Chez un écrivain sincère, les doctrines annoncent le style. Les sentiments et les besoins qui forment et règlent ses croyances construisent et colorent ses phrases. Le même génie laisse deux fois la même empreinte, dans la pensée, puis dans la forme. La puissance de logique et d'enthousiasme qui explique les opinions de Milton explique son génie. Le sectaire et l'écrivain sont un seul homme, et on va retrouver les facultés du sectaire dans le talent de l'écrivain.
Quand une idée s'enfonce dans un esprit logicien, elle y végète et fructifie par une multitude d'idées accessoires et explicatives qui l'entourent, s'attachent entre elles, et forment comme un fourré et une forêt. Les phrases sont immenses: il lui faut des périodes d'une page pour enfermer le cortége de tant de raisons enchaînées et de tant de métaphores accumulées autour de la pensée commandante. Dans ce grand enfantement, le cœur et l'imagination s'ébranlent: en raisonnant, Milton s'exalte, et la phrase part comme une catapulte, doublant la force de son élan par l'énormité de son poids. Je n'oserais traduire devant un lecteur moderne les gigantesques périodes qui ouvrent le Traité de la Réforme. Nous n'avons plus ce souffle; nous n'entendons que de petites phrases courtes; nous ne savons pas maintenir notre attention sur un même point pendant toute une page. Nous voulons des idées maniables; nous avons quitté la grande épée à deux mains de nos pères, et nous ne portons plus qu'un léger fleuret. Je doute pourtant que la perçante phrase de Voltaire soit plus mortelle que le tranchant de cette masse de fer. «Si, dans des arts moins nobles et presque mécaniques, celui-là n'est pas estimé digne du nom d'architecte accompli ou d'excellent peintre qui ne porte une âme généreuse au-dessus du souci servile[468] des gages et du salaire, à bien plus forte raison devons-nous traiter d'imparfait et indigne prêtre celui qui est si loin d'être un contempteur du lucre ignoble, que toute sa théologie est façonnée et nourrie par l'espérance mendiante et bestiale d'un évêché ou d'une prébende grasse[469].» Si les prophètes de Michel-Ange parlaient, ce serait de ce style, et vingt fois en lisant l'écrivain on aperçoit le sculpteur.
La puissante logique qui étend les périodes soutient les images. Que Shakspeare et les poëtes nerveux rassemblent un tableau dans le raccourci d'une expression fuyante, brisent leurs métaphores par de nouvelles métaphores, et fassent apparaître coup sur coup dans la même phrase la même idée sous cinq ou six vêtements; la brusque allure de leur imagination ailée autorise ou explique ces couleurs changeantes et ces entre-croisements d'éclairs. Plus conséquent et plus maître de lui-même, Milton développe jusqu'au bout les fils qu'ils rompent. Chacune de ses images s'étale en un petit poëme, sorte d'allégorie solide, dont toutes les parties attachées entre elles concentrent leurs lumières sur l'idée unique qu'elles doivent embellir ou éclairer. «Les prélats, dit-il[470], sortis d'une vie basse et plébéienne, et devenant tout d'un coup seigneurs de palais somptueux, d'ameublements splendides, de tables délicieuses, de cortéges princiers, ont jugé la simple et grossière vérité de l'Évangile indigne d'être plus longtemps dans la compagnie de leurs seigneuries, à moins que la pauvre et indigente madone ne fût mise en de meilleurs habits: ils chargèrent de tresses indécentes son chaste et modeste voile qu'entouraient les rayons célestes, et, dans un attirail éblouissant, la parèrent de toutes les fastueuses séductions d'une prostituée.» Les politiques répondent que cette fastueuse Église soutient la royauté: «Quelle plus grande humiliation peut-il y avoir pour la dignité royale, dont la hauteur solide et sublime s'appuie sur les fondements immuables de la justice et de la vertu héroïque, que de s'enchaîner pour subsister ou périr ensemble aux créneaux peints et à la pourriture splendide d'un épiscopat qui n'a besoin que du souffle du roi pour s'écrouler comme un château de cartes[471]!» Les métaphores ainsi soutenues prennent une ampleur, une pompe et une majesté singulières. Elles se déploient sans se froisser, comme les larges plis d'un manteau d'écarlate baigné de lumière et frangé d'or.
Ne prenez point ces métaphores pour un accident. Milton les prodigue, comme un pontife qui dans son culte étale les magnificences et gagne les yeux pour gagner les cœurs. Il a été nourri dans la lecture de Spenser, de Drayton, de Shakspeare, de Beaumont, de tous les plus éclatants poëtes, et le flot d'or de l'âge précédent, quoique appauvri tout à l'entour et ralenti en lui-même, s'est élargi comme un lac en s'arrêtant dans son cœur. Comme Shakspeare, il imagine à tous propos, hors de propos même, et scandalise les classiques, et les Français. «Les corrupteurs de la foi, dit-il, ne pouvant se rendre eux-mêmes célestes et spirituels, ont rendu Dieu terrestre et charnel; ils ont changé son essence sacrée et divine en une forme extérieure et corporelle; ils l'ont consacrée, encensée, aspergée; ils l'ont revêtue non des robes de la pure innocence, mais de surplis et d'autres habillements déformés et fantastiques, de palliums, de mitres, d'or, de clinquant, ramassés dans la vieille garde-robe d'Aaron ou dans le vestiaire des flamines. Alors le prêtre fut obligé d'étudier ses gestes, ses postures, ses liturgies, ses simagrées, jusqu'à ce que l'âme, s'ensevelissant ainsi dans le corps et se livrant aux délices sensuelles, eût bientôt abaissé son aile vers la terre. Là, voyant les commodités qu'elle recevait du corps, son visible et sensuel collègue, et trouvant ses ailes brisées et pendantes, elle s'affranchit de la peine de monter dorénavant au haut de l'air, oublia son vol céleste, et laissa l'inerte et languissante carcasse se traîner sur la vieille route dans le rebutant métier d'une mécanique conformité[472].» Si l'on ne découvrait pas ici des traces de brutalité théologique, on croirait lire un imitateur de Phèdre, et sous la colère fanatique on reconnaît les images de Platon. Il y a telle phrase qui, par la beauté virile et l'enthousiasme, rappelle le ton de la République. «Je ne puis louer, dit-il, une vertu fugitive et cloîtrée, inexercée et inanimée, qui ne sort jamais de sa retraite, ni ne regarde en face son adversaire, mais s'esquive de la carrière où, dans la chaleur et la poussière, les coureurs se disputent la guirlande immortelle[473].» Mais il n'est platonicien que par la richesse et l'exaltation. Pour le reste, il est homme de la Renaissance, pédant et âpre; il outrage le pape, qui, après la donation de Pépin le Bref, «ne cessa de mordre et d'ensanglanter les successeurs de son cher seigneur Constantin par ses malédictions et ses excommunications aboyantes[474];» il est mythologue dans la défense de la presse, montrant que jadis «nulle Junon envieuse ne s'asseyait les jambes croisées à l'accouchement d'une intelligence[475].» Peu importe: ces images savantes, familières, grandioses, quelles qu'elles soient, sont puissantes et naturelles[476]. La surabondance comme la rudesse ne fait que manifester ici la vigueur et l'élan lyrique que le caractère de Milton avait prédits.
D'elle-même la passion suit; l'exaltation l'apporte avec les images. Les audacieuses expressions, les excès de style, font entendre la voix vibrante de l'homme qui souffre, qui s'indigne et qui veut. «Les livres, dit-il dans son Aréopagitique, ne sont pas absolument des choses mortes; ils contiennent en eux une puissance de vie pour être aussi actifs que l'âme dont ils sont les enfants. Bien plus, ils conservent comme dans une fiole l'efficacité et l'essence la plus pure de cette vivante intelligence qui les a engendrés. J'ose dire qu'ils sont aussi animés et aussi vigoureusement productifs que les dents du dragon fabuleux, et qu'étant semés ici ou là, ils peuvent faire pousser des hommes armés. D'autre part encore, il vaut presque autant tuer un homme qu'un bon livre. Celui qui tue un homme tue une créature raisonnable, image de Dieu; mais celui qui détruit un bon livre tue la raison elle-même, tue l'image de Dieu dans l'œil où elle habite. Beaucoup d'hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre; mais un bon livre est le précieux sang vital d'un esprit supérieur, embaumé et conservé religieusement comme un trésor pour une vie au delà de sa vie.... Prenons donc garde à la persécution que nous élevons contre les vivants travaux des hommes publics; ne répandons pas cette vie incorruptible, gardée et amassée dans les livres, puisque nous voyons que cette destruction peut être une sorte d'homicide, quelquefois un martyre, et, si elle s'étend à toute la presse, une espèce de massacre dont les ravages ne s'arrêtent pas au meurtre d'une simple vie, mais frappent la quintescence éthérée qui est le souffle de la raison même, en sorte que ce n'est point une vie qu'ils égorgent, mais une immortalité[477].»
Cette énergie est sublime; l'homme vaut la cause, et jamais une plus haute éloquence n'égala une plus haute vérité. Des expressions terribles viennent accabler les oppresseurs des livres, les profanateurs de la pensée, les assassins de la liberté, «le concile de Trente et l'inquisition, dont l'accouplement a engendré et parfait ces catalogues et ces index expurgatoires, qui fouillent à travers les entrailles de tant de vieux et bons auteurs par une violation pire que tous les attentats contre leurs tombes[478].» Des expressions égales flagellent les esprits charnels qui croient sans penser et font de leur servilité leur religion. Il y a tel passage qui, par sa familiarité amère, rappelle Swift, et le dépasse de toute la hauteur de l'imagination et du génie. «Un homme dont la foi est vraie peut être hérétique, s'il croit les choses seulement parce que son pasteur les dit. La vérité même qu'il tient devient son hérésie. Un homme riche adonné à son plaisir et à ses profits trouve que la religion est une affaire si embarrassée et encombrée de tant de comptes obscurs qu'il ne sait comment lui ouvrir un crédit parmi ses livres. Que peut-il donc faire, sinon prendre la résolution de quitter ce tracas, et de se déterrer quelque agent, au soin et au crédit duquel il confie toutes ses affaires religieuses? Cet agent sera quelque ecclésiastique estimé et notable. C'est à lui qu'il s'attache; c'est à lui qu'il abandonne tout son magasin de denrées religieuses, avec toutes les clefs et serrures. Et à parler vrai, il fait de cet homme sa religion. De sorte qu'on peut dire que sa religion maintenant n'est plus lui, qu'elle est un être séparé et mobile, qu'elle va et vient près de lui selon que ce brave docteur fréquente la maison. Il le traite, lui fait des présents, le régale, le loge. Sa religion vient chez lui le soir, prie, soupe largement, est conduite à un lit somptueux, se lève, est saluée; après un coup de malvoisie ou de quelque breuvage bien épicé, sa religion fait un bon déjeuner, sort à huit heures, et laisse son excellent hôte dans la boutique, trafiquant tout le jour, sans sa religion[479].» Il a daigné railler un instant, avec quelle poignante ironie vous venez de le voir. Mais l'ironie, si poignante qu'elle soit, lui semble faible[480]. Écoutez-le, quand il revient à lui-même, quand il rentre dans l'invective ouverte et sérieuse, quand après le fidèle charnel il accable le prélat charnel. «La table de la communion, changée en une table de séparation, est debout comme une plate-forme, exhaussée sur le front du chœur, fortifiée d'un boulevard et d'une palissade pour écarter l'attouchement profane des laïques, pendant que le prêtre obscène et repu n'a pas scrupule de tortiller et de mâcher le pain sacramentel aussi familièrement qu'un massepain de sa taverne[481].» Il triomphe en songeant que toutes ces profanations seront payées. L'atroce doctrine de Calvin a fixé de nouveau les yeux des hommes sur le dogme de la malédiction et de la damnation éternelle. L'enfer à la main, Milton menace; il s'enivre de justice et de vengeance parmi les abîmes qu'il ouvre et les flammes qu'il brandit. «Ils seront jetés éternellement dans le plus noir et le plus profond gouffre de l'enfer, sous le règne outrageux, sous les pieds, sous les dédains de tous les autres damnés, qui, dans l'angoisse de leurs tortures, n'auront pas d'autre plaisir que d'exercer une frénétique et bestiale tyrannie sur eux, leurs serfs et leurs nègres, et ils resteront dans cette condition pour toujours, les plus vils, les plus profondément abîmés, les plus dégradés, les plus foulés et les plus écrasés de tous les esclaves de la perdition[482].» La fureur ici monte au sublime, et le Christ de Michel-Ange n'est pas plus inexorable et plus vengeur.
Comblons la mesure; joignons, comme il le fait, les perspectives du ciel aux visions des ténèbres: le pamphlet devient un hymne. «Quand je rappelle à mon esprit, dit-il, comment enfin, après tant de siècles pendant lesquels le large et sombre cortége de l'Erreur avait presque balayé toutes les étoiles hors du firmament de l'Église, la brillante et bienheureuse Réforme lança son rayon à travers la noire nuit épaissie de l'ignorance et de la tyrannie antichrétiennes, il me semble qu'une joie souveraine et vivifiante doit entrer à flots dans la poitrine de celui qui lit ou qui écoute; et que la suave odeur de l'Évangile ramené baigne son âme de tous les parfums du ciel[483].» Surchargées d'ornements, prolongées à l'infini, ces périodes sont des chœurs triomphants d'alleluias angéliques chantés par des voix profondes au son de dix mille harpes d'or. Au milieu de ses syllogismes, Milton prie, soutenu par l'accent des prophètes, entouré par les souvenirs de la Bible, ravi des splendeurs de l'Apocalypse, mais retenu à la porte de l'hallucination par la science et la logique, au plus haut de l'air serein et sublime, sans monter dans la région brûlante où l'extase fond la raison avec une majesté d'éloquence et une grandeur solennelle que rien ne surpasse, dont la perfection prouve qu'il est entré dans son domaine, et au delà du prosateur promet le poëte[484]: «Toi qui siéges dans une gloire et dans une lumière inaccessibles, père des anges et des hommes! et toi aussi, roi tout-puissant, rédempteur de ce reste perdu dont tu as pris la nature, ineffable et immortel amour! toi enfin, troisième substance de la divine infinitude, esprit illuminateur, la joie et la consolation de toute chose créée! regarde cette pauvre Église épuisée et presque expirante! Oh! ne leur laisse pas achever leurs pernicieux desseins. Ne permets pas qu'ils nous enveloppent encore une fois dans ce nuage obscur de ténèbres infernales où nous n'apercevrons plus le soleil de ta vérité, où jamais nous n'espérerons l'aurore consolatrice, où jamais nous n'entendrons plus chanter l'oiseau de ton matin!... Qui ne t'aperçoit aujourd'hui dans ta marche éclatante, au milieu de ton sanctuaire, entre ces candélabres d'or longtemps obscurcis chez nous par la violence de ceux qui les avaient saisis, attirés plutôt par le désir de leur or que par l'amour de leur rayonnante clarté? Viens donc, ô toi qui as les sept étoiles dans ta main droite; établis tes prêtres choisis, selon leur ordre et leurs rites antiques, pour accomplir devant tes yeux leur office et verser religieusement l'huile consacrée dans tes lampes saintes toujours brûlantes. Tu as envoyé pour cette œuvre, par toute la contrée, un esprit de prière sur tes serviteurs, et tu as éveillé leurs vœux, comme le bruit d'une multitude d'eaux autour de ton trône. Oh! achève, et accomplis tes glorieux actes. Sors de tes chambres royales, ô prince de tous les rois de la terre; revêts les robes visibles de ta majesté impériale, prends en main le sceptre universel que ton père t'a transmis, car maintenant la voix de ta fiancée t'appelle, et toutes les créatures soupirent pour être renouvelées[485].» Ce cantique de supplications et d'allégresse est une effusion de magnificences, et, en sondant toutes les littératures, vous ne rencontrerez guère de poëtes égaux à ce prosateur.
Est-il vraiment prosateur? La dialectique empêtrée, l'esprit pesant et maladroit, la rusticité fanatique et féroce, la grandeur épique des images soutenues et surabondantes, le souffle et les témérités de la passion implacable et toute-puissante, la sublimité de l'exaltation religieuse et lyrique: on ne reconnaît point à ces traits un homme né pour expliquer, persuader et prouver. La scolastique et la grossièreté du temps ont émoussé ou rouillé sa logique. L'imagination et l'enthousiasme l'ont emporté et enchaîné dans les métaphores. Ainsi égaré ou gâté, il n'a pu produire d'œuvre parfaite: il n'a écrit que des pamphlets utiles, commandés par l'intérêt pratique et la haine présente, et de beaux morceaux isolés, inspirés par la rencontre d'une grande idée et par l'essor momentané du génie. Pourtant, dans ces débris abandonnés, l'homme apparaît tout entier. L'esprit systématique et lyrique se peint dans le pamphlet comme dans le poëme; la faculté d'embrasser des ensembles et d'en être ébranlé restes égale en Milton dans ses deux carrières, et vous allez voir dans le Paradis et dans le Comus ce que vous avez rencontré dans le Traité de la Réforme et dans les Remarques sur l'Opposant.
VI
«Il m'a avoué, écrit Dryden, que Spenser avait été son modèle[486].» En effet, par la pureté, et l'élévation de la morale, par l'abondance et la liaison du style, par les nobles sentiments chevaleresques et la belle ordonnance classique, tous deux étaient frères. Mais il avait encore d'autres maîtres, Beaumont, Fletcher, Burton, Drummond, Ben Jonson, Shakspeare, toute la splendide Renaissance anglaise, et par derrière elle la poésie italienne, l'antiquité latine, la belle littérature grecque, et toutes les sources d'où la Renaissance anglaise avait jailli. Il continuait le grand courant, mais à sa manière. Il prenait leur mythologie, leurs allégories, parfois leurs concetti[487], et retrouvait leur riche coloris, leur magnifique sentiment de la nature vivante, leur inépuisable admiration des formes et des couleurs. Mais en même temps il transformait leur diction et employait la poésie à un nouvel usage. Il écrivait, non par impulsion, et sous le seul contact des choses, mais en lettré, en humaniste, savamment, avec l'aide des livres, apercevant les objets autant à travers les écrits précédents qu'en eux-mêmes, ajoutant à ses images les images des autres, reprenant et refondant leurs inventions, comme un artiste qui resserre et multiplie les bosselures et les orfévreries entrelacées déjà sur un diadème par la main de vingt ciseleurs. Il se formait ainsi un style composite et éclatant, moins naturel que celui de ses précurseurs, moins propre aux effusions, moins voisin de là vive sensation prime-sautière, mais plus solide, plus régulier, plus capable de concentrer en une large nappe de clarté tous leurs scintillements et toutes leurs lueurs. Il assemblait comme Eschyle des mots «de six coudées,» «empanachés et habillés de robes de pourpre,» et les faisait marcher comme un cortége royal devant son idée pour la rehausser et l'annoncer. Il montrait les belles nymphes, «roses vivantes des bois, aux brodequins d'argent, aux robes de fleurs[488],» «et le soir, encapuchonné de gris, qui, semblable à un triste pèlerin sous sa robe monastique, se lève derrière les roues fuyantes du soleil,—les îles à la ceinture de vagues, qui, comme de riches diamants bigarrés, parsèment la poitrine nue de l'abîme,—les brûlants séraphins aux éblouissantes rangées dressant vers le ciel leurs angéliques trompettes tonnantes[489].» Il amoncelait en buissons touffus les fleurs éparses chez les autres poëtes[490], «la primevère hâtive qui meurt délaissée, l'hyacinthe aigretée, le pâle jasmin, la pensée bigarrée de jais, l'œillet blanc, l'ardente violette, la rose musquée, le chèvrefeuille à la gracieuse parure, avec le coucou alangui qui penche sa tête pensive, et toutes les fleurs qui portent une broderie mélancolique[491].» Il les appelait autour du tombeau de son ami, et disait «à l'amarante d'y verser toute sa beauté, aux narcisses de remplir leurs coupes de pleurs.» Il parlait aux «creuses vallées où de doux chuchotements habitent dans les ombrages, dans les vents folâtres, dans les sources jaillissantes, et dont Sirius brûlant épargne le frais giron.» Il leur disait «d'empourprer tout le sol de fleurs printanières, de jeter sur cette tombe tous les émaux de leurs yeux rayonnants qui sur le gazon vert boivent les rosées parfumées.» Tout jeune encore et au sortir de Cambridge, il se portait vers le magnifique et le grandiose; il avait besoin du grand vers roulant, de la strophe ample et sonnante, des périodes immenses de quatorze et de vingt-quatre vers. Il ne considérait point les objets face à face, et de plain-pied, en mortel, mais de haut comme ces archanges de Gœthe[492] qui embrassent d'un coup d'œil l'Océan entier heurté contre ses côtes, et la terre qui roule enveloppée dans l'harmonie des astres fraternels. Ce n'était point la vie qu'il sentait, comme les maîtres de la Renaissance, mais la grandeur, à la façon d'Eschyle et des prophètes hébreux[493], esprits virils et lyriques comme le sien, qui, nourris comme lui dans les émotions religieuses et dans l'enthousiasme continu, ont étalé comme lui la pompe et la majesté sacerdotales. Pour exprimer un pareil sentiment, ce n'était pas assez des images, et de la poésie qui ne s'adresse qu'aux yeux; il fallait encore des sons, et cette poésie plus intime qui, purgée de représentations corporelles, va toucher l'âme: il était musicien; ses hymnes roulaient avec la lenteur d'une mélopée et la gravité d'une déclamation; et lui-même semblait peindre son art en ces vers incomparables qui se développent comme l'harmonie solennelle d'un motet: