II
Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer.
Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie, qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade, retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite! D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite. Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent, s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes, l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'Esprit des Lois de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été, dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire, scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il pose la main sur son cœur, il s'attendrit, il est devenu si délicat et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la défiance et la tristesse des mœurs modernes, c'est à table, pendant le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher, plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré, galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison oratoire produit la Déclaration des Droits et le Contrat social. On se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de la Révolution.
Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont frappés. «En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer personne et ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers, partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre de ce caractère. Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est où l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est coupé la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau. Il est surpris de voir «tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.» De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience. Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il combat et triomphe[283], qu'il fait une œuvre difficile, qu'il est digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirigée est plus propre que toute autre à comprendre le devoir; la volonté ainsi armée est plus capable que toute autre d'exécuter le devoir. C'est là la faculté fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne, donnent à tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien.
III
Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et déplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des prédicants et du rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de comédie, point de concert à Londres le dimanche; les cartes même y sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.» Il s'égaye aux dépens des Anglicans, «si attentifs à recevoir les dîmes,» des presbytériens, «qui ont l'air fâché et prêchent du nez,» des quakers, «qui vont dans leurs églises attendre l'inspiration de Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y a-t-il rien à remarquer que ces dehors? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous connaissez des particularités de formulaire et de surplis? Il y a une foi commune sous toutes ces différences de sectes; quelle que soit la forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du sens moral; c'est par là qu'il est ici populaire; principes et dogmes, tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'où tout part chez le réformé est l'inquiétude de la conscience; il se représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle, ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final et se dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne; il implore de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son cœur. Il voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il le sent présent, il se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné. Ainsi entendue, la religion est une révolution morale; ainsi simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale. Devant cette grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline, tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la purification du cœur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir, pendant qu'un homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un psaume. N'y a-t-il rien dans leur cœur que des «billevesées» théologiques ou des phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce temple nu des dissidents, cet office et cette église simple des anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de ce qu'ils lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme. Ils y entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes, disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour Voltaire elle n'est qu'emphatique, décousue et ridicule; les sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les sentiments français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hébreu solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques. Leurs autres livres y aident. Ce Prayer book, qui se transmet par héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à tous, au plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces collects prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants, en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent, se moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi les autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de l'océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les illuminent d'éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur semblent qu'un fantôme et une figure; ils ne voient plus rien de réel que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voilà le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit les plaisirs, remplit les églises; c'est lui qui perce la cuirasse de l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce squire éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à cheval par-dessus des barrières, ces yeomen, ces cottagers, qui, pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tête dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs d'émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu'un imprudent touche ou semble toucher à l'église. On le voit à la vente des livres de piété protestants, le Pilgrim's progress, le Whole duty of man, seuls capables de se frayer leur voie jusqu'à l'appui de fenêtre du yeoman et du squire, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes, toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que par des réflexions morales et des émotions religieuses. L'esprit puritain attiédi couve encore sous terre et se jette du seul côté où se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action.
On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes et jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants, les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État, illustrés par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur piété fait leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme vit, car il se développe; on voit la séve toujours coulante de l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes, desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de l'Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par delà les ariens spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et Clarke venaient Whitefield et Wesley.
Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant; lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible. À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre, donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: Georges Story a le spleen, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme. Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du cœur. «La foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une ferme et solide assurance que le Christ est mort pour son péché, qu'il l'a aimé, qu'il a donné sa vie pour lui[286].» Le fidèle sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, le cœur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].» D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon cœur fut brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut. L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme, un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].» Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme. Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du Mississippi et de l'Ohio, les shoutings répètent le délire et les conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans l'exaltation du sens moral.
IV
Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements, de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet, Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet, l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. Qu'il y a de la sagesse à être religieux[289]: c'est là son premier sermon, fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: «Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe; secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du pouce et non des yeux.—Quarante-deuxième sermon; contre la Médisance.—«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant; c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles. Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie, des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une grande vérité de cœur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine «positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine. Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.