V

Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger toujours en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec la même matière, on peut faire une belle œuvre; seulement, le lecteur est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.

Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, Antoine et Cléopatre. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce, disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage; il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il sait faire une scène, montrer le duel intérieur par lequel deux passions se disputent le cœur de l'homme. On sent chez lui les vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie, jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La sœur de César!» lui dit Antoine en l'abordant.—«Ce mot-là est dur. Si je n'avais été que la sœur de César,—je serais restée dans le camp de César.—Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,—quoique bannie de votre lit et chassée de votre maison,—quoique sœur de César, est encore à vous.—Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre froideur,—qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez offrir.—Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.—Je viens pour vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer—ma fidélité d'abord, pour demander, pour implorer votre tendresse.—Votre main, mon seigneur; elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,—ni mon frère l'accorder....—Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos désobligeantes méprises.—Mais les conditions que je vous apporte sont telles—que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre honneur—parce qu'il est le mien. On ne dira jamais—que le mari d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.—Seigneur, vous êtes libre; libre même de l'épouse que vous avez en aversion.—Car, quoique mon frère veuille acheter pour moi votre tendresse,—et me fasse la condition et le ciment de votre paix,—j'ai une âme comme la vôtre: je ne puis recevoir—votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je mérite.—Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.—Il retirera ses troupes, et vous vous mettrez en marche—pour gouverner l'Orient. Vous me pourrez laisser à Athènes;—n'importe où; je ne me plaindrai jamais.—Je ne garderai que le stérile nom d'épouse—et vous serez quitte de tout autre ennui[195] Cela est grand; cette femme a un cœur fier, et aussi un cœur d'épouse; elle sait donner et elle sait souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme. Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque, vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:—«Ma Cléopatre?—Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de tout le monde.—Tu mens.—Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à Cléopatre. Mais quel brave cœur, et comment on entend, lorsqu'il est seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas ordinaire.—Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,—mais à présent la faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»—«Par le ciel, dit Antoine, il pleure le bon vieil homme, il pleure—et les grosses gouttes rondes courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].» Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées, tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait. «Debout, debout,—vous usez vos heures endormies—dans une indolence désespérée que vous appelez faussement philosophie.—Douze légions vous attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.—À force de pénibles marches, en dépit de la chaleur et de la faim,—je les ai conduites patientes—depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.—Cela vous fera bien de voir leurs faces brûlées du soleil,—leurs joues cicatrisées, leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.—Ils vendront ces membres plus cher—que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront les acheter[198].»—Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste encore—trois légions dans la ville. Le dernier assaut—a coupé le reste. Si votre dessein est de mourir,—et à présent je le souhaite,—en voilà assez,—pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,—un bûcher honorable pour nos funérailles.—Choisissez votre mort.—J'ai vu la mort sous tant de formes—que peu m'importe laquelle.—Ma vie à mon âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.—J'aurais souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure grâce,—comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant les chasseurs.»—Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut mourir de sa main.—«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est pas pour vous survivre.»—«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton ami, avant toi-même.»—«Alors, donnez-moi la main. Nous nous retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête: «Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre face.—Soit, et frappe bien, à fond.—À fond, aussi loin que mon épée entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.—Ce sont là les mœurs tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.—Cet Antoine, pour qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit Ventidius.—«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son général. Actium, Actium, oh!»—«Vous y pensez trop.»—«Ici, ici, le poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes rêves.»—Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.—«Je te le garantis, mon vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.—Eh! nous avons fait plus que vaincre César, à présent.—Non-seulement ma reine est innocente, mais elle m'aime.—M'en aller, où? la quitter! quitter tout ce qu'il y a de parfait!—Donnez, grands Dieux! donnez à votre petit garçon, à votre César,—ce monde, un hochet pour jouer avec,—ce colifichet d'empire. Il est content à bon marché.—Moi, je ne veux pas moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. «Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.—Ma torche est finie, et le monde est devant moi—comme un noir désert à l'approche de la nuit.—Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.

À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans, selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On retrouve dans son Orpheline, dans sa Venise sauvée, les noires imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204]. Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère, le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle, il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina, Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt..... Je suis sénateur!»—«Bouffon, vous voulez dire.»—«Possible, mon cher cœur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit comme un bœuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent. «Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki. Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki; crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache; pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.—Un chien, Monseigneur!—Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»—«Va; de tout mon cœur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro, rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»—En effet; et par-dessus le marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand il singe l'homme d'État.

Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps, terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres des comédies fangeuses, le Soldat de fortune, l'Athée, l'Amitié à la mode. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire que de l'assa fœtida, qui déclare le linge propre malsain, mange continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui, amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde fait mal au cœur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'œuvre d'art, il est aussi une peinture des mœurs, que les plus délicats et les plus accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare, que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M. de Beauvilliers[211].

VI

Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un talent plus complet.

C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des épîtres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le champ où les facultés logiques et l'art d'écrire trouvent leur meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur œuvre, il est à propos de regarder de plus près l'homme qui les y portait.

C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire ses pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la seule vertu du raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient. On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang «l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi bonne et de cours presque universel[213].» Il a la roideur des poëtes logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures sortent des bornes du naturel et du possible[214].» Il ne comprend pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que «son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que j'en puis porter[215].» Par la même raison, il rabaisse les délicatesses du style français. «La langue française n'est pas munie de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur style la pureté; la vigueur virile est celle du nôtre[216].» Deux ou trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le savoir la mesure et la qualité de son esprit.

Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique. Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De l'autre côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans trop s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou on la relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer comme à une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin de la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes, composée en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de pardonner à la chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat que les hommes d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces donnent la nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la mâle beauté et l'excellence de l'extérieur.»—«Vous n'avez qu'à vous montrer tous deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les prières de l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un couple d'anges envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour offrir des modèles aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer leur siècle en peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la plus séduisante qui soit dans la nature[217].» Ailleurs, se tournant vers Monmouth, il ajoutait: «Tous les hommes se joindront à moi pour le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce[218].» Sa Grâce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait raison. Un autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez d'Éléonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors étaient robustes, l'on respirait agréablement là où d'autres suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant écrit quelques petites chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il égale Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces panégyriques assenés en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant tour à tour en revue les diverses vertus de son grand homme et trouvant toujours que la dernière est la plus belle, après quoi, en récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall, haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que d'honneur.