Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son Mariage à la mode s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée: «Pourquoi un sot vœu de mariage, fait il y a longtemps, nous lierait-il maintenant que notre passion est éteinte[219]?» Le lecteur lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait pétulant par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une gravelure étudiée, et Dryden étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et la politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles qualités que vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de la lune ne peut être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que par la clarté réfléchie de son frère[220].» Il écrit à sa cousine, en manière de narration divertissante, ces détails sur une grosse femme avec qui il a voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient très-péniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle nous arrêtait souvent, et alléguait quelque nécessité de la nature, et nous disait que nous sommes tous chair et sang[221].» Il paraît qu'alors ces jolies choses égayaient les dames. Ses lettres sont composées de grosses civilités officielles, de compliments vigoureusement équarris, de révérences mathématiques; son badinage est une dissertation; il étaye les bagatelles avec des périodes. Il dit au comte de Rochester, qui l'avait complimenté: «J'éprouve qu'il ne me sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui écrit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le meilleur.» Cette réplique paraissait vive. J'ai trouvé chez lui de beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré d'agréables; il ne sait pas même disserter avec goût. Les personnages de son Essai sur le Drame se croient encore sur les bancs de l'école, citent doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la définition de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite a genere et fine, au lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre et l'espèce[222]. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface, d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la comédie, qui est de récompenser la vertu et de punir le vice[223]. Ailleurs il déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi des métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour l'exciter[224].» Son grand discours sur l'origine et les progrès de la satire fourmille d'inutilités, de longueurs, de recherches et de comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit, le logicien, le rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.»
Mais l'homme de cœur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et beaucoup de glissades, on découvre un esprit qui se tient debout, plié plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du souffle, occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses convictions. Il se convertit loyalement et après réflexion à la religion catholique, y persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de famille et infirme, refusa de dédier son Virgile au roi Guillaume. «La dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte d'aucune espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis profondément persuadé de la justice de la cause pour laquelle je souffre[225].» Un de ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit au directeur, M. Busby, son ancien maître, avec une gravité et une noblesse très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui redemandant ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père, du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon cœur jusqu'à prier[226].» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral envers son fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais eu le droit de défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en silence et maintenu mon âme dans la paix[227].» Insulté par Collier comme corrupteur des mœurs, il souffrit cette réprimande brutale et confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup de points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de mes pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer équitablement d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte. S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai donné aucune occasion personnelle d'être autrement), il sera content de mon repentir[228].» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser ainsi, il faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le cœur, muni de raisonnements solides et de jugements personnels, élevé au-dessus des petits procédés de rhétorique et des arrangements de style, maître de son vers, serviteur de son idée, ayant cette abondance de pensées qui est la marque du vrai génie. «Elles arrivent sur moi si vite et si pressées que ma seule difficulté est de choisir ou de rejeter parmi elles[229].» C'est avec ces forces qu'il entra dans sa seconde carrière; la constitution et le génie de l'Angleterre la lui ouvraient.
VII
«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates, l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les hustings retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées. Dryden s'y lança, et son poëme d'Absalon et Achitophel fut un pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],» disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent: ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils veulent monter. Dryden les passe tous en revue.
.... Zimri[234],—homme si divers qu'il semblait ne point être—un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre humain.—Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais côté,—étant toute chose par écarts, et jamais rien longtemps;—vous le trouviez, dans le cours d'une lune révolue,—chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,—puis tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,—outre dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.—Heureux fou, qui pouvait employer toutes ses heures—à désirer ou à goûter quelque chose de nouveau!—L'injure et l'enthousiasme étaient son style ordinaire;—l'un et l'autre (signe de bon jugement!) toujours dans l'excès,—si extrêmement violent ou si extrêmement poli,—que chaque homme pour lui était un dieu ou un diable.—Dissiper la richesse était son talent propre.—Nulle chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.—Pillé par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,—il avait son bon mot, ils avaient son domaine.—Ses bouffonneries l'avaient chassé de la cour; il se consola—à former des partis sans pouvoir être chef.
Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,—il suivait les factions, qui ne le suivaient pas[235].
Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,—qui sagement s'abstenait des péchés coûteux—et ne rompait jamais le sabbat, excepté pour un profit,—qu'on ne vit jamais lâcher une malédiction—ou un juron, si ce n'est contre le gouvernement[237]....
Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage. Dryden répliqua par son poëme de la Médaille, et la diatribe effrénée rabattit la provocation ouverte:
Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,—et labouré de tels sillons pour cette face d'eunuque,—avait pu tracer sa volonté toujours changeante!—Ce travail infini eût lassé l'art du graveur:—beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée que le vent emporte,—lancé dans la guerre par une inquiétude prématurée;—général sans barbe, rebelle avant d'être homme,—tant sa haine contre son prince commença jeune!—Puis, vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,—trafiquant de son esprit vénal contre des tas d'or,—il se jeta dans le moule des saints cafards,—gémit, soupira, pria, tant que la cafardise fut un lucre,—la plus bruyante cornemuse du glapissant cortége[238]!
La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les mœurs débauchées et sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte, qui, dans la Religion d'un laïque, était encore anglican tiède et demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes, s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de la Biche et la Panthère, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation, dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son amour de Dieu. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève, toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord. Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros, debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes, laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès; apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243]. Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme le Lutrin de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau.