Dès que je l'eus vu, je tombai à ses pieds comme mort.
Quand Milton arrangeait sa parade céleste, il n'est pas tombé mort.
Mais si les habitudes innées et invétérées d'argumentation logique, jointes à la théologie littérale du temps, l'ont empêché d'atteindre à l'illusion lyrique ou de créer des âmes vivantes, la magnificence de son imagination grandiose, jointe aux passions puritaines, lui a fourni un personnage héroïque, plusieurs hymnes sublimes et des paysages que personne n'a surpassés. Ce qu'il y a de plus beau dans ce paradis, c'est l'enfer, et dans cette histoire de Dieu le premier rôle est au diable. Ce diable ridicule au moyen âge, enchanteur cornu, sale farceur, singe trivial et méchant, chef d'orchestre dans un sabbat de vieilles femmes, est devenu un géant et un héros. Comme un Cromwell vaincu et banni, il reste admiré et obéi par ceux qu'il a précipités dans l'abîme. S'il demeure maître, c'est qu'il en est digne; plus ferme, plus entreprenant, plus politique que les autres, c'est toujours de lui que partent les conseils profonds, les ressources inattendues, les actions courageuses. C'est lui qui dans le ciel a inventé les armes foudroyantes et gagné la victoire du second jour; c'est lui qui dans l'enfer a relevé ses troupes prosternées et conçu la perdition de l'homme; c'est lui qui, franchissant les portes gardées et le chaos infini parmi tant de dangers et a travers tant d'obstacles, a révolté l'homme contre Dieu et gagné à l'enfer le peuple entier des nouveaux vivants. Quoique défait, il l'emporte, puisqu'il a ravi au monarque d'en haut le tiers de ses anges et presque tous les fils de son Adam. Quoique blessé, il triomphe, puisque le tonnerre, qui a brisé sa tête, a laissé son cœur invincible. Quoique plus faible en force, il reste supérieur en noblesse, puisqu'il préfère l'indépendance souffrante à la servilité heureuse, et qu'il embrasse sa défaite et ses tortures comme une gloire, comme une liberté et comme un bonheur. Ce sont là les fières et sombres passions politiques des puritains constants et abattus; Milton les avait ressenties dans les vicissitudes de la guerre, et les émigrants réfugiés parmi les panthères et les sauvages de l'Amérique les trouvaient vivantes et dressées au plus profond de leur cœur.
Est-ce la région, le sol, le climat—que nous devons échanger contre le ciel? cette obscurité morne—contre cette splendeur céleste? Soit fait! puisque celui—qui maintenant est souverain peut faire et ordonner à son gré—ce qui sera juste. Le plus loin de lui est le mieux;—la raison l'a fait notre égal, c'est la force—qui nous a faits ses vaincus. Adieu, champs heureux,—où la joie pour toujours habite! Salut, horreurs! salut,—monde infernal! Et toi, profond enfer,—reçois ton nouveau possesseur! une âme—qui ne sera changée ni par le lieu, ni par le temps!—L'âme est à elle-même sa propre demeure, et peut faire en soi—du ciel un enfer et de l'enfer un ciel.—Qu'importe où je suis, si je suis toujours le même,—et ce que je dois être, tout, hors l'égal de celui—que le tonnerre a fait plus grand? Ici du moins—nous serons libres; le maître absolu n'a pas bâti ceci—pour nous l'envier, ne nous chassera pas d'ici.—Ici nous pouvons régner tranquilles, et à mon choix;—régner est digne d'ambition, fût-ce dans l'enfer.—Mieux vaut régner dans l'enfer que servir dans le ciel[529].
Cet héroïsme sombre, cette dure obstination, cette poignante ironie, ces bras orgueilleux et roidis qui serrent la douleur comme une maîtresse, cette concentration du courage invaincu qui, replié en lui-même, trouve tout en lui-même, cette puissance de passion et cet empire sur la passion[530] sont des traits propres du caractère anglais comme de la littérature anglaise, et vous les retrouverez plus tard dans le Lara et dans le Conrad de lord Byron.
Autour de lui comme en lui, tout est grand. L'enfer de Dante n'est qu'un atelier de tortures, où les chambres superposées descendent par étages réguliers jusqu'au dernier puits. L'enfer de Milton est immense et vague, «donjon horrible, flamboyant comme une fournaise; point de lumière dans ces flammes, mais plutôt des ténèbres visibles qui découvraient des aspects de désolation, régions de deuil, ombres lugubres,» mers de feu, «continents glacés, qui s'allongent noirs et sauvages, battus de tourbillons éternels de grêle âpre, qui ne fond jamais, et dont les monceaux semblent les ruines d'un ancien édifice.» Les anges s'assemblent, légions innombrables, pareils à «des forêts de pins sur les montagnes, la tête excoriée par la foudre, qui, imposants, quoique dépouillés, restent debout sur la lande brûlée[531].» Milton a besoin du grandiose et de l'infini; il le prodigue. Ses yeux ne sont à l'aise que dans l'espace sans limites, et il n'enfante que des colosses pour le peupler. Tel est Satan vautré sur la houle de la mer livide.
Aussi grand que cette créature de l'Océan,—Léviathan, que Dieu entre toutes ses œuvres—créa la plus énorme parmi tout ce qui nage dans les courants de la mer....—Parfois, lorsqu'il sommeille sur l'écume de Norvége,—le pilote de quelque petit esquif perdu dans la nuit,—le prenant pour une île, au dire des matelots,—enfonce l'ancre dans son écorce écailleuse,—et s'amarre à son côté sous le vent, pendant que la nuit—assiége la mer et retarde le matin désiré[532].
Spenser a trouvé des figures aussi grandes, mais il n'a pas le sérieux tragique qu'imprime dans un protestant l'idée de l'enfer. Nulle création poétique n'égale pour l'horreur et le grandiose le spectacle que rencontre Satan au sortir de son cachot.
Enfin apparaissent—les bornes de l'enfer, hautes murailles qui montent jusqu'à l'horrible toit,—et les portes trois fois triples, palissadées de feu circulaire,—et pourtant non consumées. Devant les portes était assise—de chaque côté une formidable figure.—L'une semblait une femme jusqu'à la ceinture et belle,—mais finissait ignoblement en replis écailleux,—volumineux et vastes, serpent armé—d'un mortel aiguillon. À sa ceinture,—une meute de chiens d'enfer éternellement aboyaient—de leurs larges gueules cerbéréennes béantes, et sonnaient—une hideuse volée, et cependant, quand ils voulaient, ils rentraient rampants,—si quelque chose troublait leur bruit, dans son ventre,—leur chenil, et de là encore aboyaient et hurlaient,—au dedans, invisibles.
L'autre forme,—si l'on peut appeler forme ce qui n'avait point de forme distincte—dans les membres, dans les articulations, dans la stature,—ou substance, ce qui paraissait une ombre....