V
J'ai sous les yeux le redoutable volume où, quelque temps après la mort de Milton, on a rassemblé sa prose[454]. Quel livre! Les chaises craquent quand on le pose, et celui qui l'a manié une heure en a moins mal à la tête qu'au bras. Tel livre, tels hommes: sur les simples dehors, on a quelque idée des controversistes et des théologiens dont les doctrines sont enfermées là. Encore faut-il songer que l'auteur fut singulièrement lettré, élégant, voyageur, philosophe, homme du monde pour son temps. On pense involontairement aux portraits des théologiens du siècle, âpres figures enfoncées dans l'acier par le dur burin des maîtres, et dont le front géométrique, les yeux fixes se détachent avec un relief violent hors d'un panneau de chêne noir. On les compare aux visages modernes, où les traits fins et complexes semblent frissonner sous le contact changeant de sensations ébauchées et d'idées innombrables. On essaye de se figurer la lourde éducation latine, les exercices physiques, les rudes traitements, les idées rares, les dogmes imposés, qui occupaient, opprimaient, fortifiaient, endurcissaient autrefois la jeunesse, et l'on croit voir un ossuaire de mégatheriums et de mastodontes reconstruits par Cuvier.
La race des vivants a changé. Notre esprit fléchit aujourd'hui sous l'idée de cette grandeur et de cette barbarie; mais nous découvrons que la barbarie fut alors la cause de la grandeur. Comme autrefois, dans la vase primitive et sous le dôme des fougères colossales, on vit les monstres pesants tordre péniblement leurs croupes écailleuses et de leurs crocs informes s'arracher des pans de chair, nous apercevons aujourd'hui à distance, du haut de la civilisation sereine, les batailles des théologiens qui, cuirassés de syllogismes, hérissés de textes, se couvraient d'ordures et travaillaient à se dévorer.
Au premier rang combattit Milton, prédestiné à la barbarie et à la grandeur par sa nature personnelle et par les mœurs environnantes, capable de manifester en haut relief la logique, le style et l'esprit du siècle. C'est la vie des salons qui a dégrossi les hommes: il a fallu la société des dames, le manque d'intérêts sérieux, l'oisiveté, la vanité, la sécurité, pour mettre en honneur l'élégance, l'urbanité, la plaisanterie fine et légère, pour enseigner le désir de plaire, la crainte d'ennuyer, la parfaite clarté, la correction achevée, l'art des transitions insensibles et des ménagements délicats, le goût des images convenables, de l'aisance continue et de la diversité choisie. Ne cherchez dans Milton rien de pareil. La scolastique n'est pas loin; elle pèse encore sur ceux qui la détruisent. Sous cette armure séculaire, la discussion marche pédantesquement, à pas comptés. On commence par poser sa thèse, et Milton écrit en grosses lettres, en tête de son Traité du Divorce, la proposition qu'il va démontrer: «Qu'une mauvaise disposition, incapacité ou contrariété d'esprit, provenant d'une cause non variable en nature, empêchant et devant probablement empêcher toujours les bienfaits principaux de la société conjugale, lesquels sont la consolation et la paix, est une plus grande raison de divorce que la frigidité naturelle, spécialement s'il n'y a point d'enfants et s'il y a consentement mutuel.» Là-dessus arrive, légion par légion, l'armée disciplinée des arguments. Bataillons par bataillons, ils passent numérotés avec des étiquettes visibles. Il y en a une douzaine à la file, chacun avec son titre en caractères tranchés et la petite brigade de subdivisions qu'il commande. Les textes sacrés y tiennent la grande place. On les discute mot à mot, le substantif après l'adjectif, le verbe après le substantif, la préposition après le verbe; on cite des interprétations, des autorités, des exemples, qu'on range entre des palissades de divisions nouvelles. Et cependant l'ordre manque, la question n'est point ramenée à une idée unique; on ne voit point sa route; les preuves se succèdent sans se suivre; on est plutôt fatigué que convaincu. On reconnaît que l'auteur parle à des gens d'Oxford, laïques ou prêtres, élevés dans les disputes d'apparat, capables d'attention obstinée, habitués à digérer les livres indigestes. Ils se trouvent bien dans ce fourré épineux de broussailles scolastiques: ils s'y frayent leur route, un peu à l'aveugle, endurcis contre les meurtrissures qui nous rebutent et n'ayant point l'idée du jour que nous demandons partout.
Chez de si massifs raisonneurs, on ne cherchera point l'esprit. L'esprit est l'agilité de la raison victorieuse: ici, parce que tout est puissant, tout est lourd. Quand Milton veut plaisanter, il a l'air d'un piquier de Cromwell qui, entrant dans un salon pour danser, tomberait sur son nez de tout son poids et de tout le poids de son armure. Il y a peu de choses aussi stupides que ses Remarques sur un Contradicteur. Au bout d'une réfutation, son adversaire concluait par ce trait d'esprit théologique: «Voyez, mon frère, vous avez pêché toute la nuit sans rien prendre.» Et Milton réplique glorieusement: «Si, en pêchant avec Simon l'apôtre, nous ne pouvons rien prendre, regardez ce que vous prenez, vous, avec Simon le magicien, car il vous a légué tous ses hameçons et tous ses instruments de pêche.» Un gros rire sauvage éclatait. Les assistants apercevaient de la grâce dans cette façon d'insinuer que l'adversaire était simoniaque. Un peu plus haut, celui-ci posait ce dilemme: «Dites-moi, cette liturgie est-elle bonne ou mauvaise?—Elle est mauvaise. Réparez la corne de votre dilemme achéloien, comme vous pourrez, pour la première charge.» Les savants s'émerveillaient de la belle comparaison mythologique, et l'on se réjouissait de voir l'adversaire finement comparé à un bœuf, à un bœuf vaincu, à un bœuf païen. À la page suivante, l'adversaire disait, en façon de reproche spirituel et railleur: «Vraiment, mes frères, vous n'avez pas bien pris la hauteur du pôle.—Rien d'étonnant, répond Milton, il y en a beaucoup d'autres qui ne prennent pas bien la hauteur de votre pôle, mais qui prendront mieux le déclin de votre élévation.» Il y a de suite trois calembours du même goût; cela paraissait gai. Ailleurs, Saumaise criant que le soleil n'avait jamais vu de crime comparable au meurtre du roi, Milton lui conseillait ingénieusement de s'adresser encore au soleil, non pour éclairer les forfaits de l'Angleterre, mais pour réchauffer la froideur de son style. La lourdeur extraordinaire de ces gentillesses annonce des esprits encore empêtrés dans l'érudition naissante. La réforme est le commencement de la libre pensée, mais elle n'en est que le commencement. La critique n'est point née; l'autorité pèse encore par toute la moitié de son poids sur les esprits les mieux affranchis et les plus téméraires. Milton, pour prouver qu'on peut faire mourir un roi, cite Oreste, les lois de Publicola et la mort de Néron. Son histoire d'Angleterre est l'amas de toutes les traditions et de toutes les fables. En toute circonstance, il offre pour preuve un texte de l'Écriture; son audace est de se montrer grammairien hardi, commentateur héroïque. Il est aveuglément protestant comme d'autres sont aveuglément catholiques. Il laisse à la chaîne la haute raison, mère des principes; il n'a délivré que la raison subordonnée, interprète des textes. Pareil aux créatures énormes demi-formées, enfants des premiers âges, il est encore à moitié homme et à moitié limon.
Est-ce ici que nous rencontrerons la politesse? C'est la dignité élégante qui répond à l'injure par l'ironie calme, et respecte l'homme en transperçant la doctrine. Milton assomme grossièrement son adversaire. Un pédant hérissé, né de l'accouplement d'un lexique grec et d'une grammaire syriaque, Saumaise avait dégorgé contre le peuple anglais un vocabulaire d'injures et un in-folio de citations. Milton lui répondit du même style: il l'appela «histrion, charlatan, professeur d'un sou[455], cuistre payé, homme de rien, coquin, être sans cœur, scélérat, imbécile, sacrilége, esclave digne des verges et de la fourche.» Le dictionnaire des gros mots latins y passa. «Toi qui sais tant de langues, qui parcours tant de volumes, qui en écris tant, tu n'es pourtant qu'un âne.» Trouvant l'épithète jolie, il la répéta et la sanctifia: «Ô le plus bavard des ânes, tu arrives monté par une femme, assiégé par les têtes guéries des évêques que tu avais blessés, petite image de la grande bête de l'Apocalypse!» Il finit par l'appeler bête féroce, apostat et Diable: «Ne doute pas que tu ne sois réservé à la même fin que Judas, et que, poussé par le désespoir plutôt que par le repentir, dégoûté de toi-même, tu ne doives un jour te pendre, et, comme ton émule, crever par le milieu du ventre[456].» On croit entendre les mugissements de deux taureaux.
Ils en avaient la férocité. Milton haïssait à plein cœur. Il combattit de la plume, comme les côtes-de-fer de l'épée, pied à pied, avec une rancune concentrée et une obstination farouche. Les évêques et le roi payaient alors onze années de despotisme. Chacun se rappelait les bannissements, les confiscations, les supplices, la loi violée systématiquement et sans relâche, la liberté du sujet assiégée par un complot soutenu, l'idolâtrie épiscopale imposée aux consciences chrétiennes, les prédicateurs fidèles chassés dans les déserts de l'Amérique ou livrés au bourreau et au pilori[457]. De tels souvenirs, tombant sur des âmes puissantes, imprimèrent en elles des haines inexpiables, et les écrits de Milton témoignent d'un acharnement que nous ne connaissons plus. L'impression que laisse son Iconoclaste[458] est accablante. Phrase par phrase, durement, amèrement, le roi est réfuté et accusé jusqu'au bout, sans que l'accusation fléchisse une seule minute, sans qu'on accorde à l'accusé la moindre bonne intention, la moindre excuse, la moindre apparence de justice, sans que l'accusateur s'écarte et se repose un instant dans des idées générales. C'est un combat corps à corps, où tout mot porte coup, prolongé, obstiné, sans élan, sans faiblesse, d'une inimitié âpre et fixe, où l'on ne songe qu'à blesser fort et à tuer sûrement. Contre les évêques, qui étaient vivants et puissants, sa haine s'épancha plus violemment encore, et l'âcreté des métaphores venimeuses suffit à peine à l'exprimer. Milton les montra «étalés et se chauffant au soleil de la richesse et de l'avancement» comme une couvée de reptiles impurs. «La lie empoisonnée de leur hypocrisie, mêlée en une masse pourrie avec le levain aigri des traditions humaines, est l'œuf de serpent d'où éclora quelque part un antechrist aussi difforme que la tumeur qui le nourrit[459].»
Tant de grossièretés et de balourdises étaient comme une cuirasse extérieure, indice et défense de la force et de la vie surabondantes qui remplissaient ces membres et ces poitrines de lutteurs. Aujourd'hui, l'esprit, plus délié, est devenu plus débile; les convictions, moins roides, sont devenues moins fortes. L'attention, délivrée de la scolastique pesante et de la Bible tyrannique, s'est trouvée plus molle. Les croyances et les volontés, dissoutes par la tolérance universelle et par les mille chocs contraires des idées multipliées, ont engendré le style exact et fin, instrument de conversation et de plaisir, et chassé le style poétique et rude, arme de guerre et d'enthousiasme. Si nous avons effacé chez nous la férocité et la sottise, nous avons diminué chez nous la force et la grandeur.
La force et la grandeur éclatent chez Milton, étalées dans ses opinions et dans son style, sources de sa croyance et de son talent. Cette superbe raison aspirait à se déployer sans entraves; elle demanda que la raison pût se déployer sans entraves. Elle réclama pour l'humanité ce qu'elle souhaitait pour elle-même, et revendiqua dans tous ses écrits toutes les libertés. Dès l'abord il attaqua les prélats ventrus[460], «parvenus scolastiques,» persécuteurs de la discussion libre, tyrans gagés des consciences chrétiennes. Par-dessus la clameur de la révolution protestante, on entendit sa voix qui tonnait contre la tradition et l'obéissance. Il railla durement les théologiens pédants, adorateurs dévots des vieux textes, qui prennent un martyrologe moisi pour un argument solide et répondent à une démonstration par une citation. Il déclara que la plupart des Pères furent des intrigants turbulents et bavards, qu'assemblés, ils ne valaient pas mieux qu'isolés, que leurs conciles sont des amas de menées sourdes et de disputes vaines; il répudia leur autorité[461] et leur exemple, et pour seul interprète de l'Écriture institua la logique. Puritain contre les évêques, indépendant contre les presbytériens, il fut toujours le maître de sa pensée et l'inventeur de sa croyance. Nul n'a plus aimé, pratiqué et loué l'usage libre et hardi de la raison. Il l'exerça jusqu'à la témérité et jusqu'au scandale. Il se révolta contre la coutume[462], reine illégitime de la croyance humaine, ennemie née et acharnée de la vérité, porta la main sur le mariage, et demanda le divorce en cas de contrariété d'humeurs. Il déclara «que l'Erreur soutient la Coutume, que la Coutume accrédite l'Erreur, que les deux réunies, soutenues par le vulgaire et nombreux cortége de leurs sectateurs, accablent de leurs cris et de leur envie, sous le nom de fantaisie et d'innovation, les découvertes du raisonnement libre.» Il montra que «lorsqu'une vérité arrive au monde, c'est toujours à titre de bâtarde, à la honte de celui qui l'engendre, jusqu'à ce que le Temps, qui n'est point le père, mais l'accoucheur de la Connaissance, déclare l'enfant légitime et verse sur sa tête le sel et l'eau.» Il tint ferme par trois ou quatre écrits contre le débordement des injures et des anathèmes, et au même moment osa plus encore: il attaqua devant le Parlement la censure, œuvre du Parlement[463]; il parla en homme qu'on blesse et qu'on opprime, pour qui l'interdiction publique est un outrage personnel, qu'on enchaîne en enchaînant la nation. Il ne veut point que la plume d'un censeur gagé insulte de son approbation la première page de son livre. Il hait cette main ignorante et commandante, et réclame la liberté d'écrire au même titre que la liberté de penser. «Quel avantage un homme a-t-il sur un enfant à l'école, si nous n'avons échappé à la férule que pour tomber sous la baguette d'un imprimatur, si des écrits sérieux et élaborés, pareils au thème d'un petit garçon de grammaire sous son pédagogue, ne peuvent être articulés sans l'autorisation tardive et improvisée d'un censeur distrait? Quand un homme écrit pour le public, il appelle à son aide toute sa raison et toute sa réflexion; il cherche, il médite, il s'enquiert, ordinairement il consulte et confère avec les plus judicieux de ses amis. Tout cela achevé, il a soin de s'instruire dans son sujet aussi pleinement qu'aucun de ceux qui ont écrit avant lui. Si dans cet acte, le plus consommé de son zèle et de sa maturité, nul âge, nulle diligence, nulle preuve antérieure de capacité ne peut l'exempter de soupçon et de défiance, à moins qu'il ne porte toutes ses recherches méditées, toutes ses veilles prolongées, toute sa dépense d'huile et de labeur sous la vue hâtive d'un censeur sans loisir, peut-être de beaucoup plus jeune que lui, peut-être de beaucoup son inférieur en jugement, peut-être n'ayant jamais connu la peine d'écrire un livre,—en sorte que, s'il n'est pas repoussé ou négligé, il doive paraître à l'impression comme un novice sous son précepteur, avec la main de son censeur sur le dos de son titre, comme preuve et caution qu'il n'est pas un idiot ou un corrupteur,—ce ne peut être qu'un déshonneur et une dégradation pour l'auteur, pour le livre, pour les priviléges et la dignité de la science[464].»
Ouvrez donc toutes les portes; que le jour se fasse, que chacun pense et jette sa pensée à la lumière! Ne vous effrayez pas des divergences, réjouissez-vous de ce grand labeur; pourquoi insulter les travailleurs du nom de schismatiques et de sectaires? «Quand on bâtissait le temple du Seigneur, et que les uns fendaient les cèdres, les autres coupaient et équarrissaient le marbre, y avait-il des hommes assez déraisonnables pour oublier que les pierres et les poutres devaient subir mille séparations et divisions avant que la maison de Dieu fût bâtie? Et quand les pierres sont industrieusement assemblées, elles ne peuvent être continues, mais seulement contiguës, du moins en ce monde. Bien plus, la perfection consiste en ce que de ces mille diversités limitées, de ces mille différences fraternelles sans disproportion notable, naisse l'heureuse et gracieuse symétrie qui embellit tout l'ensemble et tout l'édifice[465].» Milton triomphe ici par sympathie; il éclate en images magnifiques, il déploie dans son style la force qu'il aperçoit autour de lui et en lui-même. Il loue la révolution, et sa louange semble un chant de trompette, sorti d'une poitrine d'airain. «Regardez maintenant cette vaste cité, une cité de refuge, la maison patrimoniale de la liberté, ceinte et entourée par la protection de Dieu. Les arsenaux de la guerre n'y ont point plus d'enclumes et de martaux travaillant à fabriquer la cuirasse et l'épée de la justice qui s'arme pour la défense de la vérité assiégée, qu'il n'y a de plumes et de têtes veillant auprès de leurs lampes studieuses, méditant, cherchant, roulant de nouvelles inventions et de nouvelles idées, pour les présenter en tribut d'hommage et de foi à la réforme qui approche. Que peut-on demander de plus à une nation si maniable et si ardente à chercher la connaissance? Que manque-t-il à un sol si plantureux et engrossé de telles semences, sinon de sages et fidèles laboureurs pour faire un peuple éclairé, une nation de sages, de prophètes et de grands hommes[466]?... Il me semble voir une noble et puissante nation se levant comme un homme fort après le sommeil et secouant les boucles de sa chevelure invincible. Il me semble la voir comme un aigle qui revêt son héroïque jeunesse, qui allume ses yeux inéblouis dans le plein rayon du soleil, qui arrache les écailles de ses paupières, qui baigne sa vue longtemps abusée à la source même de la splendeur céleste, pendant que tout le ramas des oiseaux craintifs et criards, et aussi ceux qui aiment le crépuscule, voltigent à l'entour, étonnés de ce qu'il veut faire, et, dans leurs croassements envieux, tâchent de prédire une année de sectes et de schismes[467].» C'est Milton qui parle, et, sans le savoir, c'est Milton qu'il décrit.