Elle était debout, noire comme la nuit,—farouche comme dix furies, terrible comme l'enfer,—et secouait un dard formidable. Ce qui semblait sa tête—portait l'apparence d'une couronne royale.—Satan approchait maintenant, et de son siége,—le monstre, avançant sur lui, vint aussi vite—avec d'horribles enjambées. L'enfer trembla comme il marchait.—L'ennemi, intrépide, admira ce que ceci pouvait être,—admira, ne craignit pas[533].

Le souffle héroïque du vieux combattant des guerres civiles anime la bataille infernale, et si l'on demandait pourquoi Milton crée de plus grandes choses que les autres, je répondrais que c'est parce qu'il a un plus grand cœur.

De là le sublime de ses paysages. Si l'on ne craignait le paradoxe, on dirait qu'ils sont une école de vertu. Spenser est une glace unie qui nous remplit d'images calmes. Shakspeare est un miroir brûlant qui nous blesse coup sur coup de visions multipliées et aveuglantes. L'un nous distrait, l'autre nous trouble. Milton nous élève. La force des objets qu'il décrit passe en nous; nous devenons grands par sympathie pour leur grandeur. Tel est l'effet de sa peinture de la Création. Le commandement efficace et serein du Messie laisse sa trace dans le cœur qui l'écoute, et l'on se sent plus de vigueur et plus de santé morale à l'aspect de cette grande œuvre de la sagesse et de la volonté.

Ils étaient debout, sur le sol céleste, et du rivage—ils contemplaient le vaste incommensurable abîme,—tumultueux comme la mer, noir, dévasté, sauvage,—du haut jusqu'au fond retourné par des vents furieux—et par des vagues soulevées comme des montagnes, pour assaillir—la hauteur du ciel, et avec le centre confondre les pôles.—«Silence, vous, vagues troublées, et toi, abîme; paix!—dit la parole créatrice; que votre discorde cesse.»

—«Que la lumière soit!» dit Dieu, et soudain la lumière—éthérée, première des choses, quintessence pure,—s'élança de l'abime, et de son orient natal—commença à voyager à travers l'obscurité aérienne,—enfermée dans un nuage rayonnant.

—La terre était formée, mais dans les entrailles des eaux—encore enclose, embryon inachevé,—elle n'apparaissait pas. Sur toutes les faces de la terre,—le large Océan coulait, non oisif, mais d'une chaude—humeur fécondante, il adoucissait tout son globe,—et la grande mère fermentait pour concevoir,—rassasiée d'une moiteur vivante, quand Dieu dit:—«Rassemblez-vous, maintenant, eaux qui êtes sous le ciel,—en une seule place, et que la terre sèche apparaisse!»—Au même moment, les montagnes énormes apparaissent—surgissantes, et soulèvent leurs larges dos nus—jusqu'aux nuages; leurs cimes montent dans le ciel.—Aussi haut que se levaient les collines gonflées, aussi bas—s'enfonce un fond creux, large et profond,—ample lit des eaux. Elles y roulent—avec une précipitation joyeuse, hâtives—comme des gouttes qui courent, s'agglomérant sur la poussière[534].

Ce sont là les paysages primitifs, mers et montagnes immenses et nues, comme Raphaël en trace dans le fond de ses tableaux bibliques. Milton embrasse les ensembles et manie les masses aussi aisément que son Jéhovah.

Quittons, ces spectacles surhumains ou fantastiques. Un simple coucher de soleil les égale. Milton le peuple d'allégories solennelles et de figurés royales, et le sublime naît du poëte comme tout à l'heure il naissait du sujet.

Le soleil tombait, revêtant d'or et de pourpre reflétés—les nuages qui font le cortége de son trône occidental.—Alors se leva le soir tranquille, et le crépuscule gris—habilla toutes les choses de sa grave livrée.—Le silence le suivit, car, oiseaux et bêtes,—les uns sur leurs lits de gazon, les autres dans leurs nids,—s'étaient retirés, tous, excepté le rossignol qui veille.—Tout le long de la nuit, il chanta sa mélodie amoureuse.—Le silence était charmé. Bientôt le firmament brilla—de vivants saphirs. Hespérus, qui conduisait—l'armée étoilée, s'avançait le plus éclatant, jusqu'à ce que la lune—se leva dans sa majesté entre les nuages, puis enfin,—reine visible, dévoila sa clarté sans rivale,—et sur l'obscurité jeta son manteau d'argent[535].

Les changements de la lumière sont devenus ici une procession religieuse d'êtres vagues qui remplissent l'âme de vénération. Ainsi sanctifié, le poëte prie. Debout auprès du berceau nuptial d'Ève et d'Adam, il salue «l'amour conjugal, loi mystérieuse, vraie source de la race humaine, par qui la débauche adultère fut chassée loin des hommes pour s'abattre sur les troupeaux des brutes, qui fonde en raison loyale, juste et pure, les chères parentés et toutes les tendresses du père, du fils, du frère.» Il le justifie par l'exemple des saints et des patriarches. Il immole devant lui l'amour acheté et la galanterie folâtre, les femmes désordonnées et les filles de cour. Nous sommes à mille lieues de Shakspeare, et dans cette louange protestante de la famille, de l'amour légal, a «des douceurs domestiques,» de la piété réglée et du home, nous apercevons une nouvelle littérature et un autre temps.