Étrange grand homme et spectacle étrange! Il est né avec l'instinct des choses nobles, et cet instinct fortifié en lui par la méditation solitaire, par l'accumulation du savoir, par la rigidité de la logique, s'est changé en un corps de maximes et de croyances que nulle tentation ne pourra dissoudre et que nul revers ne pourra ébranler. Ainsi muni, il traverse la vie en combattant, en poëte, avec des actions courageuses et des rêves splendides, héroïque et rude, chimérique et passionné, généreux et serein, comme tout raisonneur retiré en lui-même, comme tout enthousiaste insensible à l'expérience et épris du beau. Jeté par le hasard d'une révolution dans la politique et dans la théologie, il réclame pour les autres la liberté dont a besoin sa raison puissante, et heurte les entraves publiques qui enchaînent son élan personnel. Par sa force d'intelligence, il est plus capable que personne d'entasser la science; par sa force d'enthousiasme, il est capable plus que personne de sentir la haine. Ainsi armé, il se lance dans la controverse avec toute la lourdeur et toute la barbarie du temps; mais cette superbe logique étale son raisonnement avec une ampleur merveilleuse, et soutient ses images avec une majesté inouïe; cette imagination exaltée, après avoir versé sur sa prose un flot de figures magnifiques, l'emporte dans un torrent de passion jusqu'à l'ode furieuse ou sublime, sorte de chant d'archange adorateur ou vengeur. Le hasard d'un trône conservé, puis rétabli, le porte avant la révolution dans la poésie païenne et morale, après la révolution dans la poésie chrétienne et morale. Dans l'une et dans l'autre, il cherche le sublime et inspire l'admiration, parce que le sublime est l'œuvre de la raison enthousiaste, et que l'admiration est l'enthousiasme de la raison. Dans l'une et dans l'autre, il y atteint par l'entassement des magnificences, par l'ampleur soutenue du chant poétique, par la grandeur des allégories, par la hauteur des sentiments, par la peinture des objets infinis et des émotions héroïques. Dans la première, lyrique et philosophe, possesseur d'une liberté poétique plus large et créateur d'une illusion poétique plus forte, il produit des odes et des chœurs presque parfaits. Dans la seconde, épique et protestant, enchaîné par une théologie stricte, privé du style qui rend le surnaturel visible, dépourvu de la sensibilité dramatique qui crée des âmes variées et vivantes, il accumule des dissertations froides, change l'homme et Dieu en machines orthodoxes et vulgaires, et ne retrouve son génie qu'en prêtant à Satan son âme républicaine, en multipliant les paysages grandioses et les apparitions colossales, en consacrant sa poésie à la louange de la religion et du devoir.
Placé par le hasard entre deux âges, il participe à leurs deux natures, comme un fleuve qui, coulant entre deux terres différentes, se teint de leurs deux couleurs. Poëte et protestant, il reçut de l'âge qui finissait le libre souffle poétique, et de l'âge qui commençait la sévère religion politique. Il employa l'un au service de l'autre, et déploya l'inspiration ancienne en des sujets nouveaux. Dans son œuvre, on reconnaît deux Angleterres: l'une passionnée pour le beau, livrée aux émotions de la sensibilité effrénée et aux fantasmagories de l'imagination pure, sans autre règle que les sentiments naturels, sans autre religion que les croyances naturelles; volontiers païenne, souvent immorale; telle que la montrent Ben Jonson, Beaumont, Fletcher, Shakspeare, Spenser, et toute la superbe moisson de poëtes qui couvrit le sol pendant cinquante ans; l'autre munie d'une religion pratique, dépourvue d'invention métaphysique, toute politique, ayant le culte de la règle, attachée aux opinions mesurées, sensées, utiles, étroites, louant les vertus de famille, armée et roidie par une moralité rigide, précipitée dans la prose, élevée jusqu'au plus haut degré de puissance, de richesse et de liberté. À ce titre, ce style et ces idées sont des monuments d'histoire; ils concentrent, rappellent ou devancent le passé et l'avenir, et dans l'enceinte d'une seule œuvre, on découvre les événements et les sentiments de plusieurs siècles et d'une nation.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.
LIVRE II.
LA RENAISSANCE.
(Suite.)
Chapitre II. — Le théâtre.
- I. Le public. — La scène. [3]
- II. Les mœurs du seizième siècle. — Expansion violente et complète de la nature. [7]
- III. Les mœurs anglaises. — Expansion du naturel énergique et triste. [18]
- IV. Les poëtes. — Harmonie générale entre le caractère d'un poëte et le caractère de son siècle. — Nash, Decker, Kyd, Peel, Lodge, Greene. — Leur condition et leur vie. — Marlowe. — Sa vie. — Ses œuvres. — Tamerlan. — Le Juif de Malte. — Edward II. — Faust. — Sa conception de l'homme. [27]
- V. Formation de ce théâtre. — Procédés et caractère de cet art. — Sympathie imitative qui peint, par des spécimens expressifs. — Opposition de l'art classique et de l'art germanique. — Construction psychologique et domaine propre de ces deux arts. [49]
- VI. Les personnages virils. — Les passions furieuses. — Les événements tragiques. — Les caractères excessifs. — Le duc de Milan, de Massinger. — L'Annabella, de Ford. — La duchesse de Malfi et la Vittoria, de Webster. — Les personnages féminins. — Conception germanique de l'amour et du mariage. — Euphrasia, Bianca, Arethusa, Ordella, Aspasia, Amoret, dans Beaumont et Fletcher. — Penthea, dans Ford. — Concordance du type moral et du type physique [57]
Chapitre III. — Ben Jonson.
- I. Les chefs d'école dans leur école et dans leur siècle. — Jonson. — Son tempérament. — Son caractère. — Son éducation. — Ses débuts. — Ses luttes. — Sa pauvreté. — Ses maladies. — Sa fin [98]
- II. Son érudition. — Ses goûts classiques. — Ses personnages didactiques. — Belle ordonnance de ses plans. — Franchise et précision de son style. — Vigueur de sa volonté et de sa passion. [103]
- III. Ses drames. — Catilina et Séjan. — Pourquoi il a pu peindre les personnages et les passions de la corruption romaine. [113]
- IV. Ses comédies. — Sa réforme et sa théorie du théâtre. — Ses comédies satiriques. — Volpone. — Pourquoi ces comédies sont sérieuses et militantes. — Comment elles peignent les passions de la Renaissance. — Ses comédies bouffonnes. — La Femme silencieuse. — Pourquoi ces comédies sont énergiques et rudes. — Comment elles sont conformes aux goûts de la Renaissance. [124]
- V. Limites de son talent. — En quoi il reste au-dessous de Molière. — Manque de philosophie supérieure et de gaieté comique. — Son imagination et sa fantaisie. — L'Entrepôt de nouvelles et la Fête de Cynthia. — Comment il traite la comédie de société et la comédie lyrique. — Ses petits poëmes. — Ses Masques. — Mœurs théâtrales et pittoresques de la cour. — Le Berger inconsolable. — Comment Jonson reste poëte jusque sur son lit de mort. [147]
- VI. Idée générale de Shakspeare. — Quelle est dans Shakspeare la conception fondamentale. — Conditions de la raison humaine. — Quelle est dans Shakspeare la faculté maîtresse. — Conditions de la représentation exacte. [156]