X
Ce fut là une de ses dernières œuvres; toute brillante et poétique, elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263], disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir, j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie, exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé dans les mœurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées, dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre! C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à soixante-neuf ans.
CHAPITRE III.
La Révolution.
- I. La révolution morale au dix-huitième siècle. — Elle accompagne la révolution politique.
- II. Brutalité du peuple. — Le gin. — Les émeutes. — Corruption des grands. — Les mœurs politiques. — Trahisons sous Guillaume et Anne. — Vénalité sous Walpole et Bute. — Les mœurs privées. — Les viveurs. — Les athées. — Lettres de lord Chesterfield. — Sa politesse et sa morale. — L'Opéra du Gueux, par Gay. — Ses élégances et sa satire.
- III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. — La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. — Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.
- IV. La religion. — Les apparences visibles. — Le sentiment profond. — Comment la religion est populaire. — Comment elle est vivante. — Les ariens. — Les méthodistes.
- V. La chaire. — Médiocrité et efficacité de la prédication. — Tillotson. — Sa lourdeur et sa solidité. — Barrow. — Son abondance et sa minutie. — South. — Son acrete et son énergie. — Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre.
- VI. La théologie. — Comparaison de l'apologétique en France et en Angleterre. — Sherlock, Stillingfleet, Clarke. — La théologie n'est pas spéculative, mais morale. — Les plus grands esprits se rangent du côté du christianisme. — Impuissance de la philosophie spéculative. — Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. — Développement de la philosophie morale. — Smith, Price, Hutcheson.
- VII. La constitution. — Le sentiment du droit. — Traité du gouvernement, par Locke. — La théorie du droit personnel est acceptée. — Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la soutiennent. — La théorie du droit personnel est appliquée. — Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en pratique.
- VIII. La tribune. — Énergie et rudesse de cette éloquence. — Lord Chatam. — Junius. — Fox. — Sheridan. — Pitt. — Burke.
- IX. Issue du travail du siècle. — Transformation économique et morale. — Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de Lely. — Doctrines et tendances contraires en France et en Angleterre. — Les révolutionnaires et les conservateurs. — Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution française.
Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre. Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on voit peu à peu dominer dans les mœurs et dans les lettres l'esprit sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui seul peut soutenir et achever une constitution.
I
Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné. L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges, est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort, veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille, s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs. À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en 1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au cri de à bas les papistes! la populace soulevée démolit les prisons, lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge qu'il croyait voir.
La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais, disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King, Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.» Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption était si bien dans les mœurs publiques et dans l'état politique qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les bureaux du trésor (pay-office) en marché, débattit son prix avec des centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling. On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole, attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires, intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le pouvoir.
Les mœurs privées sont aussi belles que les mœurs publiques. D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes, demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington, dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit, je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses manœuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France. «L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela, dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air; quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi, et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift, les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet. Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des mœurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice, d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout, dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de.... est jolie comme un cœur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là. Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après: «Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle. Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français, ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des comédiens et des coquins.
Ainsi jugea Gay dans son Opéra du Gueux, et la société polie applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers, un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale, dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants, mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment! vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez? L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M. Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge. Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny, daignerez-vous accepter un petit verre?—Je ne bois jamais de liqueurs fortes, excepté quand j'ai la colique.—Justement l'excuse des dames à la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M. Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot, il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces mœurs; vous voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots, cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide, il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce, aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'œuvre comme un de ces ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui s'est éclaboussé et miré dans son bourbier.