Le fils de Circé a emmené la noble dame trompée, et l'assied immobile dans un palais somptueux, devant une table exquise; elle l'accuse, elle résiste, elle l'insulte, et le style prend un accent d'indignation héroïque, pour flétrir l'offre du tentateur.
Quand la débauche,—par des regards impurs, des gestes immodestes et un langage souillé,—mais surtout par l'acte ignoble et prodigue du péché,—laisse entrer l'infamie au plus profond de l'homme,—l'âme cadavéreuse s'infecte par contagion,—ensevelie dans la chair et abrutie, jusqu'à ce qu'elle perde entièrement—le divin caractère de son premier être.—Telles sont les lourdes et humides ombres funèbres—que l'on voit souvent sous les voûtes des charniers et dans les sépulcres,—attardées et assises auprès d'une tombe nouvelle,—comme par regret de quitter le corps qu'elles aimaient[503].
Confondu, il s'arrête, et au même instant les frères conduits par l'Esprit protecteur se jettent sur lui l'épée nue. Il fuit, emportant sa baguette magique. Pour délivrer la dame enchantée, on appelle Sabrina, la naïade bienfaisante, qui, «assise sous la froide vague cristalline, noue avec des tresses de lis les boucles de sa chevelure d'ambre.» Elle s'élève légèrement de son lit de corail, et son char de turquoise et d'émeraude «la pose sur les joncs de la rive, entre les osiers humides et les roseaux.» Touchée par cette main froide et chaste, la dame sort du siége maudit qui la tenait enchaînée; les frères avec la sœur règnent paisiblement dans le palais de leur père, et l'Esprit qui a tout conduit prononce cette ode où la poésie conduit à la philosophie, où la voluptueuse lumière d'une légende orientale vient baigner l'Élysée des sages, où toutes les magnificences de la nature s'assemblent pour ajouter une séduction à la vertu:
Je revole maintenant vers l'Océan—et les climats heureux qui s'étendent—là où le jour ne ferme jamais les yeux,—là-haut, dans les larges champs du ciel.—Là je respire l'air limpide—au milieu des riches jardins—d'Hespérus et de ses trois filles—qui chantent autour de l'arbre d'or.—Parmi les ombrages frissonnants et les bois,—folâtre le Printemps joyeux et paré;—les Grâces et les Heures au sein rose—apportent ici toutes leurs largesses;—l'Été immortel y habite,—et les vents d'ouest, de leur aile parfumée,—jettent le long des allées de cèdres—la senteur odorante du nard et de la myrrhe.—Là Iris de son arc humide—arrose les rives embaumées où germent—des fleurs de teintes plus mêlées—que n'en peut montrer son écharpe brodée,—et humecte d'une rosée élyséenne—les lits d'hyacinthes et de roses où souvent repose le jeune Adonis—guéri de sa profonde blessure—dans un doux sommeil, pendant qu'à terre—reste assise et triste la reine assyrienne.—Bien au-dessus d'eux, dans une lumière rayonnante,—le divin Amour, son glorieux fils, s'élève—tenant sa chère Psyché ravie en une douce extase.—Mortels qui voulez me suivre,—aimez la vertu, elle seule est libre,—elle seule peut vous apprendre à monter—plus haut que l'harmonie des sphères.—Ou si la vertu était faible,—le ciel lui-même s'inclinerait pour l'aider[504].
Devais-je marquer des maladresses, des bizarreries, des expressions chargées, héritage de la Renaissance, une dispute philosophique, œuvre du raisonneur et du Platonicien? Je n'ai point senti ces fautes. Tout s'effaçait devant le spectacle de la Renaissance riante, transformée par la philosophie austère, et du sublime adoré sur un autel de fleurs.
Ce fut là, je crois, son dernier poëme profane. Déjà, dans celui qui suit, Lycidas, en célébrant, à la façon de Virgile, la mort d'un ami bien-aimé[505], il laisse percer les colères et les préoccupations puritaines, invective contre la mauvaise doctrine et la tyrannie des évêques, et parle déjà «du glaive à deux mains qui attend à la porte prêt à frapper un coup pour ne frapper qu'un coup.» Dès son retour d'Italie la controverse et l'action l'emportent; la prose commence, la poésie s'arrête. De loin en loin un sonnet patriotique ou religieux vient rompre ce long silence; tantôt pour louer les chefs puritains, Cromwell, Vane, Fairfax, tantôt pour honorer la mort d'une pieuse amie, ou la vie «d'une vertueuse jeune dame;» une fois pour demander à Dieu «la vengeance de ses saints égorgés,» des malheureux protestants du Piémont, «dont les os gisent épars sur les froids versants des Alpes;» une autre fois sur sa seconde femme, morte au bout d'un an de mariage, «sa sainte» bien-aimée, qui lui est apparue en songe «comme Alceste ramenée du tombeau, avec un long vêtement blanc, pur comme son âme:» loyales amitiés, douleurs acceptées ou domptées, aspirations généreuses ou stoïques, que les revers ne firent qu'épurer. L'âge est venu; exclu du pouvoir, de l'action, même de l'espérance, il revient aux grands rêves de sa jeunesse. Comme autrefois, il va chercher le sublime hors de ce bas monde, parce que ce qui est réel est petit et que ce qui est familier paraît plat. Il recule ses nouveaux personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité sacrée, comme il a reculé ses anciens personnages jusqu'à l'extrémité de l'antiquité fabuleuse, parce que la distance ajoute à leur taille, et que l'habitude cessant de les mesurer cesse de les avilir. Tout à l'heure apparaissaient les êtres fantastiques, la Joie fille du Zéphir et de l'Aurore, la Mélancolie fille de Vesta et de Saturne, le fils de Circé, Comus, couronné de lierre, dieu des bois retentissants et de l'orgie tumultueuse. Maintenant Samson, le contempteur des géants, l'élu du Dieu fort, l'exterminateur des idolâtres, Satan et ses pairs, le Christ et ses anges, vont se lever devant nos yeux comme des statues surhumaines, et l'éloignement frustrant nos mains curieuses préservera notre admiration et leur majesté. Montons plus loin et plus haut, à l'origine des choses, parmi les êtres éternels, jusqu'aux commencements de la pensée et de la vie, jusqu'aux combats de Dieu, dans ce monde inconnu où les sentiments et les êtres, élevés au-dessus de la portée de l'homme, échappent à son jugement et à sa critique pour commander sa vénération et sa terreur; que le chant soutenu des vers solennels déploie les actions de ces vagues figures, nous éprouverons la même émotion que dans une cathédrale quand l'orgue prolonge ses roulements sous les arches, et qu'à travers l'illumination des cierges les nuages d'encens brouillent les formes colossales des piliers.
Mais si le cœur est resté le même, le génie s'est transformé. La virilité a pris la place de la jeunesse. La richesse est devenue moindre, et la sévérité plus grande. Dix-sept années de combats et de malheurs ont enfoncé cette âme dans les idées religieuses. La mythologie a fait place à la théologie; l'habitude de la dissertation a fini par abaisser l'essor lyrique; l'érudition accrue a fini par surcharger le génie original. Le poëte ne chante plus en vers sublimes, il raconte ou harangue en vers graves. Il n'invente plus un genre personnel, il imite la tragédie ou l'épopée antique. Il rencontre dans Samson une tragédie froide et haute, dans le Paradis regagné une épopée froide et noble, et compose un poëme imparfait et sublime, le Paradis perdu.
Plût à Dieu qu'il eût pu l'écrire, comme il l'essaya, en façon de drame, ou mieux, comme le Prométhée d'Eschyle, en forme d'opéra lyrique! Il y a tel sujet qui commande tel style: si vous résistez, vous détruisez votre œuvre, trop heureux quand, dans l'ensemble déformé, le hasard produit et conserve de beaux morceaux. Pour mettre en scène le surnaturel, il ne faut point rester dans son assiette ordinaire; vous avez l'air de ne point croire, si vous y restez. C'est la vision qui le révèle, et c'est le style de la vision qui doit l'exprimer. Quand Spenser écrit, il rêve. Nous écoutons les concerts bienheureux de sa musique aérienne, et le cortége changeant de ses apparitions fantastiques se déroule comme une vapeur devant nos yeux complaisants et éblouis. Quand Dante écrit, il est halluciné, et ses cris d'angoisse, ses ravissements, l'incohérente succession de ses fantômes infernaux ou mystiques, nous transportent avec lui dans le monde invisible qu'il décrit. L'extase seule rend visibles et croyables les objets de l'extase. Si vous nous racontez les exploits de Dieu comme ceux de Cromwell, d'un ton soutenu et grave, nous n'apercevons point Dieu, et comme il fait toute votre œuvre, nous n'apercevons rien du tout. Nous jugeons que vous avez accepté une tradition, que vous l'ornez de fictions réfléchies, que vous êtes un prédicateur, non un prophète, un décorateur, non un poëte. Nous découvrons que vous chantez Dieu comme le vulgaire le prie, suivant une formule apprise, non par un tressaillement spontané. Changez de style, ou plutôt, si vous le pouvez, changez d'émotion. Tâchez de retrouver en vous-même l'antique exaltation des psalmistes et des apôtres, de recréer la divine légende, de ressentir l'ébranlement sublime par lequel l'esprit inspiré et désorganisé aperçoit Dieu; au même instant, le grand vers lyrique roulera chargé de magnificences; ainsi troublés, nous n'examinerons point si c'est Adam ou le Messie qui parle; nous n'exigerons point qu'ils soient réels et construits par une main de psychologue, nous ne nous soucierons point de leurs actions puériles ou étranges; nous serons jetés hors de nous-mêmes, nous participerons à votre déraison créatrice; nous serons entraînés par le flot des images téméraires ou soulevés par l'entassement des métaphores gigantesques; nous serons troublés comme Eschyle, lorsque son Prométhée foudroyé entend l'universel concert des fleuves, des mers, des forêts et des créatures qui le pleurent, comme David devant Jéhovah, «qui emporte mille ans ainsi qu'un torrent d'eau, pour qui les âges sont une herbe fleurie le matin et séchée le soir.»
Mais le siècle de l'inspiration métaphysique, écoulé depuis longtemps, n'avait point reparu encore. Bien loin dans le passé disparaissait Dante; bien loin dans l'avenir s'enfonçait Goethe. On n'apercevait point encore le Faust panthéiste et la vague Nature qui engloutit les êtres changeants dans son sein profond; on n'apercevait plus le paradis mystique et l'immortel Amour dont la lumière idéale baigne les âmes rachetées. Le protestantisme n'avait ni altéré ni renouvelé la nature divine; conservateur du symbole accepté et de l'ancienne légende, il n'avait transformé que la discipline ecclésiastique et le dogme de la grâce. Il n'avait appelé le chrétien qu'au salut personnel et à la liberté laïque. Il n'avait que refondu l'homme, il n'avait point recréé Dieu. Ce n'était point une épopée divine qu'il pouvait produire, mais une épopée humaine. Ce n'était point les combats et les œuvres du Seigneur qu'il pouvait chanter, mais les tentations et le salut de l'âme. Au temps du Christ jaillissaient les poëmes cosmogoniques; au temps de Milton jaillissaient les confessions psychologiques. Au temps du Christ, chaque imagination produisait une hiérarchie d'êtres surnaturels et une histoire du monde; au temps de Milton, chaque cœur racontait la suite de ses tressaillements et l'histoire de la grâce. L'érudition et la réflexion jetèrent Milton dans un poëme métaphysique qui n'était point de son siècle, pendant que l'inspiration et l'ignorance révélaient à Bunyan le récit psychologique qui convenait à son siècle, et le génie du grand homme se trouva plus faible que la naïveté du chaudronnier.
C'est que son poëme, ayant supprimé l'illusion lyrique, laisse entrer l'examen critique. Libres d'enthousiasme, nous jugeons ses personnages; nous exigeons qu'ils soient vivants, réels, complets, d'accord avec eux-mêmes, comme ceux d'un roman ou d'un drame. N'écoutant plus des odes, nous voulons voir des objets et des âmes: nous demandons qu'Ève et Adam agissent et sentent conformément à leur nature primitive, que Dieu, Satan et le Messie agissent et sentent conformément à leur nature surhumaine. À cette tâche, Shakspeare suffirait à peine; Milton, logicien et raisonneur, y succombe. Il fait des discours corrects, solennels, et ne fait rien de plus; ses personnages sont des harangues, et dans leurs sentiments on ne trouve que des monceaux de puérilités et de contradictions.