Dans la profondeur des nuits, quand l'assoupissement[494]—a enchaîné les sens des mortels, j'écoute—l'harmonie des sirènes célestes—qui, assises sur les neuf sphères enroulées,—chantent pour celles qui tiennent les ciseaux de la vie,—et font tourner les fuseaux de diamant—où s'enroule la destinée des dieux et des hommes.—Telle est la douce contrainte de l'harmonie sacrée—pour charmer les filles de la Nécessité,—pour maintenir la Nature chancelante dans sa loi,—et pour conduire la danse mesurée de ce bas monde—aux accents célestes que nul ne peut entendre,—nul formé de terre humaine; tant que son oreille grossière n'est point purifiée[495].

En même temps que le style, les sujets se trouvaient changés; il resserrait et ennoblissait le domaine comme le langage du poëte, et consacrait ses pensées comme ses paroles. Celui, disait-il un peu plus tard, qui connaît la vraie nature de la poésie, «découvre bientôt quelles méprisables créatures sont les rimeurs vulgaires, et quel religieux, quel glorieux, quel magnifique usage on peut faire de la poésie dans les choses divines et humaines».... «Elle est un don inspiré de Dieu, rarement accordé, et cependant accordé à quelques-uns dans chaque nation, pouvoir placé à côté de la chaire, pour planter et nourrir dans un grand peuple les semences de la vertu et de l'honnêteté publique, pour apaiser les troubles de l'âme et remettre l'équilibre dans les émotions, pour célébrer en hautes et glorieuses hymnes le trône et le cortége de la toute-puissance de Dieu: pour chanter les victorieuses agonies des martyrs et des saints, les actions et les triomphes des justes et pieuses nations qui combattent vaillamment pour la foi contre les ennemis du Christ[496].» En effet, dès l'abord, à l'école de Saint-Paul et à Cambridge, il avait paraphrasé des psaumes, puis composé des odes pour la Nativité, la Circoncision et la Passion. Bientôt paraissent des chants tristes sur la mort d'un jeune enfant, sur la fin d'une noble dame; puis de graves et nobles vers sur le Temps, à propos d'une musique solennelle, sur sa vingt-troisième année, «printemps tardif qui n'a point encore montré de boutons ni de fleurs.» Enfin le voici à la campagne chez son père, et les attentes, les rêveries, les premiers enchantements de la jeunesse s'exhalent de son cœur, comme en un jour d'été un parfum matinal. Mais quelle distance entre ces contemplations souriantes et sereines, et la chaude adolescence, le voluptueux Adonis de Shakspeare! Il se promène, regarde, écoute, à cela se bornent ses joies; ce ne sont que les joies poétiques de l'âme. Entendre «l'alouette qui prend son essor et de son chant éveille la nuit morne jusqu'à ce que se lève l'aube tachetée; le laboureur qui siffle sur son sillon; la laitière qui chante de tout son cœur; le faucheur qui aiguise sa faux dans le vallon sous l'aubépine;» voir les danses et les gaietés de mai au village; contempler les pompeuses processions et «le bourdonnement affairé de la foule dans les cités garnies de tours;» surtout s'abandonner à la mélodie, aux enroulements divins des vers suaves, et aux songes charmants qu'ils font passer devant nous dans une lumière d'or, voilà tout[497]; et aussitôt, comme s'il était allé trop loin, pour contrebalancer cet éloge des joies sensibles, il appelle à lui la Mélancolie[498], «la nonne pensive, pieuse et pure, enveloppée dans sa robe sombre, aux plis majestueusement étalés, qui, d'un pas égal, avec une contenance contemplative, s'avance, les yeux sur le ciel qui lui répond, et son âme dans les yeux.» Avec elle il erre parmi les graves pensées et les graves spectacles qui rappellent l'homme à sa condition, et le préparent à ses devoirs, tantôt parmi les hautes colonnades d'arbres séculaires dont les dômes entretiennent sous leur abri le silence et le crépuscule, tantôt dans «ces pâles cloîtres studieux, où, sous les arches massives, les vitraux, les riches rosaces historiées jettent une obscure clarté religieuse,» tantôt enfin dans le recueillement du cabinet d'étude, où chante le grillon, où luit la lampe laborieuse, où l'esprit, seul à seul avec les nobles esprits des temps passés, évoque Platon pour apprendre de lui «quels mondes, quelles vastes régions possèdent l'âme immortelle, après qu'elle a quitté sa maison de chair et le petit coin où nous gisons[499].» Il était rempli de cette haute philosophie. Quelle que fût la langue où il écrivît, anglaise, italienne ou latine, quel que fût le genre qu'il touchât, sonnets, hymnes, stances, tragédies ou épopées, il y revenait toujours. Il louait partout l'amour chaste, la piété, la générosité, la force héroïque. Ce n'était point par scrupule, mais par nature; son besoin et sa faculté dominante le portaient aux conceptions nobles. Il se donnait la joie d'admirer, comme Shakspeare la joie de créer, comme Swift celle de détruire, comme Byron celle de combattre, comme Spenser celle de rêver. Même en des poëmes décoratifs qu'on n'employait que pour étaler des costumes et déployer des féeries, dans des Masques comme ceux de Ben Jonson, il imprimait son caractère propre. C'étaient des amusements de château; il en faisait des enseignements de magnanimité et de constance: l'un d'eux, le Comus, largement développé, avec une originalité entière et une élévation de style extraordinaire, est peut-être son chef-d'œuvre, et n'est que l'éloge de la vertu.

Ici du premier élan, nous sommes dans les cieux. Un esprit, descendu au milieu des bois sauvages, prononce cette ode:

Devant le seuil étoilé du palais de Jupiter—est ma demeure, parmi ces formes immortelles,—esprits éthérés, qui vivent lumineux—dans des sphères sereines d'air paisible et pur,—au-dessus de la fumée et du tumulte de ce coin obscur—que les hommes appellent la terre, étable vile—où, encombrés et confinés dans leurs basses pensées,—ils luttent pour conserver une frêle et fiévreuse vie,—oubliant la couronne que la vertu donne,—après les vicissitudes mortelles, à ses vrais serviteurs,—au milieu des dieux trônant sur leurs siéges sacrés[500].

De tels personnages ne peuvent point parler; ils chantent. Le drame est un opéra antique, composé, comme le Prométhée, d'hymnes solennelles. Le spectateur est transporté hors du monde réel. Ce ne sont point des hommes qu'il écoute, mais des sentiments. Il assiste à un concert comme dans Shakspeare; le Comus continue le Songe d'une nuit d'été, comme un chœur viril de voix profondes continue la symphonie ardente et douloureuse des instruments.

«Dans les sentiers embrouillés de cette forêt sourcilleuse, où l'ombre frissonnante menace les pas du voyageur perdu,» erre une noble dame, séparée de ses deux frères, troublée par les cris sauvages et par la turbulente joie qu'elle entend dans le lointain. Là-bas, le fils de Circé l'enchanteresse, le sensuel Comus danse et secoue des torches parmi les clameurs des hommes changés en brutes; c'est l'heure[NM] «où les lacs et les mers avec leurs troupeaux écailleux mènent autour de la lune leurs rondes ondoyantes, pendant que sur les sables et les pentes brunies sautillent les prestes fées et les nains pétulants.» Elle s'effraye, elle s'agenouille; et dans les formes nuageuses qui ondulent là-haut sous la clarté pâle, elle aperçoit l'Espérance aux blanches mains, la Foi aux regards purs et la Chasteté, gardiennes mystérieuses et célestes qui veillent sur sa vie et sur son honneur.

Ô soyez les bienvenues, Foi aux regards purs, Espérance aux blanches mains,—ange, qui voles au-dessus de ma tête, ceint de tes ailes d'or,—et toi, Chasteté sainte, forme sans tache,—je vous vois clairement, et maintenant je crois—que lui, le Bien suprême, qui ne souffre les êtres mauvais—que pour faire d'eux les serviles ministres de sa vengeance,—enverrait un ange lumineux, s'il le fallait—pour garder ma vie et mon honneur contre tout assaut.—Me trompé-je? ou bien est-ce qu'un noir nuage—a tourné sa bordure d'argent sur la nuit?—Je ne me trompe pas, un noir nuage—a tourné sa bordure d'argent sur la nuit,—et jette une lueur entre l'ombre touffue des feuilles[501].

Elle appelle ses frères; «le doux et solennel accent de sa voix vibrante s'élève comme une vapeur de riches parfums distillés, et glisse sur l'air dans la nuit,» au-dessus des vallées «brodées de violettes» jusqu'au Dieu débauché qu'elle transporte d'amour. Il accourt déguisé en prêtre:

Se peut-il qu'un mélange mortel d'argile terrestre—exhale l'enchantement divin de pareils accents?—Sûrement quelque chose de divin habite dans cette poitrine.—Comme ils flottaient doucement sur les ailes—du silence, à travers la voûte vide de la nuit!...—Souvent j'ai entendu ma mère Circé avec les trois sirènes—au milieu des naïades aux robes de fleurs,—cueillant leurs herbes puissantes et leurs poisons mortels,—emporter par leurs chants l'âme captive—dans le bienheureux Élysée; Scylla pleurait,—les vagues aboyantes se taisaient attentives,—et la cruelle Charybde murmurait un doux applaudissement....—Mais un ravissement si sacré et si profond,—une telle volupté de bonheur sans ivresse,—je ne l'ai jamais ressentie[502].

Ce sont déjà les chants célestes. Milton les décrit, et tout à la fois, il les imite; il fait comprendre ce mot de Platon son maître, que les mélodies vertueuses enseignent la vertu.