor, ancien quartier-maître du général Lambert, adoré comme un Dieu par ses sectateurs. Plusieurs femmes conduisaient son cheval, d'autres jetaient devant lui des mouchoirs et des écharpes, chantant: Saint, Saint, Seigneur Dieu. Elles l'appelaient le plus beau des dix mille, le Fils unique de Dieu, le prophète du Dieu très-haut, le Roi d'Israël, le Fils éternel de la justice, le Prince de la paix, Jésus, celui en qui l'espoir d'Israël réside. L'une d'elles, Dorcas Erbury, déclara, qu'elle était restée morte deux jours entiers dans sa prison d'Exeter, et que Naylor l'avait ressuscitée en lui imposant les mains. Sarah Blackbury le trouvant prisonnier, le prit par la main, et lui dit: «Lève-toi, mon amour, ma colombe, ma beauté, et viens-t'en. Pourquoi restes-tu assis parmi les pots?—» Puis elle lui baisa la main et se prosterna devant lui. Lorsqu'on le mit au pilori, quelques-uns de ses disciples se mirent à chanter, à pleurer, à frapper leur poitrine; d'autres baisaient ses mains, se couchaient sur son sein et baisaient ses blessures[398]. Bedlam déchaîné n'aurait pas fait mieux.