Ève et Adam, le premier couple! J'approche, et je crois trouver l'Ève et l'Adam de Raphaël, imités par Milton, disent les biographes, superbes enfants, vigoureux et voluptueux, nus sous la lumière, immobiles et occupés devant les grands paysages, l'œil luisant et vague, sans plus de pensée que le taureau ou la cavale couchés sur l'herbe auprès d'eux. J'écoute, et j'entends un ménage anglais, deux raisonneurs du temps, le colonel Hutchinson et sa femme. Bon Dieu! habillez-les bien vite. Des gens si cultivés auraient inventé avant toute chose les culottes et la pudeur. Quels dialogues! Des dissertations achevées par des gracieusetés, des sermons réciproques terminés par des révérences. Quelles révérences! Des compliments philosophiques et des sourires moraux. «Je cédai, dit Ève, et depuis ce temps-là je sens combien la beauté est surpassée par la grâce virile et par la sagesse, qui seule est véritablement belle!» Cher et savant poëte, vous eussiez été satisfait si quelqu'une de vos trois femmes, bonne écolière, vous eût débité en manière de conclusion cette solide maxime théorique. Elles vous l'ont débitée; voici une scène de votre ménage: «Ainsi parla la mère du genre humain, et avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un doux abandon, elle s'appuie, embrassant à demi notre premier père; lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit avec un amour digne, et presse sa lèvre matronale d'un pur baiser[506].» Cet Adam a passé par l'Angleterre avant d'entrer dans le paradis terrestre. Il y a appris la respectability et il y a étudié la tirade morale. Écoutons cet homme qui n'a pas encore goûté à l'arbre de la science. Un bachelier, dans son discours de réception, ne prononcerait pas mieux et plus noblement un plus grand nombre de sentences vides. «Ma belle compagne, l'heure de la nuit et toutes les créatures retirées à présent dans le sommeil nous avertissent d'aller prendre un repos pareil, puisque Dieu a établi pour les hommes le retour alternatif du repos et du travail, comme de la nuit et du jour, et que la rosée opportune du sommeil, par sa douce et assoupissante pesanteur, abaisse maintenant nos paupières. Les autres créatures, tout le long du jour, vivent oisives, sans emploi, et ont moins besoin de repos. L'homme a son travail journalier de corps et de pensée, institué d'en haut, qui déclare sa dignité et le souci du ciel sur toutes ses voies, pendant que les autres êtres vaguent inoccupés sans que Dieu leur demande aucun compte de leurs actions[507].» Très-utile et très-excellente exhortation puritaine! Voilà de la vertu et de la morale anglaises, et chaque famille, le soir, pourra la lire en guise de Bible à ses enfants. Adam est le vrai chef de famille, électeur, député à la chambre des communes, ancien étudiant d'Oxford, consulté au besoin par sa femme, et lui versant d'une main prudente les solutions scientifiques dont elle a besoin. Cette nuit, par exemple, la pauvrette a fait un mauvais rêve, et Adam, en bonnet carré, lui administre cette docte potion psychologique[508]: «Sache que dans l'âme il y a beaucoup de facultés inférieures qui servent la Raison comme leur souveraine. Parmi celles-ci, l'Imagination tient le principal office; avec toutes les choses extérieures que les sens représentent, elle crée des formes aériennes que la Raison assemble ou sépare, et dont elle compose tout ce que nous affirmons ou nions. Souvent en son absence l'Imagination, qui tâche de la contrefaire, veille pour l'imiter; mais, assemblant mal ces formes, elle ne produit souvent qu'une œuvre incohérente, principalement en songe, par un mélange bizarre de paroles et d'actions présentes ou passées[509].»—Il y a de quoi rendormir la pauvre Ève. Son mari, voyant cet effet, ajoute en casuiste accrédité: «Ne sois pas triste; le mal peut entrer et passer dans l'esprit de Dieu et de l'homme sans leur aveu, et sans laisser aucune tache ou faute derrière lui.» On reconnaît l'époux protestant confesseur de sa femme. Le lendemain arrive un ange en visite. Adam dit à Ève d'aller à la provision[510]: elle discute un instant le menu en bonne ménagère, un peu fière de son potager. «Il confessera que sur la terre Dieu a répandu ses largesses autant que dans le ciel[511].» Voyez ce joli zèle d'une lady hospitalière. «Elle part avec des regards empressés, en toute hâte. Comment faire le choix le plus délicat? Avec quel ordre industrieux, pour éviter la confusion des goûts, pour ne pas les mal assortir, pour qu'une saveur suive une saveur relevée par le plus heureux contraste?» Elle fabrique du vin doux, du poiré, des crèmes, répand des fleurs et des feuilles sous la table. La bonne ménagère! Et comme elle gagnera des voix parmi les squires de campagne, quand Adam se présentera pour le Parlement! Adam est de l'opposition, whig, puritain. «Il va au-devant de l'ange sans autre cortége que ses propres perfections, portant en lui-même toute sa cour, plus solennelle que l'ennuyeuse pompe des princes, avec la longue file de leurs chevaux superbes et de leurs valets chamarrés d'or[512].» Le poëme épique se trouve changé en un poëme politique, et nous venons d'écouter une épigramme contre le pouvoir. Les salutations sont un peu longues; heureusement, les mets étant crus, «il n'y a point de danger que le dîner refroidisse.» L'ange, quoique éthéré, mange comme un fermier du Lincolnshire, «non pas en apparence, ni en fumée, selon la vulgaire glose des théologiens, mais avec la vive hâte d'une faim réelle et une chaleur concoctive pour assimiler la nourriture, le surplus transpirant aisément à travers sa substance spirituelle[513].» À table, Ève écoute les histoires de l'ange, puis discrètement elle s'en va au dessert, quand on va parler politique. Les dames anglaises apprendront par son exemple à reconnaître sur le visage de leur mari «quand il va aborder d'abstruses pensées studieuses.» Leur sexe ne monte pas si haut. Une femme sage, aux explications d'un étranger, «préfère les explications de son mari.» Cependant Adam écoute un petit cours d'astronomie: il finit par conclure, en Anglais pratique, «que la première sagesse est de connaître les objets qui nous environnent dans la vie journalière, que le reste est fumée vide, pure extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous importent le plus, inexpérimentés, inhabiles et toujours incertains[514].»
L'ange parti, Ève, mécontente de son jardin, veut y faire des réformes, et propose à son mari d'y travailler, elle d'un côté, lui d'un autre. «Ève, dit-il avec un sourire d'approbation, rien ne pare mieux une femme que de songer aux biens de la maison, et de pousser son mari à un bon travail[515].» Mais il craint pour elle, et voudrait la garder à son côté. Elle se mutine avec une petite pique de vanité fière, comme une jeune miss qu'on ne voudrait pas laisser sortir seule. Elle l'emporte, part et mange la pomme. C'est à ce moment que les discours interminables fondent sur le lecteur, aussi nombreux et aussi froids que des douches de pluie en hiver. Les harangues du Parlement purgé par Cromwell ne sont guère plus lourdes. Le serpent séduit Ève par une collection d'enthymèmes dignes du scrupuleux Chillingworth, et là-dessus la fumée syllogistique monte dans cette pauvre tête. «La défense de Dieu, se dit-elle, recommande encore ce fruit, puisqu'elle infère le bien qu'il communique et notre besoin; car un bien inconnu certes n'est pas possédé, ou s'il est possédé et encore inconnu, c'est comme s'il n'était point possédé du tout. De telles prohibitions ne lient point[516].» Ève sort d'Oxford, elle a appris la loi dans les auberges du Temple, et porte, aussi bien que son mari, le bonnet de docteur.
Le flot des dissertations ne s'arrête pas; du paradis, il monte dans l'empyrée: ni le ciel ni la terre, ni l'enfer lui-même ne suffiront à le réprimer.
De tous les personnages que l'homme puisse mettre en scène, Dieu est le plus beau. Les cosmogonies des peuples sont de sublimes poëmes, et le génie des artistes n'atteint son comble que lorsqu'il est soutenu par de telles conceptions. Les poëmes sacrés des Hindous, les prophéties de la Bible, l'Edda, l'Olympe d'Hésiode et d'Homère, les visions de Dante sont des fleurs rayonnantes où brille concentrée une civilisation entière, et toute émotion disparaît devant la sensation foudroyante par laquelle elles ont jailli du plus profond de notre cœur. Aussi rien de plus triste que la dégradation de ces nobles idées, tombées dans la régularité des formules et sous la discipline du culte populaire. Rien de plus petit qu'un Dieu rabaissé jusqu'à n'être qu'un roi et qu'un homme; rien de plus laid que le Jéhovah hébraïque, défini par la pédanterie théologique, réglé dans ses actions d'après le dernier manuel du dogme, pétrifié par l'interprétation littérale, étiqueté comme une pièce vénérable dans un musée d'antiquités.
Le Jéhovah de Milton est un roi grave qui représente convenablement, à peu près comme Charles Ier. La première fois qu'on le rencontre, au troisième livre, il est au conseil, et expose une affaire. Au style, on aperçoit sa belle robe fourrée, sa barbe en pointe par Van Dyck, son fauteuil de velours et son dais doré. Il s'agit d'une loi qui a de mauvais effets, et sur laquelle il veut justifier son gouvernement. Adam va manger la pomme; pourquoi avoir exposé Adam à la tentation? Le royal orateur disserte et démontre. «Adam est capable de se soutenir, quoique libre de tomber. Tels j'ai créé tous les pouvoirs éthéréens, tous les esprits, ceux qui se sont soutenus et ceux qui sont tombés. Librement les uns se sont soutenus, librement les autres sont tombés. Sans cette liberté, quelle preuve sincère eussent-ils pu donner de leur vraie obéissance, de leur constante foi, de leur amour, si l'on n'avait vu d'eux que des actions forcées et point d'actions voulues? Quel éloge auraient-ils pu recevoir? Quel plaisir aurais-je retiré d'une obéissance ainsi payée, si la volonté et la raison (la raison aussi est choix), inutiles et vaines, toutes deux dépouillées de liberté, toutes deux rendues passives, eussent servi la nécessité et non pas moi? Ils ont donc été créés dans l'état que demandait l'équité, et ne peuvent justement accuser leur créateur, ni leur nature, ni leur destinée, comme si la prédestination maîtrisait leur volonté fixée par un décret absolu ou par une prescience supérieure; ils ont eux-mêmes décrété leur propre révolte; je n'y ai point part. Si je l'ai prévue, la prescience n'a point d'influence sur leur faute, qui, non prévue, n'eût pas été moins certaine.... Ainsi, sans la moindre impulsion, sans la moindre apparence de fatalité, sans qu'il y ait rien de prévu par moi immuablement, ils pèchent, auteurs en toutes choses, soit qu'ils jugent, soit qu'ils choisissent[517].» Le lecteur moderne n'est pas si patient que les Trônes, les Séraphins et les Dominations; c'est pourquoi j'arrête à moitié la harangue royale. On voit que le Jéhovah de Milton est fils du théologien Jacques Ier, très-versé dans les disputes des arminiens et des gomaristes, très-habile sur le distinguo, et par-dessus tout incomparablement ennuyeux. Pour faire écouter de telles tirades, il doit donner de gros traitements à ses conseillers d'État. Son fils, le prince de Galles, lui répond respectueusement du même style. Combien le Dieu de Goethe, demi-abstraction, demi-légende, source d'oracles sereins, vision entrevue sur une pyramide de strophes extatiques[518], rabaisse ce Dieu homme d'affaires, homme d'école et homme d'apparat! Je lui fais trop d'honneur en lui accordant ces titres. Il en mérite un pire quand il envoie Raphaël avertir Adam que Satan lui veut du mal. «Qu'il sache cela, dit-il, de peur que, transgressant volontairement, il ne prenne pour prétexte la surprise, n'ayant été ni éclairé, ni prévenu[519]!» Ce Dieu n'est qu'un maître d'école qui, prévoyant le solécisme de son élève, lui rappelle d'avance la règle de la grammaire, pour avoir le plaisir de le gronder sans discussion. Du reste, en bon politique, il avait un second motif, le même que pour ses anges: c'était «par pompe, à titre de roi suprême, pour accompagner ses hauts décrets et façonner notre prompte obéissance[520].» Le mot est lâché. On voit ce qu'est le ciel de Milton: un Whitehall de valets brodés. Les anges sont des musiciens de chapelle, ayant pour métier de chanter des cantates sur le roi et devant le roi, «gardant leur place tant que dure leur obéissance,» se relayant pour faire de la musique toute la nuit autour de son alcôve[521]. Quelle vie pour ce pauvre roi! et quelle cruelle condition que de subir pendant toute l'éternité ses propres louanges[522]! Pour se distraire, le Dieu de Milton se décide à couronner roi, king-partner, si l'on veut, son fils. Relisez le passage, et dites s'il ne s'agit pas d'une cérémonie du temps. Toutes les troupes sont sous les armes, chacun à son rang, «portant blasonnés sur leurs étendards des actes de zèle et de fidélité,» sans doute la prise d'un vaisseau hollandais, la défaite des Espagnols aux Dunes. Le roi présente son fils, «l'oint,» le déclare «son vice-gérant.» «Que tous les genoux plient devant lui; quiconque lui désobéit me désobéit,» et ce jour-là même est chassé du palais.—«Tout le monde parut satisfait, mais tout le monde ne l'était pas[523].» Néanmoins «ils passèrent le jour en chants, en danses, puis de la danse passèrent à un doux repas.» Milton décrit les tables, les mets, le vin, les coupes. C'est une fête populaire; je regrette de n'y point trouver les feux de joie, les cloches qui sonnent comme à Londres, et j'imagine qu'on y but à la santé du nouveau roi. Là-dessus Satan fait défection: il emmène ses troupes à l'autre bout du pays, comme Lambert ou Monk, «dans les quartiers du nord,» probablement en Écosse, traversant des régions bien administrées, «des empires» avec leurs shérifs et leurs lords lieutenants. Le ciel est divisé comme une bonne carte de géographie. Satan disserte devant ses officiers contre la royauté, lutte dans un tournoi de harangues contre Abdiel, bon royaliste qui réfute «ses arguments blasphématoires,» et s'en va rejoindre son prince à Oxford. Bien armé, le rebelle se met en marche avec ses piquiers et ses artilleurs pour attaquer la place forte de Dieu[524]. Les deux partis se taillent à coups d'épée, se jettent par terre à coups de canon, s'assomment de raisonnements politiques[525]. Ces tristes anges ont l'esprit aussi discipliné que les membres; ils ont passé leur jeunesse à l'école du syllogisme et à l'école de peloton. Satan a des paroles de prédicant: «Dieu a failli, dit-il; donc, quoique nous l'ayons jusqu'ici jugé omniscient, il n'est pas infaillible dans la connaissance de l'avenir.» Il a des paroles de caporal instructeur: «Avant-garde, ouvrez votre front à droite et à gauche!» Il fait des calembours aussi lourds que ceux d'un Harrison, ancien boucher devenu officier[526]. Quel ciel! Il y a de quoi dégoûter du paradis; autant vaudrait entrer dans le corps des laquais de Charles Ier ou dans le corps des cuirassiers de Cromwell. On y trouve des ordres du jour, une hiérarchie, une soumission exacte, des corvées[527], des disputes, des cérémonies réglées, des prosternements, une étiquette, des armes fourbies, des arsenaux, des dépôts de chariots et de munitions. Était-ce la peine de quitter la terre pour retrouver là-haut la charronnerie, la maçonnerie, l'artillerie, le manuel administratif, l'art de saluer et l'almanach royal? Sont-ce là «les choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, que le cœur n'a point rêvées?» Qu'il y a loin de cette friperie monarchique[528] aux apparitions de Dante, aux âmes qui flottent parmi des chants comme des étoiles, aux lueurs qui se confondent, aux roses mystiques qui rayonnent et disparaissent dans l'azur, au monde impalpable où toutes les lois de la vie terrestre s'anéantissent, insondable abîme traversé de visions fugitives, pareilles aux abeilles dorées qui glissent dans la gerbe du profond soleil! N'est-ce pas un signe de l'imagination éteinte, de la prose commencée, du génie pratique qui naît et remplace la métaphysique par la morale? Quelle chute! Pour la mesurer, relisez un vrai poëme chrétien, l'Apocalypse. J'en copie dix lignes; jugez de ce qu'il est devenu dans l'imitateur:
Alors je me tournai pour voir d'où venait la voix qui me parlait, et m'étant tourné, je vis sept chandeliers d'or;
Et au milieu des sept chandeliers quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme, vêtu d'une longue robe et ceint sur la poitrine d'une ceinture d'or.
Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche et comme la neige, et ses yeux étaient comme une flamme de feu.
Ses pieds étaient semblables à l'airain le plus fin qui serait dans une fournaise ardente, et sa voix était comme le bruit des grandes eaux.
Il avait dans sa main droite sept étoiles; une épée aiguë à deux tranchants sortait de sa bouche, et son visage resplendissait comme le soleil quand il luit dans sa force.