Quelle idée de l'amour ont-ils donc en ce pays? D'où vient que tout égoïsme, toute vanité, toute rancune, tout sentiment petit, personnel ou bas, disparaît à son approche? Comment se fait-il que l'âme se donne ainsi tout entière, sans hésitation, sans réserve, et ne songe plus qu'à se prosterner et s'anéantir comme en présence d'un Dieu[90]? Bianca, croyant Césario ruiné, vient s'offrir à lui comme épouse, et, apprenant qu'il n'en est rien, renonce à lui à l'instant sans une plainte. «Ne m'aimez plus; je prierai pour vous afin que vous ayez une femme vertueuse et belle, et quand je serai morte, pensez à moi quelquefois, avec un peu de pitié pour ma témérité.... J'accepte votre baiser, c'est un cadeau de noces sur une tombe de vierge[91].» La duchesse de Brachiano est trahie, insultée par son mari infidèle; pour le soustraire à la vengeance de sa famille, elle prend sur elle la faute de la rupture, joue exprès la mégère, et, le laissant libre avec sa courtisane, va mourir en embrassant son portrait.—Aréthusa se laisse blesser par Philaster, arrête les gens qui veulent retenir le bras du meurtrier, déclare qu'il n'a rien fait, que ce n'est pas lui, prie pour lui, l'aime en dépit de tout, jusqu'au bout, comme si toutes ses actions étaient sacrées, comme s'il avait droit de vie et de mort sur elle.—Ordella s'offre afin que le roi son mari puisse avoir des enfants[92]; elle s'offre au sacrifice, simplement, sans grands mots, tout entière[93]; quoi que ce soit; «pourvu que ce soit honnête, elle est prête à tout hasarder et à tout souffrir.»—Lorsqu'on la loue de son héroïsme, elle répond qu'elle fait «simplement son devoir.—Mais ce sacrifice est terrible!—Il n'en est que plus noble.—Il est plein d'ombres effrayantes!—Le sommeil aussi, seigneur, et toute chose qui est humaine et mortelle. Nous serions nés dieux, autrement. Mais toutes ces peurs, sitôt qu'elles sentent la flamme des pensées nobles, s'envolent et s'évanouissent comme des nuages.—Supposez que ce soit la mort.—Je l'ai supposé.—La mort, et la perte éternelle de tout ce que nous aimons, la jeunesse, la force, le plaisir, la compagnie, l'avenir, la raison elle-même. Car, dans le tombeau silencieux, les entretiens, la joyeuse démarche des amis, la voix des amants, les conseils affectueux d'un père, rien, on n'entend plus rien, il n'y a plus rien; tout est oubli, poussière, obscurité éternelle; et osez-vous bien, femme, souhaiter une pareille demeure?—C'est de tous les sommeils le plus doux. Les rois y reviennent, du haut de leurs grandeurs fardées, comme des brouillards qui tombent. Insensés ceux qui la craignent ou essayent de la retarder, jusqu'à ce que la vieillesse ait soufflé leur lampe.—Ainsi vous pouvez vous offrir?—Aussi volontiers que je le dis.—Martell, un miracle, une femme qui ose mourir! Pourtant, dites-moi, êtes-vous mariée?—Je le suis, seigneur.—Et vous avez des enfants?... Elle soupire et pleure.—Oh non! seigneur.—Avez-vous bien le courage, pour une pauvre stérile louange que vous n'entendrez jamais, de renoncer à ces chères espérances?—À tout, excepté au ciel.» Cela n'est-il pas énorme? Comprenez-vous qu'un être humain se détache ainsi de lui-même, qu'il s'oublie et se perde dans un autre? Elles s'y perdent comme dans un abîme. Quand elles aiment en vain et sans espérance, ni leur raison, ni leur vie n'y résistent; elles languissent, deviennent folles, et meurent comme Ophélia. Aspasia délaissée, «marche sombre, les yeux humides et attachés sur la terre[94].—Elle ne se plaît qu'aux bois solitaires, et, quand elle voit une rive,—toute pleine de fleurs, avec un soupir, elle dit à ses femmes,—quelle jolie place ce serait pour y ensevelir des amants; elle leur dit—de cueillir les fleurs et de l'en joncher comme une morte.—Partout avec elle, elle porte sa peine, qui, comme une contagion,—gagne tous les assistants. Elle chante—les plus tristes choses que jamais une oreille ait entendues,—puis soupire et chante encore. Et quand les autres jeunes dames,—dans la gaieté folâtre de leur jeune sang,—content tour à tour des contes joyeux qui remplissent la chambre de rires,—elle, avec un regard désolé, apporte l'Histoire de la mort silencieuse—de quelque jeune fille abandonnée, avec des paroles si douloureuses—qu'avant la fin elle les renvoie toutes une à une les larmes aux yeux.» Comme un spectre autour d'une tombe, elle erre incessamment autour des restes de son amour détruit, languit, pâlit, s'affaisse, et finit par s'achever elle-même.—Plus tristes encore sont celles qui, par devoir et soumission, se sont laissé conduire à un autre mariage. Elles ne se résignent pas, elles ne se relèvent pas, comme la Pauline de Polyeucte. Elles sont brisées. Penthéa est aussi honnête, mais non aussi forte que Pauline; c'est l'épouse anglaise, mais ce n'est point l'épouse romaine, stoïque et calme[95]. Elle est désespérée, doucement, silencieusement, et se laisse mourir. Au fond du cœur, elle se juge mariée avec celui à qui elle a engagé son âme; c'est le mariage du cœur qui, à ses yeux, est le seul véritable; l'autre n'est qu'un adultère déguisé. En épousant Bassanès, elle a péché contre Orgilus; l'infidélité morale est pire que l'infidélité légale, et, désormais, elle est déchue à ses propres yeux[96]: «Tuez-moi, mon frère, je vous en prie; dites, le voulez-vous?... Vous avez fait de moi une parjure, une prostituée salie. Pardonnez-moi, j'en suis une de fait, non de désir, les dieux m'en sont témoins. Oui, j'en suis une; car celle qui est la femme d'Orgilus, et vit en adultère public avec Bassanès, est à tout le moins une prostituée. À présent, voulez-vous me tuer?... Une servante à gages à la campagne étanche sa soif, avec ses chevreaux et ses agneaux, dans une source fraîche, et moi je n'ai que mes larmes pour apaiser la chaleur de ma poitrine....» Avec une grandeur tragique, du haut de son deuil incurable, elle jette les yeux sur la vie[97]: «Nous nous travaillons en vain pour allonger notre pauvre voyage, ou nous implorons un répit afin de respirer; notre patrie est dans le tombeau.... Ah! chère princesse, le sablier de ma vie n'a plus guère que quelques minutes à couler; le sable est épuisé; je sens les avertissements d'un messager intérieur et sûr qui m'appelle pour partir vite.... Un remède? Mon remède sera un suaire, une enveloppe de plomb, et un coin de terre où personne n'ira marcher.» Point de révolte, ni d'aigreur; elle aide affectueusement son frère qui a causé son malheur; elle tâche de lui faire obtenir la femme qu'il aime; la bonté, la douceur féminine surnagent en elle au plus fort du désespoir. L'amour ici n'est point despotique, emporté, comme dans les climats du Midi. Il n'est que profond et triste; la source de la vie est tarie, voilà tout; elle ne vit plus, parce qu'elle ne peut plus vivre; tout s'en va par degrés, la santé, la raison, puis l'âme; au dernier moment, elle délire, et on la voit venir échevelée, les yeux tout grands ouverts, avec des paroles entrecoupées. Il y a dix jours qu'elle ne dort plus et ne veut plus manger, et toujours la même fatale pensée lui serre la poitrine, parmi de vagues rêves de tendresse et de bonheur maternel frustré, qui reviennent en son esprit comme des fantômes[98]. «Nulle fausseté n'égale une promesse rompue. Il n'y a pas de cheveu planté sur ma tête qui, comme un morceau de plomb, ne m'enfonce dans ma tombe. J'aurais pu être la mère de jolis petits enfants qui auraient babillé sur mes genoux. Quand j'aurais souri, ils auraient souri, et certainement quand ils auraient pleuré, j'aurais pleuré. Bien vrai, mon père aurait dû me choisir un mari, et alors mes petits enfants n'auraient pas été bâtards; mais il est trop tard pour me marier maintenant; je suis trop vieille pour avoir des enfants; ce n'est pas ma faute.... Donne-moi ta main; crois-moi, je ne te ferai pas de mal; ne te plains pas si je la serre trop fort, je la baiserai. Oh! c'est une belle main douce!... Bon Dieu, nous aurions été heureux! trop heureux, le bonheur rend hautain, à ce qu'on dit.... Il n'y a pas de paix pour une épouse arrachée à son vrai mari, arrachée de force par un mariage infâme. Dans toute mémoire désormais, le nom de Penthéa, de la pauvre Penthéa, est sali.... Pardonnez-moi, oh! je défaille.» Elle meurt, demandant quelque douce voix qui lui chante un air plaintif, un air d'adieu, un doux chant funèbre. Je ne sais rien au théâtre de plus pur et de plus touchant.

Lorsqu'on rencontre une structure d'âme si neuve et capable d'aussi grands effets, il faut regarder le corps. Les actions extrêmes de l'homme proviennent, non de sa volonté, mais de sa nature[99]; pour comprendre les grandes tensions de toute sa machine, c'est sa machine entière qu'il faut regarder, j'entends son tempérament, la façon dont son sang coule, dont ses nerfs vibrent, et dont ses muscles se bandent; le moral traduit le physique, et les qualités humaines ont leur racine dans l'espèce animale. Considérez donc l'espèce ici, c'est-à-dire la race; car les sœurs de l'Ophélia et de la Virginia de Shakspeare, de la Claire et de la Marguerite de Gœthe, de la Belvidera d'Otway, de la Paméla de Richardson, font une race à part, molles et blondes, avec des yeux bleus, d'une blancheur de lis, rougissantes, d'une délicatesse craintive, d'une douceur sérieuse, faites pour se subordonner, se plier et s'attacher. Leurs poëtes le sentent bien, quand ils les amènent sur la scène; ils mettent autour d'elles la poésie qui leur convient, le bruissement des ruisseaux, les chevelures pendantes des saules, les frêles et moites fleurs de leur pays, toutes semblables à elles[100], «la primevère, pâle comme leur visage, la jacinthe des prés, azurée comme leurs veines, la fleur de l'églantier, aussi suave que leur haleine[101].» Ils les font douces «comme le zéphyr qui de son souffle penche la tête des violettes,» abattues sous le moindre reproche, déjà courbées à demi par une mélancolie tendre et rêveuse. Philaster dit en parlant d'Euphrasie qu'il prend pour un page, et qui s'est déguisée ainsi pour obtenir d'être à son service[102]: «Je l'ai rencontré pour la première fois assis au bord d'une fontaine,—il y puisait un peu d'eau pour étancher sa soif,—et la lui rendait en larmes.—Une guirlande était auprès de lui faite par ses mains,—de maintes fleurs diverses, nourries sur la rive,—arrangées en ordre mystique, tellement que la rareté m'en charma.—Mais quand il tournait ses yeux tendres vers elles, il pleurait—comme s'il eût voulu les faire revivre.—Voyant sur son visage cette charmante innocence,—je demandai au cher pauvret toute son histoire.—Il me dit que ses parents, de bons parents étaient morts,—le laissant à la merci des champs,—qui lui donnaient des racines, des fontaines cristallines qui ne lui refusaient pas leurs eaux,—et du doux soleil qui lui accordait encore sa lumière.—Puis il prit la guirlande et me montra ce que chaque fleur, dans l'usage des gens de campagne, signifie,—et comment toutes, rangées de la sorte, exprimaient sa peine.—Je le pris, et j'ai gagné ainsi le plus fidèle,—le plus aimant, le plus gentil enfant qu'un maître ait jamais eu.» L'idylle naît d'elle-même parmi ces fleurs humaines; le drame suspend son cours pour s'attarder devant la suavité angélique de leurs tendresses et de leurs pudeurs. Parfois même l'idylle naît complète et pure, et le théâtre tout entier est occupé par une sorte d'opéra sentimental et poétique. Il y en a deux ou trois dans Shakspeare; il y en a chez le rude Jonson, chez Fletcher, le Berger affligé, le Berger fidèle[103]. Titres ridicules aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent les fadeurs interminables de d'Urfé ou les gentillesses maniérées de Florian; titres charmants, si l'on regarde la sincère et surabondante poésie qu'ils recouvrent. C'est dans le pays imaginaire que vit Amoret, la bergère fidèle, pays plein de dieux antiques, et pourtant anglais, pareil à ces paysages humides et verdoyants, où Rubens fait danser des nymphes[104]. «Les plaines penchées descendent, étendant leurs bras jusqu'à la mer, et les bois épais cachent des creux que n'a jamais baisés le soleil.... Là est une source sacrée, où les fées agiles forment leurs rondes, à la pâle clarté de la lune; elles y trempent les petits enfants dérobés, pour les affranchir des lois de notre chair fragile, et de notre grossière mortalité.... Là est un air aussi frais et aussi suave que lorsque le zéphyr en se jouant vient caresser la face des eaux frémissantes. Là sont des fleurs choisies, toutes celles que donne le jeune printemps, des chèvrefeuilles, des narcisses, des chrysanthèmes.»—Le soir venu, «la brume monte, les gouttes de rosée viennent baiser chaque petite fleur et se suspendre à leur tête de velours, comme une corde de grains de corail.» Ce sont là les plantes et les aspects de la campagne anglaise toujours fraîche, tantôt enveloppée d'une pâle brume diaphane, tantôt luisante sous le soleil qui l'essuie, toute regorgeante d'herbes, d'herbes si emplies de séve si délicates qu'au milieu de leur plus éclatant lustre et de leur plus florissante vie, on sent que le lendemain va les faner. Là, pendant une nuit d'été, selon l'usage du temps[105], les jeunes hommes et les jeunes filles vont cueillir des fleurs et échanger des promesses; Amoret avec Périgot, «Amoret, plus belle que la chaste aube rougissante, ou que cette belle étoile qui guide le marin errant à travers l'abîme,» pudique comme une vierge et tendre comme une épouse. «Je te crois, dit-elle à Périgot; cher ami, il me serait dur de te tenir pour infidèle, plus dur qu'à toi de me tenir pour impure.» Si fortes que soient les épreuves, ce cœur donné ne se retirera jamais. Périgot trompé, poussé au désespoir, persuadé qu'elle est une débauchée, la frappe de son épée et la jette à terre, sanglante. Les calomniateurs vont la jeter dans la profonde fontaine; mais le dieu, prenant une des perles de sa chevelure liquide, la laisse tomber sur la blessure; la chaste chair se referme au contact de l'eau divine, et la jeune fille, revenue à elle, va retrouver celui qu'elle aime encore[106]: «Parle, si tu es là, c'est ton Amoret, ta bien-aimée—qui prononce ton cher nom. C'est ton amie,—ton Amoret. Viens ici, pour mettre fin—à tous ces déchirements; regarde-moi, mon ami bien-aimé,—j'ai oublié les souffrances, les chères peines—que j'ai souffertes pour l'amour de toi; je veux bien—être encore ton amour. Pourquoi as-tu déchiré—ces cheveux bouclés où j'ai souvent attaché—des roses fraîches et des rubans, et où j'ai versé—des eaux distillées pour te parer et t'embellir, pour t'embaumer de senteurs plus douces que des bouquets un jour de noces?—Pourquoi croises-tu tes bras et courbes-tu ta tête—sur ta poitrine, laissant tomber coup sur coup de tes deux yeux,—de tes deux yeux, mon ciel,—une pluie de larmes plus précieuses, plus pures que les perles—suspendues autour du front pâle de la lune? Quitte ces désespoirs. Me voici,—la même que j'ai toujours été, aussi tendre et toute à toi comme auparavant.—Je suis capable de vous pardonner avant que vous le demandiez.—En vérité, j'en suis capable, car c'est fait.» Quelqu'un peut-il résister à ce sourire si doux et si triste?—Toujours trompé, il la blesse encore; elle tombe mourante, mais sans colère.—«Voici la fin. Adieu, et vis. Ne trompe pas celle qui t'aimera la première après moi.»—Enfin, une nymphe la guérit, et Périgot, désabusé, vient se mettre à genoux devant elle. Elle lui tend les bras; il a eu beau faire, elle n'a pas changé. «Je suis ton amour—encore et pour toujours ton amour.—Frappe encore une fois sur ma poitrine nue, et je me montrerai—encore aussi constante. Oh! que seulement tu veuilles m'aimer encore!—et comme j'oublierai vite toutes mes peines[107]!» Voilà les touchantes et poétiques figures que ces poëtes mettent dans leurs drames ou à côté de leurs drames, parmi les meurtres, les assassinats, le cliquetis des épées, et les hurlements des tueries, aux prises avec des furieux qui les adorent ou les supplicient, conduites comme eux jusqu'à l'extrémité de leur nature, emportées par leurs tendresses comme ils le sont par leurs violences; c'est ici le déploiement complet, comme l'opposition parfaite de l'instinct féminin porté jusqu'à l'effusion abandonnée, et de l'âpreté virile portée jusqu'à la roideur meurtrière. Ainsi composé et ainsi muni, ce théâtre a pu mettre au jour le plus intime fonds de l'homme, et mettre en jeu les plus puissantes émotions humaines, amener sur la scène Hamlet et Lear, Ophélie et Cordélia, la mort de Desdémone, et les meurtres de Macbeth.

CHAPITRE III.
Ben Jonson.

I

Lorsqu'une civilisation nouvelle amène un art nouveau à la lumière, il y a dix hommes de talent qui expriment à demi l'idée publique autour d'un ou deux hommes de génie qui l'expriment tout à fait: Guilhem de Castro, Pérès de Montalvan, Tirso de Molina, Ruiz de Alarcon, Augustin Moreto, autour de Calderon et de Lope; Crayer, Van Oost, Romboust, Van Thulden, Van Dyck, Honthorst, autour de Rubens; Ford, Marlowe, Massinger, Webster, Beaumont, Fletcher, autour de Shakspeare et de Ben Jonson. Les premiers forment le chœur, les autres sont les coryphées. C'est le même morceau qu'ils chantent ensemble, et dans tel passage le choriste est l'égal du chef; mais ce n'est que dans un passage. Ainsi, dans les drames qu'on vient de citer, le poëte parfois atteint au sommet de son art, rencontre un personnage complet, un éclat de passion sublime; puis il retombe, tâtonne parmi les demi-réussites, les figures ébauchées, les imitations affaiblies, et enfin se réfugie dans les procédés du métier. Ce n'est pas chez lui, c'est chez les grands hommes, chez Ben Jonson et Shakspeare qu'il faut aller chercher l'achèvement de son idée et la plénitude de son art.

«Nombreux étaient les combats d'esprit[108] entre Shakspeare et Ben Jonson au club de la Sirène. Je les considérais tous deux, l'un comme un grand galion espagnol, et l'autre comme un vaisseau de guerre anglais; maître Jonson, comme le galion, était exhaussé en savoir, solide, mais lent dans ses évolutions; Shakspeare, comme le vaisseau de guerre anglais, moindre pour la masse, mais plus léger voilier, pouvait tourner à toute marée, virer de bord, et tirer avantage de tous les vents par la promptitude de son esprit et de son invention.» Au physique et au moral, voilà tout Jonson, et ses portraits ne font qu'achever cette esquisse si juste et si vive: un personnage vigoureux, pesant et rude; un large et long visage, déformé de bonne heure par le scorbut, une solide mâchoire, de vastes joues, les organes des passions animales aussi développés que ceux de l'intelligence, le regard dur d'un homme en colère, ou voisin de la colère; ajoutez-y un corps d'athlète, et vers quarante ans, «une démarche lourde et disgracieuse, un ventre en forme de montagne[109].» Voilà les dehors, le dedans y est conforme. C'est un véritable Anglais, grandement et grossièrement charpenté, énergique, batailleur, orgueilleux, souvent morose et enclin aux bizarres imaginations du spleen. Il contait à Drummond qu'il était demeuré une nuit entière, «s'imaginant qu'il voyait les Carthaginois et les Romains combattre sur son orteil[110].» Non que de fond il soit mélancolique; au contraire, il aime à sortir de lui-même par la large et bruyante gaieté débridée, par la conversation abondante et variée, avec l'aide du bon vin des Canaries, dont il s'abreuve, et qui a fini par devenir pour lui une nécessité; ces gros corps de bouchers flegmatiques ont besoin de la généreuse liqueur qui leur rend du ton, et leur tient lieu du soleil qui leur manque. D'ailleurs expansif, hospitalier, prodigue même, avec une franche verve imprudente[111], jusqu'à s'abandonner complétement devant l'Écossais Drummond, son hôte, un pédant rigoriste et malveillant, qui a mutilé ses idées et vilipendé son caractère. Pour ce qui est de sa vie, elle est en harmonie avec sa personne; car il a beaucoup pâti, beaucoup combattu et beaucoup osé. Il étudiait à Cambridge, quand son beau-père, maître maçon, le rappela et le mit à la truelle. Il s'échappa, s'engagea comme volontaire dans l'armée des Pays-Bas, tua et dépouilla un homme en combat singulier, à la vue des deux armées. Vous voyez qu'il était homme d'action corporelle, et que pour ses débuts, il avait exercé ses membres[112]. De retour en Angleterre, âgé de dix-neuf ans, il monta sur les planches pour gagner sa vie, et se mit aussi à remanier des drames. Ayant été provoqué, il se battit, tua son adversaire et fut grièvement blessé; là-dessus, il fut jeté en prison et se trouva «voisin de la potence.» Un prêtre catholique le visita et le convertit; au sortir de prison, sans le sou, n'ayant que vingt ans, il se maria. Enfin, deux ans après, il parvint à faire jouer sa première pièce. Les enfants arrivaient, il fallait leur gagner du pain, et il n'était pas pour cela d'humeur à suivre la route battue, étant persuadé qu'il fallait mettre dans la comédie «une belle philosophie,» une noblesse et une dignité particulières, suivre les exemples des anciens, imiter leur sévérité et leur correction, dédaigner le tapage théâtral et les grossières invraisemblances où la canaille se complaît. Il proclama tout haut son projet dans ses préfaces, railla durement ses adversaires, étala fièrement en scène[113] ses doctrines, sa morale et sa personne. Il gagna ainsi des ennemis acharnés, qui le diffamèrent outrageusement en plein théâtre, qu'il exaspéra par la violence de ses satires, et contre lesquels il lutta sans trêve et jusqu'à la fin. Bien plus, il s'érigea en juge de la corruption publique, attaqua rudement les vices régnants, «sans craindre le poison des courtisanes, ni les poignards des coupe-jarrets.» Il traita ses auditeurs en écoliers, et leur parla toujours en censeur et en maître. Au besoin, il risquait davantage. Marston et Chapman, ses camarades, avaient été mis en prison pour un mot irrévérencieux d'une de leurs pièces, et le bruit courait qu'ils allaient avoir le nez et les oreilles coupés. Jonson, qui avait pris part à la pièce, alla volontairement se constituer prisonnier, et obtint leur grâce. À son retour, dans le repas des réjouissances, sa mère lui montra un violent poison qu'elle aurait mis dans sa boisson pour le soustraire à la sentence, et «pour montrer qu'elle n'était pas poltronne, ajoute Jonson, elle était résolue à boire la première.» On voit qu'en fait d'actions vigoureuses, il trouvait des exemples dans sa famille. Vers la fin de sa vie, l'argent lui manqua; il était libéral, imprévoyant, et ses poches avaient été toujours trouées, comme sa main toujours ouverte; quoiqu'il eût écrit immensément, il était obligé d'écrire encore afin de vivre. La paralysie vint, le scorbut redoubla, l'hydropisie commençait. Il ne pouvait plus quitter sa chambre, ni marcher sans aide. Ses dernières pièces ne réussissaient point. «Si vous attendiez plus que vous n'avez eu ce soir, disait-il dans un épilogue[114], songez que l'auteur est malade et triste.... Tout ce que sa langue débile et balbutiante implore, c'est que vous n'imputiez point la faute à sa cervelle, qui est encore intacte, quoique enveloppée de douleur et incapable de tenir longtemps encore[115].» Ses ennemis l'injuriaient brutalement, raillaient «son Pégase poussif,» son ventre enflé, sa tête malade[116]. Son collègue, Inigo Jones, lui ôtait le patronage de la Cour. Il était obligé de mendier un secours d'argent auprès du lord trésorier, puis auprès du comte de Newcastle; sa triste «muse bloquée, claquemurée, étriquée, clouée à son lit, incapable de retrouver la santé ou même le souffle[117],» haletait et peinait pour ramasser quelque idée ou obtenir quelque aumône. Sa femme et ses enfants étaient morts; il vivait seul, délaissé, servi par une vieille femme. Ainsi traîne et finit presque toujours lugubrement et misérablement le dernier acte de la comédie humaine; au bout de tant d'années, après tant d'efforts soutenus, parmi tant de gloire et de génie, on aperçoit un pauvre corps affaibli qui radote et agonise entre une servante et un curé.

II

Voilà une vie de combattant, bravement portée, digne du seizième siècle par ses traverses et son énergie; partout le courage et la force ont surabondé. Peu d'écrivains ont travaillé plus consciencieusement et davantage; son savoir était énorme, et dans ce temps des grands érudits, il fut un des meilleurs humanistes de son temps, aussi profond que minutieux et complet, ayant étudié les moindres détails et compris le véritable esprit de la vie antique. Ce n'était pas assez pour lui de s'être rempli des auteurs illustres, d'avoir leur œuvre entière incessamment présente, de semer volontairement et involontairement toutes ses pages de leurs souvenirs. Il s'enfonçait dans les rhéteurs, dans les critiques, dans les scoliastes, dans les grammairiens et les compilateurs de bas étage; il ramassait des fragments épars; il prenait des caractères, des plaisanteries, des délicatesses dans Athénée, dans Libanius, dans Philostrate. Il avait si bien pénétré et retourné les idées grecques et romaines, qu'elles s'étaient incorporées aux siennes. Elles entrent dans son discours sans disparate; elles renaissent en lui aussi vivantes qu'au premier jour; il invente lors même qu'il se souvient. En tout sujet il portait cette soif de science, et ce don de maîtriser sa science. Il savait l'alchimie quand il écrivit l'Alchimiste. Il manie les alambics, les cornues, les récipients, comme s'il avait passé sa vie à chercher le grand œuvre. Il explique l'incinération, la calcination, l'imbibition, la rectification, la réverbération, aussi bien qu'Agrippa et Paracelse. S'il traite des cosmétiques[118], il en étale toute une boutique; on ferait avec ses pièces un dictionnaire des jurons et des habits des courtisans; il semble spécial en tout genre. Une preuve de force encore plus grande, c'est que son érudition ne nuit point à sa verve; si lourde que soit la masse dont il se charge, il la porte sans fléchir. Cet étonnant amas de lectures et d'observations s'ébranle en un moment tout entier et tombe comme une montagne sur le lecteur accablé. Il faut écouter sir Épicure Mammon dérouler le tableau des magnificences et des débauches où il va se plonger quand il saura fabriquer l'or. Les impudicités raffinées et effrénées de la décadence romaine, les obscénités splendides d'Héliogabale, les fantaisies gigantesques du luxe et de la luxure, les tables d'or comblées de mets étrangers, les breuvages de perles dissoutes, la nature dépeuplée pour fournir un plat, les attentats accumulés par la sensualité contre la nature, la raison et la justice, le plaisir de braver et d'outrager la loi, toutes ces images passent devant les yeux avec l'élan du torrent et la force d'un grand fleuve. Phrase sur phrase, coup sur coup, les idées et les faits viennent dans le dialogue peindre une situation, manifester un personnage, dégorgés de cette mémoire profonde, dirigés par cette solide logique, précipités par cette réflexion puissante. Il y a plaisir à le voir marcher sous le poids de tant d'observations et de souvenirs, chargé de détails techniques et de réminiscences érudites, sans s'égarer ni se ralentir, véritable «Béhémoth littéraire,» pareil à ces éléphants de guerre qui recevaient sur leur dos des tours, des hommes, des armures, des machines, et sous cet attirail couraient aussi vite qu'un cheval léger.

Dans le grand élan de cette pesante démarche, il trouve une voie qui lui est propre. Il a son style. L'érudition et l'éducation classiques l'ont fait classique, et il écrit à la façon de ses modèles grecs et de ses maîtres romains. Plus on étudie les races et les littératures latines par contraste avec les races et les littératures germaniques, plus on arrive à se convaincre que le don propre et distinctif des premières est l'art de développer, c'est-à-dire d'aligner les idées en files continues, selon les règles de la rhétorique et l'éloquence, par des transitions ménagées, avec un progrès régulier, sans heurts ni sauts. Jonson a pris dans le commerce des anciens l'habitude de décomposer les idées, de les dérouler pièce à pièce et dans leur ordre naturel, de se faire comprendre et de se faire croire. De la pensée première à la conclusion finale, il conduit le lecteur par une pente continue et uniforme. Chez lui la route ne manque jamais comme dans Shakspeare. Il n'avance point comme les autres par des intuitions brusques, mais par des déductions suivies; on peut marcher, chez lui, on n'a pas besoin de bondir, et l'on est perpétuellement maintenu dans la droite voie: les oppositions de mots rendent sensibles les oppositions de pensées; les phrases symétriques guident l'esprit à travers les idées difficiles; ce sont comme des barrières mises des deux côtés du chemin pour nous empêcher de tomber dans les fossés. Nous ne rencontrons point sur notre route d'images extraordinaires, soudaines, éclatantes, capables de nous éblouir et de nous arrêter; nous voyageons éclairés par des métaphores modérées et soutenues; Jonson a tous les procédés de l'art latin; même quand il veut, surtout en sujets latins, il a les derniers, les plus savants, la concision brillante de Sénèque et Lucain, les antithèses équarries, équilibrées, limées, les artifices les plus heureux et les plus étudiés de l'architecture oratoire[119]. Les autres poëtes sont presque des visionnaires, Jonson est presque un logicien.